‹ Les mystères du Palais-RoyalChapitre 115 sur 183 · MADAME ET MADEMOISELLE DE SAINTE- A NI LLE · texte numérisé non relu

MADAME ET MADEMOISELLE DE SAINTE- A NI LLE

Cependant les deux hommes s'assirent en face l'un de l'autre, et se mirent à boire à petits coups, en connaisseurs.

Or, que faire en buvant, à moins que l'on ne cause?

Le lendemain, vers les deux heures de l'après-midi, une antique chaise de poste amplement armoriée chargée de malles. (P, 752.)

îls causèrent donc.

La conversation s'engagea ainsi:

~ Gomment le trouvez-vous? — demanda Durand.

— Parfait.

— Sans compliment ?

— Parole d'honneur.

AVIEl; m .MOMÉPIN. - LES .MYSTÈHES DU PALAIS-RO VAL. - ÉDIT. ;.

ROrJFF ET C'«. LIV. 94

— Il me vient directemePxt d'Alicaule, et il a vingt-cinq ans de bouteille.

— Je le crois volontiers; nous en avons d'une qualité toute semblable dans les caves de notre château de Sainte- AniRe.

— Quel honneur pour moi!... mon vin est un vin de comtesse!...

— Monsieur Durand, il serait digne sans contredit de la bouche do Monseigneur le régent...

— Monsieur Rivât, vous me comblez d'aise... Me perraettrez-vous, quand vous aurez pris possession des lieux, de vous en offrir vingt-cimj bouteilles?...

— Mais, comment donc? j'accepterai cette galanterie avec le plus grand plaisir...

— A propos, puis-je vous adresser une question?

— Dix, si vous voulez, mon cher Durand.

— M""" la comtesse de Sainte-Anille n'habite pas Paris habituellement?

— Non; depuis son veuvage, ma noble maîtresse s'est entièrement fixée dans ses terres... Nous habitons tantôt notre castel de Sainte-Anille, tantôt notre baronnie du Haut-Pas, quelquefois notre château de la Tour- Barrée en Poitou, ou celui de la Folle-Ortie en Anjou,, ou encore celui de Flouesgatilnelgaz en Bretagne, pour ne point parler de nos autres résidences d'une importance moindre.

— IVfais tout cela suppose une immense fortune?...

— Immense? le mot n'est pas assez fort, gù/antesque , i)iouïej phénoménale!...

— A combien s'élèvent, à peu près les revenus de la noble dame?...

— Elle l'ignore, et moi, son intendant, moi-même je ne le sais pas!... jugez!...

— • En vérité!... — s'écria Durand eu ouvrant de grands yeux tout éblouis.

— Eh! mon Dieu, oui, c'est comme cela.

Le marchand regrettait amèrement de ne pas avoir loué son second étage cinq cents livres par mois.

Agamemnon reprit :

— Une circonstance doublement solennelle nous amène à Paris, oii désormais, nous aurons notre hôtel comme par le passé!...

— Une circonstance solennelle... — répéta Durand

— Un double mariage

— M""^ la comtesse de Saint- Anille se remarie? Agamemnon se mit à rire.

— Pas toul à fait, — répondit-il; — seulement elle marie ses enfants...

— Combien en a-t-elle?

— Deux : un fils et une fille.

— Qui l'accompagnent ?

— Sa fille seulement, M"" Arthémise. Quant à notre jeune maître, le comte Scipion, il est en Espagne pour le moment.

— En Espagne?

— Oui. Il doit en ramener avec lui la famille de son futur beaufrère, car M"" Arthémise épouse un Espagnol, le marquis- Alonzo-Ricardo- Slephano y Lopez y Tragadallas y Pécopito Las Bambocchinas, grand d'Espagne de première classe... La fiancée de notre jeune comte est princesse russe...

Les éblouissements de maître Durand continuaient.

— Et à quand ces deux noces? — demanda-t-il. «o • — Mais dans le courant du mois prochain.

— La fille de madame la comtesse est-elle jolie?

— Beaucoup plus belle que les Amours et que Vénus leur mère... Durand passa sa langue sur ses lèvres.

— Ah! diable! — fit-il.

• — Vrai morceau de roi ! — poursuivit l'intendant.

— Et M. le comte ?

— Un dieu Mars !

— Quelle famille!

— Madame la comtesse douairière a été magnifique ! On la citait, il y a une trentaine d'années, comme lune des plus belles femmes de la cour du grand roi. Ah! si elle avait voulu, elle aurait fait oublier à Sa Majeslé les Fontanges et les Montespan... Louis XIV ne demandait pas mieux que de lui donner son cœur.

— Et madame la comtesse a refusé? s'écria Durand.

— Ma foi, oui, et tout net encore!... C'était une tigresse de vertu I — Il faut dire qu elle adorait feu M. le comte, son époux.

— Heureux époux !

— Ah! je mettrais ma main au feu que celui-là n'a jamais été ce que vous savez bien, monsieur Durand.

— Il y a des gens comme cela qui ont de la chance]! — fit observer Durand.

— Oh! fort peu, fort peu... — repartit philosophiquement Agamemnon.

Le marchand poursuivit:

— Madame la comlesse, quoique iclirco du monde, doit avoir de» parents et des connaissances à ]a cour do monseigneur le régent?...

— Si elle en a!... Mais elle est apparentée à tout ce qu'il y a de inieux dans la première noblesse de l'Etat... Vous ne vous faites pas l'idée de son iniluonce!... Ah! si vous aviez quelque chose à obtenir... quelque faveur... quelque dignité... et qu'elle consentît à vous donner un coup d'épaule, vous pourriez, mon cher Durand, vous regarder comme certain de votre affaire !...

Agamemnon venait de toucher l'endroit sensible. La figure de Durand s'épanouit.

Pendant la durée de quelques secondes, il vit réchovinage à ]kn'[ée de sa main.

— On a toujours quelque chose à demander, lit-il ensuite; — mais croyez-vous que madame la comtesse dïiignorail m'appuyer.

^ — Et pourquoi non?... Elles aime les bons visages et les manières franches... Vous lui plairez d'abord... et si, comme je n'en doute point, elle s'intéresse à vous et que vous réclamiez ses services, elle est femme à prendre votre affaire en main et à la conduire aussi activement que s'il s'agissait de ses propres intérêts...

— C'est ma bonne étoile qui m'envoie celle comtesse !... — pensa Durand.

Puis tout haut :

— Et quand serai-je assez heureux pour posséder dans ma maison une si haute et si puissante dame? — demanda-t-il.

— Mais, pas pins tard que demain, — Demain?

— Oui, dans l'après-dînée ; je vous engage donc à tout faire mettre en ordre dès aujourd'hui.

— Oh ! tout sera prêt. — Madame la comtesse amène-t-elle sa maison et ses équipages?

— Non, elle arrive en poste sans aucun train, avec M'"" Arthémise; — une femme de chambre et un petit laquais raccompagnent. Madame compte renouveler ici tous ses équipages et faire emplette de carrosses et de chevaux. Quant au cuisinier, aux laquais et aux hlles de chambre, je serais bien aise, mon cher Durand, que vous vous occupiez sans relard de nous en procurer. Madame la comtesse saura (ju'elle les tient de votre main; elle no négligera point de vous remercier du service que vous lui aurez rendu, et ce sera un bon précédent...

— Comment donc! — s'éciia Durand, — mais je vais m'en occuper à l'iustanl même. Il v aura des livrées à faire?

— Sans doute.

— Si j'osais me recommander à vous pour les draps et galons. Je vends en gros, et vous ne trouverez nulle part d'aussi belles qualités... Quant aux prix, je n'en parle pas.

— Et vous faites bien... Nous ne nous occupons jamais des prix, pourvu que ce qu'on nous vende soit beau.

— Ainsi vous parlerez à madame la comtesse?

— Soyez tranquille, j'en fais mon affaire...

— Je ne sais .comment vous remercier...

— Cela n'en vaut vraiment point la peine...

— Ne m'avez-vous pas dit qu'à l'avenir madame la comtesse aurait son hôtel à Paris?

— Sans doute. Je suis chargé d'en louer ou d'en acheter un qui me paraisse convenable; on veut bien s'en rapporter complètement à moi.. ]

— Il y aura des ameublements à faire?

— Et des plus somptueux. Nous ne voulons, partout, que soie, velours et brocarts...

— Je vends des soieset des velours, et deslampas de Lyon, monsieur Rîvat, et des brocards de Gênes et des Indes... j'ai tout ce qu'il y a au monde de plus magnifique... je fournis le tapissier du Palais-Royal... je me recommande à vous... ah! je me recommande bien à vous...

— C'est dit, mon cher Durand.

— Ah! monsieur Rivât... vous n'aurez point affaire à un ingrat... je saurai reconnaître un pareil service, et ma bourse...

L'intendant prit une physionomie sévère et interrompit la phrase du marchand.

— Pas un mot de plus, monsieur Durand! s'écria-t-il. Comptez que nous ne nous fournirons nulle part ailleurs que chez vous... mais pas un mot déplus!... Ma noble maîlresse, appréciant mes faibles services bien au delà de leur valeur réelle, me donne des appointements qui sont une fortune... je considérerais comme une injure une proposition du genre de celle que vous alliez formuler!...

— Un intendant honnête homme! murmura Durand abasourdi, — un intendant consciencieux!... un intendant qui refuse un pot-devin!... c'est le monde renversé!.,.

Et, ne sachant que dire pour réparer sa maladresse involontaire, il se tut.

— Ah ça! reprit l'honnête Agamemnon Rivât au bout d'un instant de silence, j'ai beaucoup à courir aujourd'hui... terminons, s'il vous plaît, notre petite affaire...

— Quelle affaire? demanda Durand.

— Mais, celle des trois mois de loyer...

— Le marchand voulut insister pour ne rien recevoir d'avance. L'intendant n'cntenflait point de cette oreille-là.

Il prit dans sa poche une poignée de pièces d'or.

Il aligna devant Durand neuf cent livres, prix convenu, et le propriétaire fut obligé, bon gré, mal gré, de les recevoir et de lui en donner un reçu.

Ceci terminé, l'intendant se leva pour partir.

— Monsieur, demanda Durand d'une voix humble, madame la comtesse n'arrivant que demain, vous n'avez peut-être aucun engagement pour ce soir...

— Aucun; mais pourquoi cette question?

— C'est que je voudrais vous demander... vous prier... Durand s'interrompit.

— Me prier? répéta Agamemnon. .

— De nous faire l'honneur de venir partager notre modeste souper... J'ai quelques vieux vins qui ne sont peut-être pas tout à fait indignes de vous être soumis...

— Mais j'accepte, mon cher Durand, répliqua l'intendant, j'accepte votre cordiale invitation avec le plus grand plaisir... seulement, n'allez pas faire de folies pour moi!...

— La fortune du pot, monsieur Rivât, la fortune du pot, et pas autre chose...

— C'est convenu; votre heure?

— La vôtre.

— Eh bien! huit heures, n'est-ce pas?

— Très-bien... mais n'allez pas oublier...

— Soyez tranquille. A ce soir, monsieur Durand.

— A ce soir, monsieur Rivât.

Les deux hommes échangèrent une poignée de main, et l'intendant regagna son carrosse de louage.

l'aruivée

Après le départ de l'intendant de la haute et puissante comtesse douairière de Sainte-Aniile^ le propriétaire de la maison de la rue des Bourdonnais faillit perdre la tête.

LES MYSTÈRES DU PALAIS-ROYAL 7ol

Jamais un nombre indéterminé de bouteilles de vin de Xérès ou de vin de Champagne n'avaient grisé un homme aussi vite et aussi complètement que le faisaient pour lui les fumées de l'ambition surexcitée.

Il allait loger chez lui une des plus nobles dames de France, — une femme qui avait refusé d'être la favorite de Louis XIV, — une comtesse dont la fille épousait un grand d'Espagne, et le fils une princesse russe !

Il plairait à cette grande dame, — ■ il ne pouvait manquer de lui plaire.

N'avait-il pas, à très peu de chose près, toutes les manières d'un homme de cour?

Elle le prendrait sous son haut patronage, elle le pousserait aux dignités, aux honneurs!...

Elle le pousserait si fort et si longtemps qu'il était vraiment impossible de prévoir où cela s'arrêterait!...

Qui sait, mon Dieu, si, après avoir passé par l'échevinage, il n'arriverait pas tout droit à de belles et bonnes lettres de noblesse, bien en règle?...

Alors, il achèterait une jolie propriété, dans laquelle se trouverait un fossé ou un ruisseau quelconque, et il quitterait son abominable nom de Durand pour se faire appeler M. de la Mare, ou M. de la Rive, ou M. de r Étang.

Quel beau rêve !...

Sans compter qu'il était assuré d'une notable fourniture de drap et galons pour livrées; de soie, velours et lampas pour ameublements!

Et comme il allait les arrondir avec amour, ces mémoires destinés à une comtesse qui ne connaissait pas elle-même le chiffre de ses revenus, et qui ne s'occupait jamais du prix que coulaient les choses, pourvu qu'on lui vendît tout ce qu'il y avait de plus beau!...

Bref, dans son délire, Durand embrassa sa femme, embrassa sa servante Manette, et donna les ordres les plus extravagants pour le souper à la fortune du pot.

A l'heure dite, Agamemnon Rivât, vêtu plus que jamais de son habit couleur tabac d'Espagne, arrivait chez M. Durand, lequel, après l'avoir très cérémonieusement présenté à M™** Durand, l'introduisait dans la salle à manger.

La table était servie avec un luxe un peu lourd, particulier aux bourgeois très riches, qui apprécient volontiers la valeur des choses plutôt que leur élégance, et estiment la vaisselle d'argent d'autant plus qu'elle pèse plus.

Le linge était de fine toile damassée de Saxe.

Les cristaux, de véritables verreries de Bohème.

La porcelaine provenait de la royale manufacture de Sèvres.

Quant à l'argenterie, elle valait de fort grosses sommes, à en juger par la massive lourdeur de ses formes.

, Que dire de la chère?

Elle était infiniment délicate, et si abondante qu'elle eût pu rassasier sans peine dix appétits comparables à celui de Gargantua, de rabelaisienne mémoire.

Un délicieux parfum de gibier et de truffes chatouilla agréablement les nerfs olfactifs de l'intendant de M°" de Sainte-Anille au moment où il entra dans la salle à manger.

— Ah monsieur Durand I... monsieur Durand!... s'écria-t-il, je vous l'avais bien dit, moi, que vous feriez des folies!...

— Mais, comment donc!... répliqua Durand avec le plus magnifique aplomb de mensonge qu'il fût possible d'imaginer, c'est là notre modeste ordinaire.

— Votre ordinaire?

— Mon Dieu, oui.

— Peste, mon gaillard, comme vous vous nourrissez!... Ah! c'est là votre ordinaire. Eh bien! foi de Rivât, si je n'étais au service de très haute et très puissante dame la comtesse douairière de Sainte-Anille, je voudrais me mettre en pension chez vous.

Le souper commença.

Disons brièvement qu'il se prolongea jusqu'à près de minuit, qu'on lit honneur à tous les plats, qu'on expérimenta tous les vins, et que les faits et gestes, titres et qualités de l'illustre locataire de l'appartement du second étage suffirent amplement à défrayer la conversation.

Le lendemain, vers les deux heures de laprès-midi, une antique chaise de poste, amplement armoriée, chargée de malles et crottée comme si elle venait de parcourir l'Europe entière, fit dans la rue des Bourdonnais une bruyante entrée, avec force grelots de chevaux et claquements de fouets des postillons.

Mais, au lieu de passer devant la maison de M. Durand pour continuer son chemin, elle entra sous la porte cochère et s'arrêta tout juste en face de la porte du vestibule.

Le marchand de drap, velours et soieries n'attendait que ce moment.

Ajoutons qu'il attendait depuis longtemps, car, dès avant midi, il se promenait de long en large dans la cour, de l'air d'une âme en peiae et vêtu de son plus bel habit de cérémonie.

La comtesse douairièrp c,talt une femme de haute taille et qui réellement avait dû être très belle. (P. 760.)

li se precipila vers le carrosse et s'empressa d'en ouvrir la porlière, devançant en cela le laquais, qui cependant n'avait point perdu un seul instant pour s'élancer du siège.

Trois personnes occupaient l'intérieur de la voiture.

C'étaient, dans le fond, la comtesse douairière de Sainte-Anille et sa fille iVrthémise.

L!V. 93. — XAVIER DE MONTÉPIN. — LES MYSTÈRES DU 1>ALA13-R0YAL. — ÉD. J. KOUIF ET C'e. l.»»-. yg.

Sur le devant, M. Rivât, tenant modestement son chapeau sur ses genoux.

Le digne intendant était allé attendre ses maîtresses au dernier relais, afin de les conduire tout droit au logement qu'il avait retenu pour elles.

Il ne voulut point priver M. Durand du plaisir d'offrir la main à ces dames pour descendre de carrosse.

Il s'effaça donc, et le propriétaire de la maison jHit faire acte de galanterie en présentant successivement à la mère et à la fille son poignet à demi recouvert par les flots de dentelles de sa manchette.

— Madame la comtesse, dit alors Rivât, c'est M. Durand, cet honnête homme dont j'ai eu l'honneur de vous longuement entretenir chemin faisant...

— Ah! c'est là M. Durand, dit la comtesse, avec une gracieuse inclination de tête ; honjour, mon cher monsieur Durand, bonjour...

En môme temps, M"" Arthémise de Sainte-Auille soulevait son voile pour adresser à M. Durand le plus aimable sourire.

Le brave homme demeura comme ébloui en face du radieux visage de la jeune fille.

Jamais, au grand jamais, il n'avait rien vu d'aussi beau et d aussi séduisant que co visage mignon et rosé, au milieu duquel étincelaient deux grands yeux noirs.

Quant à la comtesse douairière, elle lui avait semblé majestueuse au plus haut point, et parmi les rides de son visage il avait cru retrouver sans peine des vestiges de cette beauté triomphante par laquelle le grand r^Di Louis XIV s'était laissé jadis, disait-on, tourner la tète.

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