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LES CROIX ROUGES

Peu après cette conversation entre le maître et le valet, ïïébé rentra.

Elle fut joyeuse, tendre, charmante.

Jamais elle n'avait mieux enlacé Raoul dans les longs plis de soie et d'or de cette ceinture qu'elle dérobait à Vénus, la mythologique et voluptueuse reine de Cythère.

— Elle est innocente, — pensait Raoul, — ou comme la sirène antique, elle me séduit pour mieux me perdre...

Le soir venu, M. de la Tremblaye, ainsi que la veille, feignit de boire; mais, ainsi que la veille, il jeta sous la table le contenu de son verre.

Les choses se passèrent de la même façon que pendant les nuits précédentes.

La jeune femme, un peu après minuit, quitta la couche nuptiale et sortit de la chambre, enfermant au verrou derrière elle la porte du cabinet de toilette.

Raoul bondit à son poste d'observation.

Il vit l'ombre blanche passer sur les massifs sombres du jardin.

— Si Jacques est à son|poste, — se dit-il, — demain matin je saurai tout.

Trois heures s'écoulèrent, puis Hébé vint reprendre sa place et s'endormit d'un calme et profond sommeil auprès de son mari, qui se sentait devenir fou d'angoisse et de rage.

Enfin le jour parut.

Raoul, laissant Hébé, se leva et s'habilla rapidement.

La première personne qui se présenta à lui, dans l'antichambre, fut Jacques.

— Eh bien? — lui demanda-t-il vivement.

— Eh bien, monsieur le chevalier, — répondit le valet, — j'ai fait de mou mieux...

— Tu étais là?

— Oui.

— Tu as suivi?

— Et tu sais?

— Jo sais où va M"" de la Tremblaye chaque nuit...

— Ah! s'écria Raoul, — enhn!...

— Mais, — poursuivit Jacques, — si je sais où elle va, je ne sais pas encore ce qu'elle y va faire... quoique, — ajouta-t-il d'une voix plus basse, — je craigne bien de le deviner...

— Voyons, explique-toi.

— Si monsieur le chevalier voulait prendre la peine de sortir avec moi pendant un instant, — répliqua Jacques, — mes explications seraient plus claires et singulièrement simplifiées.

— Mon chapeau et mon épée, — dit Raoul, — et sortons... Jacques courut chercher les deux objets que demandait son maître, et

ils se dirigèrent ensemble vers le jardin, Jacques suivant le chevalier à une distance respectueuse.

Arrivés à la petite porte, le valet hâta le pas, tira de sa poche une clef qu'il introduisit dans la serrure et ouvrit.

Une fois dans la ruelle, il dit :

— Monsieur le chevalier ' veut-il prendre la peine de regarder audessus de sa tète...

Raoul leva les yeux.

Un tilleul, planté dans le jardin non loin de la petite porte, étendait par-dessus le mur quelques-unes de ses branches, et sou feuillage ombrageait la ruelle.

A l'une de ses branches pendait une corde dont l'extrémité arrivait à cinq pieds du sol.

— Qu'est-ce que cela? — demanda Raoul.

— Cela, monsieur le chevalier, c'est mon observatoire.

— Que veux-tu-dire?

— Hier, après avoir eu l'honneur de recevoir les ordres de monsieur le chevalier, je suis venu reconnaître les lieux...

La ruelle s'étend à droite et à gauche; les deux côtés sont des murs nus, sans un seul enfoncement pour se cacher...

J'ignorais de quel côté M""" de la Tremblaye dirigerait ses pas en sortant du jardin, et je me dis que, de quelque façon que je me déguisasse

il serait possible qu'elle vînt à passer auprès de moi, et que, dans tous les cas, elle pourrait s'apercevoir de la présence de quelqu'un dans la ruelle, en prendre défiance et rentrer aussitôt à l'hôte]...

Ceci était assez embarrassant, et je ne savais trop comment me tirer de cette situation fâcheuse, lorsqu'une idée me vint.

Je me dis que rien ne me serait plus facile que de m'installer sur le chaperon du mur, précisément au-dessus de la porte, et lorsque M""" delà Tremblaye serait sortie et aurait fait une centaine de pas, de me mettre à sa poursuite sans danger d'être découvert. J'imaginai, déplus, d'attacher là cette corde, afin de m'en servir pour me laisser glisser et atteindre le sol sans avoir fait le moindre bruit...

— L'idée était bonne en effet... — dit Raoul.

— Aussi, elle a réussi on ne peut mieux. J'ai vu M™^ de la Tremblaye arriver dans le jardin ; elle a ouvert la porte ; elle a suivi la ruelle du côté gauche, et quand j'ai cru qu'elle avait sur moi une avance suffisante, je suis descendu et je lai suivie à mon tour, en rasant la muraille afin de pouvoir m'effacer plus facilement, si madame venait à se retourner...

Tout en parlant ainsi, Jacques entraînait son maître dans la direction que M""" de la Tremblaye avait suivie pendant la nuit précédante.

Arrivé à l'extrémité de la ruelle, le valet prit à droite et poursuivit son récit un instant interrompu.

— Quand j'atteignis cet angle, — dit-il, — M"** de la Tremblaye avait disparu...

— Disparu!... — s'écria Raoul.

— Attendez, monsieur le chevalier, attendez... Je ne voyais plus madame, par la raison bien simple qu'elle était montée dans une chaise à porteurs qui s'éloignait rapidement...

Je suivis la chaise...

Jacques cessa momentanément de parler, mais il marchait toujours.

Le chemin que parcouraient le maître et le valet était une ruelle plus étroite que la première et coupée, à droite et à gauche, de distance en distance, par d'autres ruelles qui rendaient la circulation facile autour des jardins d'un certain nombre d'hôtels et de petites maisons. Jacques allait lentement et paraissait étudier les murailles avec une attention singulière.

— Que cherches-tu donc? — lui demanda Raoul.

Jacques fit quelques pas encore, puis il répondit en montrant une petite croix rouge grossièrement tracée sur le mur blanc, dans un endroit où une nouvelle issue coupait la ruelle à angle droit :

— Voilà ce que je cherchais...

— Que signifie celte croix?

— C'est un signe de reconnaissance que j'ai fait avec de la craie cette nuit, pour bien reconnaître le chemin par où j'aurais passé... Quand j'étais enfant et que j'allais dénicher des oiseaux dans les fourrés, je ne manquais jamais d'entailler avec mon couteau l'écorce de certains arbres, et je n'avais, en revenant, qu'à suivre ces marques... Les autres enfants qui n'imitaient point mon exemple s'égaraient souvent, moi jamais...

En effet, sans les croix rouges tracées de distance en distance, il aurait été impossible à Jacques de se retrouver au milieu d'un véritable labyrinthe d'étroites ruelles et de grands murs.

Les deux hommes marchèrent pendant vingt minutes environ.

Au bout de ce temps, Jacques s'arrêta.

Le maître et le valet étaient arrivés en face d'une porte à un seul battant, pratiquée dans une muraille très élevée.

Au milieu de cette porte se voyait une croix rouge plus grande que toutes les autres.

— C'est là, — dit Jacques, — c'est là que la chaise à porteurs est entrée... i'ai marqué le panneau, je me suis caché dans l'angle là-bas, et j'ai attendu...

Au bout de deux heures et demie à peu près, la chaise à porteurs est ressortie.

Elle a parcouru de nouveau le même chemin qu'elle avait suivi pour venir.

Tout près de l'hôtel de monsieur le chevalier, madame est descendue de la chaise, elle est rentrée, et, un peu après, j'en ai fait autant... Voilà tout ce que je sais, quant à présent...

Connaître l'endroit où allait Hébé, c'était assurément quelque chose, mais ce n'était point assez.

Raoul et Jacques côtoyèrent la muraille dans laquelle était située la petite porte, et, après avoir fait le tour d'un jardin qui devait être immense, ils se trouvèrent dans la rue de la Cerisaie.

Là, entre deux piliers d'un aspect assez noble, se voyait une large grille de fer, fermant l'entrée d'honneur do l'habitation.

Mais, jusqu'à une hauteur de plus de dix pieds, des planches très épaisses avaient été ajustées contre les barreaux de la grille, sans doute afin d'empêcher la vue de plonger sur la maison.

Une chaînette de fer servait à mettre en branle une cloche de dimension imposante, afin de prévenir les habitants du logis de l'arrivée de quelque visiteur.

Voyant cela, Jacques laissa l'ivrogne cuver son vin. (P. 719.)

La maison ou l'hôtel dont il s'agit, et dont on ne voyait pas même les toits, était d'ailleurs complètement isolée et il n'y avait pas moyen do se renseigner auprès des voisins.

— Jacques, — dit Raoul, — je suis content de toi... ce que tu as fait cette nuit est bienfait... mais il faut continuer...

Le valet fit un sig'ne affirmatif.

UV. 90. —XAVIER DEMONTÉPLN. — LES MYSTÈRES DU PALAIS-ROYAL. — ÉD. J. ROUFF ET C'O. LIV. 90.

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— Tu comprends tout ce qui nous roste à savoir? — poursuivit M. de la Tremblaye.

— D'abord, — répondit Jacques, — le nom de la personne à qui appartiennent ce jardin et l'hôtel, qui sans aucun doute se trouve au milieu...

— Peut-être, — dit Raoul, — ce nom m'apprendra-t-il bien dos choses...

— Monsieur le chevalier, je le saurai...

— Quand?

— Le plus tôt possible... avant ce soir si je puis...

— Bien.

— Monsieur le chevalier a-t-il besoin de moi maintenant?

— Pourquoi cette question?

— Parce que, dans le cas contraire, je resterais par ici, puisque j'y suis...

— Reste, — dit Raoul.

Et il rentra seul à son hôtel.

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