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DEUX PICARDS

Pendant dix minutes ou un quarl d'heure, Jacques se promena de long en large devant la grille.

Le brave garçon cherchait un prétexte quelconque, bon, passable pu mauvais, à l'aide duquel il lui fût possible de pénétrer dans cetinLériour si bien clos.

Or, son imagination lui faisait défaut de la manière la plus complète, il ne trouvait rien.

Lassé de celte infructueuse préoccupation, Jacques fit un geste qui signifiait clairement.

— Ah ! bah! remettons les choses au hasard!

Et, saisissant l'extrémité de la chaînette dont nous avons parlé, il la secoua vigoureusement.

Le son de La cloche retentit, clair et perçant, dans le silence de la rue.

xA.u bout d'un instant, une porte étroite pratiquée auprès de la grande tourna en criant sur ses gonds rouilles, et Jacques se trouva face à face avec une façon de concierge, petit homme de quarante-huit à cinquante ans, à la figure ronde et rouge, portant une sorte de livrée un peu râpée.

Jacques franchit le seuil.

A deux cents pas environ de la grille, et à peu près au milieu du jardin, se trouvait l'hôtel, ou plutôt le pavillon.'

Une avenue de charmilles conduisait au perron.

Le jardin était fort vaste, nous le savons, mais il semblait complètement abandonné.

Les charmilles et les ifs, jadis méthodiquement tondus par un ciseau expert qui leur donnait des formes variées, poussaient maintenant, à droite et à gauche, des jets luxuriants et incon^ects.

Le panais sauvage, l'ortie, la ciguë, croissaient au milieu des gazons.

Une croûte épaisse et verdàtre recouvrait les pièces d'eau à moitié taries, et qui servaient d'asile à des myriades de grenouilles.

Aucune des statues, debout sur leurs piédestaux de granit, n'était restée intacte.

A celle-ci il manquait le nez, à celle-là un bras, à quelques autres la tête.

Les mauvaises herbes avaient envahi les allées, et les plantes parasites croissaient jusque entre les marches disjointes du perron.

Le pavillon semblait n'avoir rien à envier au jardin, en fait de délabrement.

Les girouettes, à demi renversées, menaçaient ruine.

Les gouttières crevées laissaient l'eau torrentielle des grandes pluies couler le long de la façade qu'elles marbraient de teintes verdâtres.

Yolets et persiennes pendaient disloqués à des gonds descellés et chancelants.

Un coup d'oeil suffit à Jacques pour se rendre compte de tous ces détails,

— Singulier nid d'amour!... — pensa-t-il en regardant le pavillon. Cependant le concierge fixait sur lui ses petits yeux ronds avec une

expression de curiosité et d'étonnement.

— Pardon, monsieur, — lui dit Jacques en le saluant avec la plus exquise politesse, — je vous dérange peut-être...

— Qu'est-ce que vous voulez? — demanda le concierge au lieu de répondre.

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Ceci fut dit d'un ton légèrement brutal.

— Je suis chargé, parmon maître, d'une commission pour le vôtre... — répliqua Jacques à tout hasard.

— Pour mon maître? répéta le petit homme.

— Oui.

— Je n'en ai pas.

— Ah! bah!

— Il y a erreur, comme vous voyez... tournez les talons, et bonsoir.

— Mais...

— ■ Bonsoir... bonsoir...

Et le petit homme, bien déterminé sans doute à n'en pas écouter davantage, poussa Jacques du côté de la porte.

Ce n'était point l'affaire du jeune valet de chambre.

Cependant, bon gré, mal gré, il allait être exclu, lorsque, tout à coup, comme un homme qui se noie, il se raccrocha à une branche.

— C'est drôle, — s'écria-t-il en se retournant, — c'est drôle, tout de même, monsieur, comme vous avez l'accent picard!,..

— Ça n'est pas drôle , puisque je le suis...

— Vous êtes Picard !... vous!...

— Et franc Picard.

— Comme moi!... quelle chance!... Une poignée de main, pays!... Le petit homme ne put refuser la poignée de main de Jacques. Ce dernier reprit :

— Et sans vous commander, pays, quel est votre encb'oit?

— Ypre ville, près de Quesnoy...

— Comme ça se rencontre!... moi qui suis de Saville, à cinq lieues de là!... — Dites donc, pays, je sais, au coin de la rue du Pas-de-la-Mule, un cabaret où le vin est gentil... Si nous allions boire une bouteille...

Le petit homme parut hésiter. Mais Jacques s'écria :

Ah! bah! entre pays qui se retrouvent à Paris, est-ce qu'on refuse

jamais de trinquer?

Allons-y donc!... — dit le concierge, dont le visage avait dépouillé

sa brusquerie d'emprunt pour reprendre l'expression bonasse et joviale qui lui était habituelle.

Tous deux sorlirent, et le petit homme referma soigneusement la porte derrière lui.

— Je le tiens! — pensait Jacques avec un indicible triomphe. Il ignorait l'adage latin bi vino veritas.

Mais, en bon français, il formulait à peu près l'équivalent de ce dicton, en se disant :

— Quand il sera gris, il parlera!

Peu d'instants après, ils étaient attablés dans le modeste cabaret dont Jacques avait parlé.

Le jeune homme fit venir une première bouteille de vin d'Argenteuil.

A celle-ci en succéda bientôt une seconde.

La santé de la Picardie et des Picards fut portée à vingt reprises et avec enthousiasme.

Quand le troisième flacon eut été apporté et décoifTé, le compatriote de Jacques appuya ses coudes sur la table et dit avec un gros rire :

— Ah çà! pays, qu'est-ce que vous me contiez donc tout à l'heure?

— Au fait, — demanda Jacques, — qu'est-ce que je vous contais donc?

— Vous ne vous en souvenez pas?

— Ma foi non !

— Tête de linotte, va!... Eh bien, vous prétendiez que vous étiez chargé d'une commission de votre maître pour le mien...

— Oui, je le disais...

— Et pourquoi le disiez-vous?

— Parce que c'est vrai...

— Farceur!

— Comment! farceur?

— Eh! oui... quel est son nom, à votre maître?

Quoique pris à l'improviste, Jacques eut la présence d'esprit de répondre :

— Le marquis de Chaumont...

— Possible; mais, une chose sûre, c'est qu'il ne vous a pas chargé de ce que vous dites...

— Il m'en a chargé... sans m'en charger... ça dépend de la manière de s'entendre...

— Alors expliquez-vous et entendons-nous.

Jacques venait de forger une histoire qui répondait tant bien que mal aux premières exigences de la situation. Il se hâta de la débiter.

— Le marquis, mon maître, — dit-il, — est jeune encore...

— Ah! tant mieux pour lui.

— Il aime les femmes...

— C'est dans la nature.

— Et il est galant...

— Ça fait son éloge.

— Il désire acheter, dans ce quartier, une petite maison... vous

tS LES MYSTÈRES DU PALAIS-ROYAL

comprenez, pays? une petite maison... quelque chose de bien myslérieux, (le bien isolé, pour y dénouer ses galantes aventures...

— Pardieu! si je comprends... — interrompit le concierge, — c'est un gaillard, que votre maîlre!...

— Ajoutez à cela qu'il est immensément riche, — poursuivit Jacques, — et vous comprendrez qu'il désire se passer la fantaisie d'une petite maison...

— A sa place, je m'en passerais deux! C'est que je suis un gaillard aussi, moi, ah! mais!...

Jacques reprit :

— Hier, pas plus tard que cela, le hasard nous a conduits, mon maître et moi, dans la rue de la Cerisaie... M. le marquis s'est arrêté devant le grand mur et devant la grille de votre maison... il a vu qu'il ne voyait rien...

« — Jacques, m'a-t-il dit alors, voilà qui ferait bien mon affaire... va-t'en trouver demain, de ma part, le propriétaire de l'habitation qui doit être là derrière... tu lui demanderas s'il veut me la vendre, et lu lui diras que je la lui payerai volontiers le double de sa valeur. »

Voilà ce qui fait, pays, que je suis venu aujourd'hui, et que je vous ai dit que j'avais une commission démon maître pour le vôtre... vous voyez que je disais la vérité...

— C'est exact, mon garçon, c'est exact! je le confesse et je le comprends... il ne s'agissait que de s'expliquer.

— ■ Maintenant, — poursuivit Jacques, — je pense que vous ne refuserez pas de me répondre, ainsi que vous l'avez fait tout à l'heure...

— Je ne puis cependant que vous répéter ce que je vous ai dit...

— Vous n'avez pas de maître?

— Non.

— C'est impossible!...

— C'est comme ça.

— Pourtant, la maison...

— Est inhabitée.

— Complètement?

— Oui, complètement.

— Depuis quand?

— Depuis vingt-cinq ou trente ans, ma toi...

— Et vous y vivez seul?

— Je n'y vis même pas. — J'occupe un petit pavillon qui se trouve daus un des angles du jardin.

— Mais la maison appartient à quelqu'un?

— Oui, mais ce n'est pas à mon maîlre...

— A qui donc?

— A ma maîtresse.

— Qui s'appelle?

— La baronne de Caylus.

— Jeune?

— A peu près quatre-vingt-dix ans.

— Où demeure-t-elle, cette baronne?

— Pas loin d'ici, place Royale.

— Vendrait-elle la maison que vous gardez?

— Non.

— Vous en êtes sûr?

— Parfaitement.

— Mais en lui offrant un bon prix.

— Ça n'y ferait rien,

— Pourquoi?

— Elle a plus de trois cent mille livres de rente, et, à son âge, elle ne s'inquiète guère d'augmenter sa fortune...

— C'est juste.

— Juste et naturel, pays.

— A-t-elle des enfants, votre baronne?

— Une fille.

— Et des petits-enfants?

— Un seul... — Mais assez de questions... j'ai le gosier sec... buvons...

De nouvelles bouteilles furent demandées; on porta de nouvelles santés, toujours à la Picardie et aux Picards.

Bref, au bout de fort peu de temps, le petit homme à trogne rouge était gris à ne pas pouvoir se tenir d'aplomb sur son escabeau.

Il appelait Jacques son neveu^ et il lui prodiguait les noms les plud tendres.

Mais, au milieu de ces divagations sans nombre, il fut impossible au jeune homme d'en tirer une seule parole qui eût l'ombre du bon sens, ni un renseignement de quelque utilité et de quelque importance.

Voyant cela, Jacques laissa l'ivrogne cuver son vin ; il paya la dépense, et il se dirigea vers l'hôtel de la Tremblaye, afin de rendre compte à son maître du peu qu'il venait d'apprendre.

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