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LES AMBITIONS D UN BOURGEOIS

La comtesse douairière de Sainte- Anille et sa fille, guidées par Agamemnon Rivât, gagnèrent leur appartement.

Durand resta auprès du carrosse avec le laquais, la femme de chambre et le postillon.

Il appela une demi-douzaine de ses commis, occupés à ployer et auner des draps et des velours dans les magasins du rez-de-chaussée, et

il leur donna l'ordre d'aider le laquais à décharger la voiture et à transporter chez la comtesse les lourdes malles qui la surchargaient.

Durand aurait bien voulu monter lui-même.

Mais il n'osa.

La crainte de se rendre importun l'arrêta, à son grand regret.

Deux heures après, Ag'amemnon Rivât descendit chez le propriétaire'

Ce dernier, en le voyant entrer, quitta précipitamment son bureau pour courir à lui et lui serrer la main avec force.

— Eh bien, mon digne ami, mon excellent ami, lui demanda-t-il, comment se trouvent ces illustres dames?

— Mais à merveille...

— L'appartement leur convient?

— Le mieux du monde ; madame la comtesse m'a chargé de vous en faire ses compliments...

— Est-ce possible?

— Elle a de plus ajouté, sur votre compte, les choses du monde les plus flatteuses...

— En vérité, je n'en reviens pas! tant de bontés... une si grande dame ! . . .

— Rien n'est plus simple... vous avez dû vous apercevoir que je n'avais point manqué de l'entretenir à votre sujet dans le carrosse.

— Si je m'en suis aperçu? mais je le crois bien! et je vous en remercie du fond de l'âme, mon précieux, mon inestimable ami... oh! oui, je vous en remercie!...

— J'ajouterai qu'il y a en vous quelque chose, un je ne sais quoi, qui a singulièrement plu à M""" la comtesse...

— Elle a daigné me regarder!...

— Et avec la plus grande attention. La phrjsionomie de cet honnête homme me revient tout à fait, m'a-t-elle dit, il faudra faire quelque chose pour lui.

Durand changea subitement de figure.

— De l'air!... de l'air!... — cria-t-il d'une voix étranglée, en se laissant tomber, ou plutôt en s'affaissant sur son siège.

Rivât s'aperçut qu'il devenait cramoisi.

La joie et la vanité le suffoquaient, un coup de sang était imminent.

Rivât se hâta de dénouer la cravate blanche du marchand, et ceci fait, il courut à la fenêtre qu'il ouvrit.

Puis, aussitôt après, il saisit sur le bureau une carafe remplie d'eau qui s'y trouvait, et il jeta quelques gouttes de cette eau sur la figure pourpre de Durand.

Co dernier revint aussitôt à lui-même.

— i^Q n'est rien, — balhutia-t-il, — rien du tout... une syncope de satisfaction et pas autre chose... c'est passé...

En effet, il se releva et reprit son visage accoutumé.

— M"'' la comtesse m'a chargé pour vous d'une commission, dit Rivât. Durand eut la physionomie d'un chien de chasse en arrêt devant un

faisan.

L'intendant poursuivit :

— Il s'agit d'un léger service qu'elle veut réclamer de votre obligeance...

— Un service?...

— Je pense que vous le lui rendrez volontiers...

— Grand Dieu!... mais non pas un, mais mille!... tout au monde...

— Modérez cet enthousiasme, mon cher Durand, — dit Rivât en riant, — le service est léger et il n'y en a qu'un...

— Enlin, lequel? voyons... voyons...

— Madame la comtesse vous prie de lui prêter votre cuisinière, jusqu'à ce que vous lui ayez trouvé un cuisinier convenable...

— Durand fit un porte-voix avec ses deux mains, et se mit h crier ou plutôt à hurler :

— Catherine!... Catherine!...

A ce formidable appel, une bonne grosse bile, au visage enluminé par le feu des fourneaux, accourut tout eiïarée.

— ■ Catherine, — lui dit Durand, — vous allez avoir l'honneur, l'insigne honneur, de travailler pour la bouche de M""" la comtesse de Sainte-.Vnille... Cette noble dame a daigné vous demander... Montez à l'instantchez elle prendre ses ordres...

— Mais le souper de monsieur et de madame... — hasarda Catherine...

Durand frappa du pied.

— Sotte péronnelle!... — s'écria-t-il avec colère, — qu'importe notre souper, je vous prie!... Nous ne souperons pas, voilà tout!... Le beau malheur!... Faites ce que je vous dis, et vite...

La cuisinière tourna sur ses talons et monta au second étage, non sans un notable étonr>ement.

C'était la première fois, depuis qu'elle était au service de M. Durand, qu'elle voyait son maître parler avec autant d'indilTérence de ne pas souper.

— Avez- vous pensé à nos laquais? — demanda Rivât, après la sortie de Catherine.

— Je m'en suis occupé ce malin même...

— Et avez-vous notre affaire?

— Je le crois... j'ai trouvé quatre gaillards qui sortent des premières maisons... ils ont bonne mine et l'on me répond de leurs mœurs... Ils viendront ce soir se présenter à vous de ma part...

— Sur votre recommandation, ils sont admis d'avance...

— Je me suis aussi précautionné d'un tailleur pour les livrées; aussitôt que madame la comtesse aura pris une décision, il quittera tout pour se mettre à l'œuvre...

— Voilà qui va bien... dès demain il pourra commencer...

— Quelles sont les couleurs de madame la comtesse?

— Nous avons des armes parlantes : trois ânes d'or, au chef de gueules^ vous comprenez, les ânes, de Saint-Anille.

— Parfaitement, parfaitement: ouje n'entends rien au blason, ou les livrées doivent être rouges, avec galons d'or...

— Vous parlez comme un héraut d'armes, mon cher Durand.

— Que voulez- vous, l'habitude... J'ai justement un drap écarlate qui est plus beau que tout ce qu'on peut imaginer de plus magnifique.

— Nous nous arrangerons.

— Et des galons, — poursuivit Durand, — des galons or fin, d'un pouce et demi de largeur... En fondant le galon, quand il sera vieux, on retrouvera le prix d'achat.

— Je vous retiens la pièce entière.

— Elle est à vous dès ce moment.

— Et, par-dessus tout, je vous recommande de trouver un bon cuisinier et deux ou trois filles de chambre alertes et fort expertes.

— Je vais me mettre en route à cette intention... Et, en effet, Durand sortit afin de tenir sa promesse.

Les quatre grands laquais se présentèrent et furent admis sans conteste.

Catherine prouva qu'elle avait tous les mérites d'un cordon bleu de premier ordre.

La comtesse de Sainte-Anille et sa fille soupèrent admirablement.

Quant à M. et M""" Durand, ils, mangèrent à leur souper les restes de la veille.

Le lendemain, dans la matinée, Agamemnon Rivât descendit au premier étage.

Durand employa dix minutes à s'informer de la manière dont ces dames avaient passé la nuit.

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L'intendant lui donna sur ce sujet important les renseignements les plus favorables.

Puis il dit :

— Mon cher Durand, je vais vous prouver que, quandje m' intéresse à quelqu'un, les effets de mon bon vouloir ne se font guère attendre...

— Excellent ami, je vous crois capable de tous les procédés les plus exquis.

— Et vous avez raison.

— Quavcz-vous fait pour moi?

— J'ai tant vanté à M""" la comtesse douairière et à M"* Arthémise la beauté des étoffes que vous avez en magasin, que ces dames se sont décidées à faire chez vous leurs immenses emplettes, ef qu'elles vont vous demander des échantillons de toutes sortes : robes de ville et de bal, manteaux de cour, étoffes pour meubles, etc., etc.

— Agamemnon, — dit Durand d'un ton pénétré, et avec le plus profond enthousiasme, — c'est entre nous à la vie et à la mort !... Je regrette que vous n'ayez pas un ennemi...

— Par exemple ! et pourquoi donc ?

— Parce que j'irais de ma propre main lui briser trois fausses côtes !... L'intendant ne put retenir un énorme éclat de rire, devant cette preuve

touchante d'un dévouement si vrai.

— Ne brisons rien pour le moment, — dit-il, — et apprêtez vos échantillons...

— N'aurai-je point l'honneur de les montrer moi-même?...

— Ces dames sont en toilette du matin, et ne peuvent vous recevoir maintenant. Vous les verrez quand elles auront fait leur choix, ce qui ne tardera guère...

— Faut-il me munir de couturières pour tailler et coudre les robes?

— Non, nous avons les nôtres.

— A merveille. Je descends de ce pas lever les échantillons ; m'accompagnez-vous aux magasins?

— Bien volontiers.

Une heure après. Rivât remontait au second étage, chargé d'une incommensurable quantité d'échantillons de toutes les étoffes imaginables .

C'étaient des tissus splendides, tramés d'or, d'argent et de soie, des satins brochés, des lampas de Smyrne et des Indes.

Rien que pour en énumérer la moitié, il faudrait un demi- volume.

Quel que soit donc l'intérêt qu'une semblable énumération puisse

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offrir à qeulques-unes de nos beJles lectrices, nous préférons nous abstenir.

Be plus, et sur la demande de l'intendant, Durand s'était engagé à s'entendre avec plusieurs marchands de sa connaissance pour fournir les toiles, objets de lingerie, dentelles, etc., enfin tous les accessoires de deux trousseaux véritablement princiers.

— Allons, — pensait-il, — j'aurai bien du malheur si tout ceci ne met point daus mon coffre-fort un petit bénéfice d'une quarantaine de milles livres !

Et il se frotta les mains.

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