‹ Les mystères du Palais-RoyalChapitre 106 sur 183 · LE MARI ET LA FEMME, LE MAITRE ET LE VALET · texte numérisé non relu

LE MARI ET LA FEMME, LE MAITRE ET LE VALET

Trois ou quatre secondes se passèrent.

M. de la Tremblaye ne savait pas si sa femme était encore dans la fliambre ou si elle venait d'en sortir.

Enfin, il entendit le bruit léger, presque imperceptible, que fait une porte en tournant sur ses gonds soigneusement huilés.

Cette porte était celle d'un cabinet de toilette, qui, par un escalier dérobé, communiquait avec le jardin de l'hôtel.

Un autre cabinet, parallèle à celui-là, mais sans issue, se trouvait au fond de la chambre. Ce deuxième cabinet prenait également jour sur le jardin par une fenêtre.

La porte se referma, et le bruit d'un petit verrou intérieur poussé par Hébé arriva jusqu'à M, de la Tremblaye.

A son tour il se précipita hors du lit et courut à la porte, contre le frêle panneau de laquelle il colla son oreille.

Une fente imperceptible, mais qui suffisait cependant à laisser filtrer une faible lueur, lui permit de se convaincre qu'Hébé venait d'allumer de la lumière.

Sans doute la jeune femme s'habillait.

Au bout de quelques minutes, la lumière s'éteignit.

M. de la Tremblaye entendit ouvrir et refermer une seconde porte, celle de l'escalier dérobé.

Ilébé sortait.

Où allait-elle?

La suivre, cette nuit-là, était impossible.

Raoul le comprit et ne l'essaya même pas.

Seulement il entra dans le second cabinet, et, de même qu'il avait

collé son oreille au panneau de la porte, il appuya son front brûlant contre la vitre, s'efîorçant de percer les ténèbres épaisses qui enveloppaient le jardin, car nulle étoile ne brillait au ciel.

11 sembla bien à Raoul qu'il entrevoyait une forme plus blanche se détacher sur l'obscurité ; mais celte forme s'évanouit aussitôt dans la direction d'une porte qui depuis le jardin conduisait à une petite rue située derrière l'hôtel.

L'absence d'IIébé dura trois heures.

Trois heures!,., trois siècles d'agonie pour Raoul!

Enfin ce même bruit léger dans le cabinet, qui avait annoncé le départ de la jeune femme, annonça son retour.

Raoul se rejeta sur le lit, en ayant soin de reprendre la position qu'il occupait au moment oii Hébé l'avait laissé seul.

Quelques instants se passèrent.

Puis M""" de la Tremblaye, adroite et souple comme une couleuvre, souleva la couverture et se glissa dans le lit sans que Raoul l'eût entendue rentrer dans la chambre.

Avons-nous besoin d'ajouter que le reste de la nuit se passa comme le commencement, sans que le chevalier eût seulement la pensée de chercher à s'endormir?

Quand llébé se réveilla il était grand jour.

Raoul, à côté d'elle, fermait les yeux comme en un calme sommeil.

Hébé se pencha sur lui et mit un double baiser sur son front et sur ses lèvres. Raoul ouvrit les yeux et parut s'éveiller en sursaut.

— Quoi! déjà le jour, — murmura-t-il en se soulevant. Hébé le regarda et poussa un faible cri.

— Qu'y a-t-ildonc? — demanda Raoul.

— Comme tu es pâle ! — dit Hébé.

— Moi?...

— Toi, mon pauvre ami, est-ce que lu souiïres?

— Pas le moins du monde.

— Aurais-tu mal dormi cette nuit?

— Mal dormi ! — répéta le jeune homme en riant, — mon sommeil n'a pas été interrompu une seconde,.,

— Mais, alors, pourquoi cette pâleur?

— Je ne sais... trop d'amour peut-être,.,

— Peut-être, en effet... — répondit ïlébé avec un sourire de Ménade enivrée. — 11 faudra m'aimer moins^ sais-tu bien, mon Raoul!... On dit que l'amour tue...

— Eh! qu'importe! il est doux de mourir poui' avoir trop aimé...

Je suis descendu et je l'ai suivie à mon tour en rasant la muraille afin da pouvoir metiacer plus facilement. (P. 711.) pouvoir

mnn"^ *'f ■ ."'°;' J<^ °« veux pas que tu meures!... je veux que lu vives, mon Raoul, bien longtemps, pour m'aimer toujours

Nous ne saurions donner une idée de l'adorable accent avec lequel ItlTTT ''' ^''^™^°'^^ '^ho^e^ non plus que de l'expression beaux yeuxT'''" ''"' ''^°'"''" '" '™ f'™' P"^' «ï"' '^'^^^'^^'^ ^e ses

Raoul l'écoulait et la reg-ardait, et il ne pouvait concilier et ces paroles

et ces regards avec ce qui s'était passé quelques heures auparavant. Il lui semblait sentir sa raison s'égarer dans l'inextricable labyrinthe de ses pensées contradictoires.

— Il faut en linir, — se dit-il, — et en finir vite, car si cela devait continuer ainsi, je deviendrais fou 1...

Dans l'après-midi, Hébé sortit, et Raoul demeura seul à l'hôtel, n sonna, Jacques se présenta aussitôt.

— Mon ami, — lui dit M. de La Trembla/e, — va dire au concierge" de l'hôtel que je n'y suis pour personne... — Envoie tous les domestiques en course sous dos prétextes que tu trouveras, et reviens ici. J'ai à te parler, et il faut que qui que ce soit ne puisse nous interrompre ni nous écouter.

Jacques obéit passivement.

Au bout d'un demi-quart d'heure, il était de retour auprès de son maître.

— Jacques, — lui dit ce dernier, — je crois que tu m'aimes...

— Plus que toute chose au monde, monsieur le chevalier, — repondit le valet d'une voix émue.

— Et tu m'es dévoué?

— A la vie, à la mort... S'il faut me faire tuer pour vous le prouver, vous n'avez qu'un mot à dire...

— n est une autre manière de me témoigner ton dévouement...

— Laquelle, monsieur le chevalier?... laquelle?...

— Une obéissance aveugle... une discrétion à toute épreuve...

— Ah! — murmura Jacques, — c'est trop peu de chose, cela!... On obéit à quiconque a le droit de vous commander... on est discret quand il le faut... mais on ne se fait tuer joyeusement que pour les gens qu'on aime...

Raoul ne put s'empêcher de sourire.

— Mon pauvre enfant, console-toi, — dit-il, — il est bien possible qu'un de ces jours je mette ta vie en péril.

— Ah ! tant mieux!... — s'écria Jacques.

— Mais, pour le moment, écoute-moi...

— J'écoute, monsieur le chevalier, et de toutes mes forces...

— Jacques, je vais te confier un secret...

— Un secret!...

— Oui, et d'une telle nature, d'une telle importance, que si je soupçonnais quelqu'un de l'avoir surpris ou deviné... je le tuerais...

— Je pourrais peut-être vous en épargner la peine, monsieur le chevalier, — interrompit Jacques ; — je ne suis pas bien fort, mais je suis adroit... et je crois qu'au besoin je jouerais joliment de l'épée ou du pistolet.

— Jacques, — poursuivit Raoul d'une voix lente et triste, Jacques, je suis bien malheureux...

Le jeune valet de chambre tressaillit et devint pâle.

— Malheureux! — répéta-t-il avec une stupeur désolée. Raoul fit signe que oui.

— Vous! monsieur le chevalier! vous!...

— Moi-même...

— Et pourquoi?...

— J'aime ma femme... et je crois que ma femme me trompe... Raoul prononça ces paroles avec accablement.

Jacques secoua la tête d'un air incrédule. '

— Oh ! quant à cela, — répondit-il — monsieur le chevalier, c'est impossible!...

— Impossible?

— Complètement.

— Que veux-tu dire?

— Je veux dire que vous êtes le plus beau, le plus noble, le meilleur de tous les hommes, qu'il est impossible de ne pas vous aimer, et quand on vous aime, impossible de vous tromper.

— Un sourire mélancolique vint aux lèvres de Raoul.

— Mon pauvre Jacques, — répondit-il, — tout le monde, malheureusement, ne pense pas comme toi...

— Dans tous les cas, je réponds que M™° de la Tremblaye est de mon avis...

— Dieu le veuille... mais j'ai tout lieu d'en douter... et c'est pour éclaircir ce doute qui me tue que j'ai besoin de toi...

— Que faut-il faire, monsieur le chevalier?

— Il faut d'abord que tu saches ce qui se passe, et je vais te le dire... Et Raoul raconta à son valet de chambre tous les faits qui rcmphssent

le chapitre précédent et le commencement de celui-ci.

Jacques l'écoutait avec une épouvante muette mais manifeste, et qui se paignait clairement sur son visage.

— Tu comprends, — dit Raoul en terminant, — qu'il m'est absolument impossible de suivre moi-même M"" de la Tremblaye d'assez près pour découvrir l'endroit oii elle va... je risquerais de lui donner l'éveil et de ne rien apprendre... et tu comprends aussi que je veux tout savoir, car, si elle me trompe, il me faut une vengeance éclatante...

— C'est clair, cela! — appuya Jacques.

— Chaque nuit, — poursuivit Raoul, — M°^ de la Tremblaye quitte l'hôtel par l'escalier dérobé et sort du jardin par la petite porfe... Il faut que, pendant une nuit, pendant dix si cela est nécessaire, tu sois embusqué dans la ruelle auprès de cette porte... il faut que tu suives ma femme et que tu me rendes un compte exact de ce que tu verras...

— Regardez cela comme fait, monsieur le chevalier.

— Tu commenceras ce soir,

— x\vant minuit je serai à mon poste.

— Songe qu'il importe, par-dessus tout, que rien ne puisse trahir ta présence.

— Monsieur le chevalier peut être tranquille... je serai complètement invisible, et cependant je ne quitterai pas M"" de la Tremblaye plus que son ombre...

— Fasse le ciel, — murmura Raoul, — que nous la trouvions innocente !...

A ceci, Jacques ne répondit rien.

Son naïf bon sens lui criait éloquemment qu'une femme n'endort guère son mari avec dos narcotiques pour aller pratiquer des actes de vertu nocturnes et mystérieux.

— A cette nuit, — dit le chevalier.

— Comptez sur moi, — répliqua Jacques.

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