‹ Les mystères du Palais-RoyalChapitre 117 sur 183 · L AUDIENCE · texte numérisé non relu

L AUDIENCE

Grâce à son ami et compère le tapissier du Palais-Pioyal, Durand eut l'heureuse fortune de pouvoir, ce jour même, procurer à M"" la comtesse douairière de Sainte-Anille un excellent cuisinier, qui cessait de faire partie de la maison du régent, pour cause d'infidélité grave.

Mais quand on ne connaît pas soi-même sa fortune, qu'importe d'être un peu volé ?

Quant aux filles de cliambre, Durand les trouva nous ne savons oii, mais le fait est qu'il les fournit.

Le digne marchand rentra en possession de son cordon bleu, et il attendit.

L'intendant et son habit couleur tabac dEspagne apparurent, l'un portant l'autre, le lendemain vers les trois heures.

— Mon cher Durand, — dit-il tout d'abord, — M°"' la comtesse est enchantée de vous...

— J'ai fait de mon mieux pour prouver mon zèle... — répondit le propriétaire avec modestie.

— Et vous avez parfaitement réussi.

— C'est une douce récompense que de vous entendre parler ainsi !...

— Vous la méritez.

• — Et mes échantillons?

— Ces dames ont fait leur choix, elles vous attendent pour vous complimenter sur la richesse de vos magasins...

— Ces dames m'attendent I — s'écria Durand.

760 LES MVSTtKES DU PALAIS-ROYAL

— Mais sans doute, et nous allons, si vous le voulez bien, monter sans retard.

Durand prit un air consterné.

— Ou'avez-vous donc?... — demanda llivat.

— J'ai que je suis désolé... désespéré, de n'avoir pas été prévenu une demi-heure plus tôt...

— Et pourquoi?

— Pourquoi! pourquoi?... Ehl pour faire un peu de toilette !... Mais maintenant il est trop tard, et, pour rien au monde, je ne voudrais risquer de faire attendre de si hautes et si puissantes personnes..

— Vous êtes parfaitement comme vous voilà.

— Est-ce là votre avis?

— Mon avis sincère.

— Vous me rassurez un peu...

— Montons donc, mon cher Durand.

Le marchand, introduit et annoncé par Agamemnon Rivât, fit son entrée dans le salon, oii la comtesse de Sainte-Anille se trouvait avec M'" Arthémise, la fiancée du grand d'Espagne.

La comtesse douairière était une femme de haute taille et qui, réellement, avait dû être très belle.

Nous ne la décrirons pas longuement, car nos lecteurs la connaissent déjà.

Bornons-nous à dire que cette puissante dame était vêtue avec une élégance infiniment prétentieuse, qu'elle avait le visage fardé, ou plutôt plâtré de rouge et de blanc, et que sa coiffure crêpée et poudrée était émaillée d'une quantité de nœuds de rubans de couleur tendre qui produisaient le plus étrange effet auprès de son visage dont l'expression naturelle devait être grave et sévère.

Quant à M"° Arthémise, que nous connaissons encore mieux, nous n'en dirons absolument rien, si ce n'est qu'elle était de la plus éclatante beauté, et qu'elle agitait sans-cesse son éventail de l'air du monde le plus langoureux.

L'accueil des deux grandes dames fut tout ce qu'il fallait pour remplir Durand d'une joie vive et d'une reconnaissance sans bornes.

La comtesse douairière lui fit de la main un petit signe familièrement protecteur.

M"' Arthémise lui sourit, comme le jour de son arrivée.

Durand s'embarqua dans une série de compliments tout au beau milieu desquels il s'embrouilla d'une façon complète.

Mais il se dédommagea autant que possible eu ?e tenant pour ainsi dire i^n équiliijre sur l'extrême bord de sa chaise. (P. 763.)

.IV. 16 — .XAVIER DE JIONTEPIN. — LES MYSTKnES DU PALAIS-UO VU,. — ÉD. ). l'.OuFF Kf C" !.1V rC.

Il allait rester court si M"^ de Sainte-Anille ne fût venue à son aide en l'interrompant.

— Mon cher Durand, — lui dit-elle, — je suis bien aise de vous voir... nous avons à causer...

Durand craig-nant de s'embrouiller une seconde fois, se contenta de saluer jusqu'à terre.

M""" de Sainte-Anille poursuivit :

— D'abord, asseyez-vous.

— Devant madame la comtesse et devant mademoiselle!... — s'écria Durand.

— Asseyez-vous, — répéta la douairière.

— Je craindrais de manquer au respect que je dois...

— Je le veux!...

En même temps, Rivât poussait un fauteuil à portée de Durand, et, appuyant les deux mains sur les épaules de ce dernier, le contraignait de s'asseoir.

Le marchand dut se résigner.

Mais il se dédommagea autant que possible, en se tenant pour ainsi dire en équilibre sur l'extrême bord de son siège.

— Mon cher Durand, — dit alors la comtesse en regardant Durand bien en face, — pourquoi n'êtes-vous pas échevin?

A cette question, faite à brûle-point, Durand tressaillit et fut au moment de tomber de son fauteuil.

— Eh bien! voyons, — répéta M""^ de Sainte-Anille, — pourquoi n'êtes- vous pas échevin?

Durand ne put que balbutier:

— Ah! madame la comtesse... mon peu de mérite...

— Ta... ta... ta... — interrompit la grande dame, — trêve de modestie...

— Mais... madame...

— Et surtout de fausse modestie. Vous avez du mérite, monsieur Durand, beaucoup de mérite!...

— Je vous assure... j'ose vous affirmer...

— Je vous connais mieux que vous ne le pensez, mon cher Durand.

— Il se pourrait?

— Oui, il se peut; depuis que je suis logée chez vous j'ai fait prendre certaines informations qui m'ont édifiée très avantageusement sur votre compte...

• — Ah! madame...

— Vous êtes à la tête d'un commerce immense...

— Eh!... ehl...

— Vous occupez un nombre infini d'ouvriers et de commis dans vos fabriques et vos ateliers...

— Quant à cela... c'est exact...

— Vous avez une fortune... importante...

— Euh! euh!

— Cela va bien à un million, n'est-ce pas?

— Peut-être un peu plus, madame la comtesse

— Eh bien! le chiffre, voyons?

— Mettons un million et demi, madame la comlesse...

— Vous êtes marguillier aux Saints-Innocents.

— Comment, madame la comtesse sait...

— Je vous ai dit que je savais tout... votre position est des }»lus importantes et des mieux assises^ et je trouve qu'on ne vous ferait qu"un avantage mérité en vous faisant arriver aux honneurs...

C'était aussi là l'avis de Durand; seulement il n'osait pas l'exprimer tout haut.

La douairière poursuivit :

— Que diriez-vous de l'échevinage ?

— L'échevinage... ah ! madame ! — s'écria Durand dont le plus beau rêve était en train de se réaliser.

Et il ne put ajouter un mot de plus.

__ Oui^ — reprit la comtesse, — cela ferait du bien à votre famille, n'est-ce pas ?

— Ah ! certes, je le crois!... mais...

— Mais, quoi?

— Je crains l'envie.

— Que vous importe?

— La jalousie...

— Yous êtes au-dessus.

— On dira de moi...

— Rien; le succès justifie tout, vous savez, mon cher Durand, et vous pouvez prétendre à tous les succès.

La vanité suffoquait le bon bourgeois.

Cette haute idée qu'une si grande dame avait de lui surexcitait outre mesure la bonne opinion personnelle qu'il nourrissait à l'endroit de sa personne et de son mérite.

Il s'assit plus carrément dans son fauteuil, et machinalement caressa les dentelles de son jabot.

M""" de Sainte-Anille continua :

— Je ne m'intéresse qu'aux gens qui le méritent, et ceux-là sont rares ; mais quand une fois je me suis attachée à la fortune de quelqu'un, je ne laisse jamais mon œuvre incomplète... Je peux tellement vous agrandir, je veux vous pousser si haut, mon cher Durand, que vous serez bien au-dessus des vaines attaques et des bourgeoises médisances!... et je ne me bornerai point à songer à vous, je m'occuperai de toute votre famille.

Durand n'était pas bien certain de ne point rêver.

— Tenez, — poursuivit la comtesse, — je pense à votre beau-père ; vit-il encore?

— Oui, madame la comtesse... Toujours frais et vert, et gaillard comme à cinquante ans...

— Qu'était-il avant de se retirer des alîaires ?

— Docteur en chirurgie, madame la comtesse. .

— Habile dans son art?

— Ah ! je le crois bien !... 11 lui apassé par les mains plus de dixmille personnes... il a inventé un onguent pour mettre sur les plaies contuses, et un élixir dont Teffet est souverain dans les courbatures.

— A merveille !... profession honorable, s'il en fut!... Nous ferons quelque chose pour votre beau-père... Nous lui donnerons le cordon de Saint-Michel.

— Le cordon de Saint-Michel!... — s'écria Durand.

— Mon Dieu oui, cela pose un homme dans le monde...

— Mais, madame la comtesse, il en mourra de joie, le digne vieillard ! . . .

— Ehbien! vous hériterez pkis tôt... Quantàléchevinage pour vous, je regarde la chose comme faite ; mais, silence!... le secret est l'âme des affaires... celles que l'on ébruite mal à propos réussissent rarement... Donc pas un mot à qui que ce soit, mon cher Durand...

— Ah! madame la comtesse, j'aimerais mieux me faire couper la langue que de prononcer une parole indiscrète...

— Alors, tout ira bien, comptez-y. Je tiens à vous obliger, vous et les vôtres, et j'y réussirai... foi de comtesse de Sainte-Anille !

76G Li:.S MV.SÏEUl'S DU PALA IS-IiO V A L

VJi

l'échevinage et le cordon noir

Après la conversation que nous venons de rapporter dans le précédent chapitre, on s'occupa de Tachât des étoffes, qui était le véritable but pour lequel on avait demandé Durand, et on procéda à un nouvel examen des échantillons.

Mais alors M"" Arthémise, qui jusqu'alors était réléguée involontairement à l'arrière-plan, prit le premier rôle.

La comtesse douairière s'efl'aça à son tour, et la fiancée du grand d'Espagne discuta et choisit avec une supériorité qui prouvait une connaissance très approfondie de la matière.

Nous disons : choisit, et nous nous servons là d"un mot qui n'est point exact dans la situation, car, en réalité, il fut décidé qu'on prendrait de toutes les étoffes.

Quand cette importante opération fut conclue, M""^ de Sainte-Anille dit au marchand :

— Mon cher Durand, nous ne vous retiendrons pas plus longtemps... vos moments sont précieux... n'en abusons pas... Faites-nous livrer aujourd'hui, s'il vous plaît, toutes ces bagatelles, et, quant au payement, entendez-vous avec mon intendant que voici... c'est son affaire.

— Madame la comtesse ! — s'écria Durand, — c'est m'humilier que parler payement pour une bagatelle, comme vous dites...

— Aussi, je n'en parle pas, c'est Rivât que cela regarde... Je vais songer à votre beau-père et à vous, mon cher Durand... Ayez donc l'esprit en repos, le cordon noir et l'échevinage vous sont acquis. Rivât, accompagnez ce cher Durand.

Au moment de sortir, l'intendant se retourna.

— M""' la comtesse, — dit-il, — j'ai trouvé un hôtel...

— A vendre ou à louer?

— A vendre.

— Vous paraît-il convenable ?

— Tout ù fait convenable.

— Quel quartier?

— Quartier du Marais.

— Le prix.

— Minime, en égard à l'importance de la propriété : quatre cent mille livres. On est pressé d'en finir; seulement, on veut de l'argent comptant...

— Eh bien! donnez-en ; c'est facile, ce me semble?

— Ainsi, madame la comtesse m'autorise à terminer?

— Oui, faites rédiger le contrat de vente; qu'on me l'apporte h signer et payez...

— Madame la comtesse ne veut pas visiter l'hôtel avant qu'il lui appartienne?

— Non; je m'en rapporte entièrement à vous.

— Il y a des réparations à faire.

' — Nombreuses?

' — Mais, oui...

— Raison de plus pour terminer au plus vite. Finissons-en aujourd'hui et ayez des ouvriers demain...

— J'obéirai strictement aux ordres de madame la comtesse... Et Rivât sortit en compagnie de M. Durand.

— Ah ! — s'écria le marchand dans l'antichambre, — quelle belle chose que ces fortunes de la haute noblesse! payer ainsi du jour au lendemain quatre cent mille livres, comme s'il s'agissait d'un petit écu, jc'est superbe!

— Oui, — répliqua négligemment l'intendant, — nous avons, en effet, un coffre-fort assez bien garni; quatre cent mille hvres, c'est pour rien!... A propos, je pense que vous avez été content de M""" la comtesse?

— Content!... dites e-nchanté! enthousiasmé?...

— Que vous ai-je dit? Si elle s'intéresse à vous, vos affaires deviendront les siennes...

— C'est vrai, mon digne ami. Mais quels remerciements ne vous dois-je pas!...

— A moi ?...

— Eh! sans doute. Quel coup d'épaule vous m'avez donné>'...

— En aucune façon.

— Allons, nierez-vous que ces renseignements, arrivés sur mon compte à votre noble maîtresse, émanassent de vous?...

— Mais...

— Agamemnon, ne niez pas, je vous en supplie!...

• — Eh bien! puisque vous dcviiioz loul... j'avoue...

— A la bonne heure !... Aussi, voyez-vous, admirable ami, pour /ous je donnerais... ma femme...

Rivât lit une légère grimace.

Le sacrilice de M""" Durand ne lui semblait pas une preuve incontestable de dévouement.

Les deux hommes se séparèrent.

L'intendant alla s'occuper de cet hôtel qu'il achetait pour la comtesse de Sainte-Anille.

Durand, rentré dans ses magasins, employa tout son monde à couper et auner les étoffes.

Avant le soir, d'énormes ballots de marchandises encombraient l'antichambre du premier étage.

On annonça Rivât dans le cabinet de Durand.

— Eh bien! — demanda ce dernier, — votre acquisition?

— Terminée. L'hôtel est à nous. Le contrat a été rédigé et signé séance tenante. Je viens de payer le prix es mains du vendeur...

— Mes compliments!...

— Je les accepte ; l'aifaire a été, j'ose le dire, habilement menée... Mais ce n'est point de cela qu'il s'agit...

— De quoi donc?...

— Nous sommes livrés de vos marchandises...

— Oui, depuis une heure...

— Notre facture est-elle faite?

■ — Ah ! pour cela, non.

— Tant pis.

— Qu'est-ce que cela vous fait ?

— Ce que cela nous fait, mordieu !... cela nous fait que nous voulons vous payer, et que, votre facture n'étant pas prête, nous ne le pouvons pas...

Durand laissa tomber ses deux bras le long de son corps.

— Payer !... — s'écria-t-il, — encore payer! toujours payer! mais quelles gens êtes-vous donc? Vous n'avez que le mot payement à la bouche.

— Nous sommes des gens exacts, réguliers, et qui n'aiment point les dettes, — répondit gravement Rivât.

— Eh! il n'est point question de dettes!... mais on n'a jamais vu payer une facture de cette importance cinquante minutes après livraison.

— Cela ne s'est jamais vu, dites-vous ?

Page 1