‹ Les mystères du Palais-RoyalChapitre 109 sur 183 · ESCALADE · texte numérisé non relu

ESCALADE

— Il y a là quelque chose d'étrange, de mystérieux, d'inexplicable 1 — dit Raoul après avoir entendu son valet. — Es-tu parfaitement certain, Jacques, de ne t'être point trompé cette nuit en traçant cette croix rouge sur une porte?... Il est presque impossible que le but des nocturnes sorties de ma femme soit cette maison délabrée et inhabitée.

— Monsieur le chevalier, — répondit le valet, — je ne puis vous affirmer qu'une seule chose, mais de celle-là je suis certain, c'est de ne m'ctre point trompé cette nuit. La porte sur laquelle j'ai fait une croix rouge est bien celle qui s'est ouverte pour laisser pénétrer la chaise à porteurs dans laquelle se trouvait M"^ de la Tremblay e.

Raoul réfléchit pendant quelques minutes, puis il dit :

— Jacques...

— Monsieur le chevalier?

— Il n'est qu'un moyen pour moi de sortir d'une aussi poignante incertitude.

— Quel est ce moyen, monsieur le chevalier?

— C'est de pénétrer dans cette maison maudite,

— Quand?

— Cette nuit.

— C'est difficile...

— Il le faut !

— Cependant ce n'est pas impossible...

— Comment faire ?

— Escalader la muraille est, je crois, ce qu^'il y a de plus simple...

— Cette muraille est d'une hauteur effrayante!

— Qu'importe la hauteur, si nous avons une échelle... et nous en aurons une... une bonne échelle de corde, attachée au sommet du mur par un crampon de fer... Je n'y avais pas pensé tout d'abord, mais la

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n s'élança du haut de l'échelle au risque de se briser daas sa chute et il jeta en dedans d" coup d'épaule la porte du cabinet. (P. 72S.)

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ROUFF ET G'O. UV. 91.

chose est infiniment plus faisable que je ne le croyais, et l'échelle simplifie beaucoup la difficulté.

— Mais il faudrait que cette échelle fût préparée d'avance.

— Je m'en charge. Aussitôt que l'obscurité me permettra d'agir, je me mettrai à la besogne. Il serait utile cependant que monsieur le chevalier voulut bien me donner congé jusque-là... j'ai à m'occuper de l'échelle et à faire forger les crampons.

— Jç te laisse absolument libre. Quand rentreras-tu à l'hôtel?

— Je ne le sais pas...

— 11 faudra cependant que nous nous retrouvions.

— Si je n'ai pas revu monsieur le chevalier auparavant, je l'atieiidrai dans le jardin, derrière le massif de lilas, aussitôt après le départ de madame...

— C'est convenu.

— Monsieur le chevalier n'oubliera pas, j'espère, qu'il sera prudent et même peut-être tout à fait indispensable d'être bien armé.

— Oh! sois tranquille!... je n'irai pas compromettre ma vengeance!... j'y tiens plus qu'à ma vie!... Je serai armé !.. . bien armé!...

Les heures de cette journée s'écoulèrent, lentes et interminables comme des siècles.

De temps à autre Raoul sentait sa tête s'égarer et se demandait s'il n'était pas le jouet de quelque abominable rêve...

— Mais, hélas! le triste sentiment de la réalité reprenait bien vite le dessus et ne pouvait lui laisser aucun doute à cet égard.

La nuit arriva.

Jacques n'avait point reparu.

Les choses suivirent, dans la chambre conjugale, leur cours habituel.

Seulement, aussitôt qu'Hébé eut disparu dans le cabinet de toilette en refermant la porte sur elle, Raoul s'habilla à la hâte, ceignit une épée plus forte que celle qu'il portait ordinairement et mit dans ses poches deux pistolets chargés.

Ces précautions prises, il gagna le jardin en passant par l'intérieur de l'hôtel et il ne tarda point à se trouver en présence de Jacques, qui l'attendait au lieu convenu, derrière le massif de lilas, et qui, à tout hasard, s'était muni d'une lanterne sourde.

Raoul était dans un état de surexcitation extraordinaire; un frisson nerveux agitait ses membres, et sa pâleur aurait paru efirayante si l'obscurité de la nuit n'avait point caché son visage.

— As-tu réussi? — demanda-t-il à Jacques.

— Oui, monsieur lo chevalier, — reprit ce dernier, — tout est prêt.

— Ainsi, réclielle de corde.

— Elle est en place et elle nous attend.

— Allons.

Jacques ouvrit la petite porte et s'engagea dans la ruelle avec son maître.

Tous deux marchèrent si rapidement qu'en moins de dix minutes ils arrivèrent auprès du grand mur qui ceignait la propriété de la baronne de Caylus.

Ils dépassèrent la porte par laquelle on venait d'introduire la chaise à porteurs.

Cinquante pas plus loin, Jacques s'arrêta et dit :

— ^lonsieur le chevalier, c'est là.

Raoul ne répondit rien.

On entendait ses dents claquer violemment les unes contre les autres.

Et cependant nous savons que Raoul de La Tremblaye n'avait pas peur.

Jacques prit les derniers échelons de l'échelle de corde qui pendait à la muraille, et, le tendant de son mieux, il dit à demi-voix :

— Montez, monsieur le chevalier, et, quand vous serez en haut, asseyez-vous sur le couronnement de la muraille et attendez-moi.

Raoul lit machinalement ce que lui disait son valet.

Jacques le rejoignit, attira l'échelle à lui, l'accrocha de nouveau, mais cette fois du côté du jardin, et descendit le premier,

Raoul le suivit, et tous deux se dirigèrent, à travers les plates-bandes incultes, vers le pavillon.

On n'entendait pas le moindre bruit; on aurait pu croire que la maison était réellement déserte, car aucune lueur ne se montrait derrière les vitres des fenêtres.

Cependant, à coup sûr, Jacques ne s'était point trompé, car le maître et le valet faillirent se heurter contre la chaise à porteurs qui se trouvait devant la porte de derrière du pavillon.

— Vous voyez, monsieur le chevalier, — dit Jacques.

Et, en même temps, ce dernier aperçut une faible lumière qui s'échappait, non pas du rez-de-chaussée, mais du soupirail d'une pièce demi-souterraine .

Il se pencha et, par ce sonpirail, il vit deux hommes, — les porteurs de chaise sans doute, — attablés devant un broc de vin et commençant une partie avec des cartes sales.

La porte dont nous avons parlé restait entr'ouverte.

Raoul la poussa et se trouva dans l'intérieur de la maison.

L'obscurité était profonde et le silence complet.

Jacques découvrit à demi l'âme de sa lanterne sourde et fit jaillir un rayon lumineux suffisant pour éclairer à peu près la pièce.

C'était une sorte de vestibule très exigu et donnant accès sur un escalier conduisant au premier étage.

Les deux hommes montèrent lentement et en ayant soin d'étouffer le bruit de leurs pas sur les marches sonores.

En haut de l'escalier se trouvait une porte.

Cette porte était fermée, mais la clef était à la serrure, en dehors.

Raoul appuya son oreille contre le panneau, écouta et n'entendit rien.

Vraisemblablement, derrière la porte, il n'y avait personne.

Raoul ouvrit.

La pièce dans laquelle il pénétra avec Jacques était une vaste bibliothèque dont les quatre murailles disparaissaient, depuis le parquet jusqu'aux corniches, sous des livres poudreux.

Beaucoup de ces volumes gisaient à terre.

D'autres étaient entassés pêle-mêle sur une immense table de chêne placée au milieu de la bibliothèque.

En face de la porte par laquelle nos personnages étaient entrés s'en trouvait une autre. Au-dessus de cette porte, l'architecte avait fait pratiquer une de ces ouvertures rondes et vitrées que nos ancêtres appelaient œils-de-bœuf.

Une lumière vive et intermittente s'échappait par cet œil-de-bœuf.

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