LE SECRET DU CARDINAL
Le lendemain, Agamemnon Rivât renouvela sa démarche auprès de Durand.
Mais, cette fois, c'était relativement au cordon noir du chirurgien.
— Ah! — dit-il, quand Durand eut achevé d'écrire les notes nécessaires, — si j'étais sûr de votre discrétion, mon bon ami...
— Eh bien? — demanda vivement le bourgeois.
— Je pourrais...
— Vous pourriez?
— Vous montrer...
— Quoi donc?
— Mais non. 11 vaul mieux me taire... je n'ai déjà que trop parlé...
— Mon ami... mon excellent et précieux ami 1 — s'écria Durand dont la curiosité était excitée outre mesure, je suis certain que vous me cachez quelque bonne nouvelle...
— Ma foi, compère, vous devinez juste..
— Oh! qu'est-ce que c'est?
-- Vous ne le saurez pas aujourd'hui...
— Je vous en prie...
— Non pas.
— Je vous en conjure !
— Nenni.
— Je vous en supplie !...
— Inutile d'insister.
— Mais pourquoi ? enfin pourquoi ?
— Parce que je suis un bavard... que vous ne pourriez point tenir votre langue... et qu'il vaut mieux ne rien vous dire.
— Agamemnon, je vous jure de ne point souffler mot...
— Oui... oui... vous jurez, mais ces serments-là, on ne les tient jamais...
— Eh bien I je vous donne ma parole d'honneur 1
— Votre parole d'honneur?
— Oui.
— Allons, il n'y a pas moyen de douter de vous plus longtemps... vous allez tout apprendre...
Durand piaffait d'impatience...
— Vous savez, — commença l'intendant, — que je suis allé moimême, hier, porter au cardinal Dubois la missive de ma noble maîtresse.
— Oui... oui...
— Le cardinal a fait une réponse».
— Si tôt !
— Est-ce qu'on fait jamais attendre une heure une haute et pui>sante dame comtesse de Sainte-Anille, baronne du Ilaut-Pas, etc.? — uemanda llivat majestueusement.
— C'est juste ! c'est juste ! — murmura Durand ; — pardon... mille fois pardon... je ne sais vraiment pas où j'avais la tête.
— Cette réponse, — reprit Agamemnon, — je lai transmise à ma maîtresse, qui l'a lue...
— Et ensuite ?
— Ensuite, elle a daigné m'en donner connaissance et m'antoriser à la conserver...
— Si bien que cette réponse du cardinal vous l'avez?. . .
— Je l'ai.
— Sur vous ?
— Sur moi.
— Et c'est elle que vous allez me montrer?
— Eh ! il le faut bien, terrible curieux que vous êtes !...
Et l'intendant, tirant de sa poche un pli scellé d'un large cachet de cire rouge, brisé en deux, mais portant encore l'empreinte du sceau du ministre, timbré du chapeau de cardinal, tendit ce pli à Durand.
Ce dernier Fentr ouvrit avec le plus profond respect, et lut tout haut d'une voix émue et entrecoupée :
'.( Ma chère comtesse,
« Je reçois à l'instant votre supplique relative à un honnête homme à qui vous portez intérêt et pour qui vous demandez l'échevinage.
(( Je vais soumettre à Son Altesse le régent, mon maître, votre demande et les pièces à l'appui ; mais ce n'est là qu'une affaire de forme, et comptez que la chose est faite.
« Heureux de vous prouver en cela, ma chère comtesse, que vous n'avez pas d'ami plus empressé que celui qui se dit avec passion,
« Votre respectueux serviteur, « Dubois,
« cardiiial-miiiislre. »
— Mais alors... mais alors... — balbutia Durand, en proie à un véritable déhre ; — mais alors c'est une chose sûre...
— En doutiez-vous, mon Dieu ? — demanda Rivât d'un air offensé.
— Oh ! non... oh ! non... — se hâta de répliquer le marchand. Puis il ajouta :
— Monseigneur le cardinal est absolument à la dévotion de madame la comtesse.
— Oh ! absolument ; il n'a rien au monde à lui refuser, quoiqu'il ne l'aime guère...
— Ah ! il ne l'aime guère ?
— Dites qu'il la déteste.
— Bah! et pourquoi?
lli LES MYSTtiUES DU PALAIS-ROYAL
— Ceci est presque un secret d'État ; c'est vous dire que je ne puis le confier à personne.
— Oh ! à moi... à moi...
■ — Pas plus à vous qu'à un autre.
— Versez-le dans mon sein, ce secret, Agamemnon... mon sein, c'est la tombe.
Bref, Rivât se défendit.
Durand insista.
Il insista si fort et si longtemps que l'intondanl finit par céder, ainsi que, du reste, il faisait toujours.
— Figurez-vous donc, — dit-il, — que le hasard a mis entre les mains de madame la comtesse une arme terrible avec laquelle elle pourrait perdre le ministre et ruiner de fond en comble sa haute fortune.
— Ah ! voilà qui est incroyable.
— Ne croyez-vous point, par hasard?
— Si fait, si fait, je crois, et de toute mon âme ; mais ça n'empêche pas que c'est incroyable.
— Je vais m'expliquer, et vous comprendrez... Durand redoubla d'attention.
Agamemnon continua :
— La première condition pour être cardinal, n'est-ce pas? c'est d'être prêtre...
— Cela ne fait pas un doute.
— La première condition, pour être prêtre, n'est-ce pas, c'est d'être célibataire ?
— Tout le monde sait cela.
— Oui ; mais ce que tout le monde ne sait pas, c'est que le cardinal Dubois ne peut être réellement ni cardinal ni prêtre.
— Oh ! oh ! et pourquoi ?
— Parce qu'il est marié.
— Marié ! . . .
— Tout ce qu'il y a de plus marié, et sa femme existe.
— Agamemnon, en êtes- vous bien sûr?
— L'acte de mariage de Son Eminence est entre les mains de ma noble maîtresse: telle est l'arme dont je vous parlais.
— Et le cardinal le sait-il ?
— Il le sait. Voilà pourquoi il est tout à la fois l'esclave et l'ennemi de M""' la comtesse de Sainte-Anille.
— Mais c'est un secret d'Etat, cela! — murmura Durand.
— Parbleu! je vous l'avais bien dit, mon cher... et ce secret, gardez-
le, je vous le conseille., car un mot dit imprudemment peut vous ouvrir les portes de la Bastille, dont vous ne sortiriez plus. Durand devint très pâle, et ses dents claquèrent.
— Quavez-vous? — demanda Rivât.
— J'ai peur.
— De quoi?
— De la Bastille...
— Il ne tient qu'à vous de l'éviter, ce me semble ; soyez muet, et le danger n'existera pas.
— Hélas! — balbutia Durand, — on peut parler en dormant... et ma femme est si bavarde...
La conversation s'arrêta là.
Le lendemain, Rivât avait un nouveau billet à montrer.
Celui-ci, toujours à l'adresse de M'"" la comtesse de Sainte-Anille. émanait du ministre de la maison du régent, chargé du département de Paris.
Il demandait des renseignements exacts et étendus sur les découvertes savantes et les cures merveilleuses du vieux chirurgien.
On avait besoin de ces documents pour dresser les lettres patentes du don de la croix de Saint-Michel.
On ne perd pas un instant.
Toute la famille, sur laquelle devait rejaillir un si grand honneur, se met à l'œuvre avec empressement.
La nomenclature est dressée.
Les découvertes admirables sont analysées, ainsi que leurs résultats incomparables.
Les attestations des malades traités par le docteur, ou de leurs héritiers, sont quêtées, achetées, obtenues, classées.
Un énorme dossier est remis entre les [mains de M""' la comtesse de Sainte-Anille.
Maintenant tout est en règle.
Désormais les choses marcheront un train de poste.
376 LKS MYSTÉRKS DU PALAIS-ROYAL
LES DIAMAÎVTS
11 est une chose, cependant, hâtons-nous de le dire, [qui marchait encore plus vite que Téchevinage de Durand et le cordon noir du heaupère...
C'étaient les innombrables fournitures faites par le bon bourgeois à M°*" la comtesse de Sainle-Anille et à sa fille.
Ces fournitures se montaient déjà à une somme ronde de soixante mille francs, tout au moins.
Et chaque jour Durand poussé par cet insatiable appétit du gain que rien ne peut rassasier chez les braves marchands parisiens, faisait aux deux nobles dames, ou leur faisait faire par son excellent ami Agamemnon Rivât, des offres toujours acceptées.
De temps à autre, l'intendant parlait, à la vérité, d'arrêter le compte et de le solder.
Mais Durand ne manquait jamais de répondre :
— Est-ce que vous croyez, par hasard, que j'ai besoin d'argent?... Vous me payerez dans quelque temps... après le double imariage de votre maître, le comte Scipion, et de votre jeune et belle maîtresse, M"'' Arthémise... une véritable perle de beauté, sur ma parole !...
Et Rivât, craignant de blesser la susceptibilité ombrageuse de son ami Durand, n'insistait point outre mesure.
Enfin, on reçut officiellement la nouvelle que le comte Scipion serait sous huit jours à Paris, en compagnie de toute la famille du grand d'Espagne de première classe, père de sa belle et très illustre fiancée.
Ceci répandit l'allégresse la plus vive dans toute la maison, aussi bien au premier qu'au second étage.
— Ah ! pardieu, mon compère, — dit ce jour-là Agaraemnon Rivât à Durand, vous devriez bien me donner à déjeuner demain matin... un petit déjeuner sans façon, en tête-à-tête. Nous fêterions, le verre on main, l'heureux événement qui va nous combler de joie...
Durand trouva l'idée délicieuse, et promit à Rivât de lui faire dégus
Durand poussa un cri de surprise et d'admiration. (P. T79.)
ter certains vins dignes delà cave du Palais-Royal et même des celliers du château de Sainte -Anille.
Le lendemain était un dimanche.
11 fut convenu que le déjeuner aurait lieu à l'issue delagrand'messe, à laquelle Durand, en sa qualité de marguiller, ne pouvait sous aucun prétexte se dispenser d'assister.
LIV. 9S. — XAVIER DE M0NTÉPIN. — LES MYSTÈRES DU PALAIS-ROYAL. — ÉD.J. ROLFF ET C*« UV. 9S
Ajoutons que, pendant la messG, iDurand, m recuoilli et si édifiant d'ordinaire , eut plu^ ^ d?une ■ di^tmétion 'Konpàhlo .
Il ne pouvait fi'empêéiier'deregarder du coin de l'œil le banc d'honiieur réservé aux-éiilievins.
Et il s'avouaitttout franiihcment' qu'il y ferait assez bonne. figure.
Que voulez-vous ? On a beau être imarguillier, 'fût-ee<de via .paroisse des Saint« -Innocents, on n'en est pas moins homme! Il faut toujours payer «on [petit tribut. aux humaines faiblesses !
AiKhflure dite. Rivât arrivait.
Œiies'lîeux amis se mire rit à table.
(Le «di^JGuner 'était bon ; il fut long, jjoyeuîs:, -«t -«urlout arrosé par 'd'amïilesiiet fréquentes ilibalion«.
:Dumnd n'avait poinl.fait'd'avanGe-un'<tropHgratiti«iéloge «dies ^produits îiiie sa' m,ve; iRivat se (jiliit ;è le proelamor.
ili^ifuturéchevin dôvint guilleret, ; pu fs égrillard:; tibchanta ik anudncile.ëtrraGOritaquelques anecdotes plu\'^vque;iMidine«doritiiHlàiLleifott:iné
Use ' dessert tfut -servi .
ttsiesfdeuxvcoiïipères appuyèrent leurs -eouiies ^ut' la 'tàlite, et !la«eon- "•"WT^iiôn continua., entre la poire et le frotnagre, comme on «disait alors, comme on udit peut-être encore aujourd'hui.
UDuraiid'niaîTa-son aventure OiVie'cîla belle ffourreusei de' k'Tue*dulPteitd'KtaiUjàkquëHedlavîaitl'fiait'don, ma?foi, — fiiii^liïs mi 'moins 'que -s'il <a\^it été leimaréélMl' duc. deiRichelieu, connu pour ^«a magnificence. avec lesfemmes, — à laquelle il avait fait don, dison«4nous, d'une ^s^perbe bague, enridhiede brillants, du prix, de* onzcv cents livres.
DiximinUtes furent' eottsacréesiparîDuKinid -à 'Ja tidescription >de .jeêtte
bague merveilleitse.
Il ne^iitipoint grâce ù IRivatd'unej^iôûlede^StpétitiefâtpieTï^^
raient i le i-gros' diamant.
— Je vois, mon cher, — dit Tiritendant, — que vous appréciez 'les pierreries et que vous les aimez.
— A la folie !
— Êtes-vous connaisseur, au moins ?
— Eh!... eh...
— Mais, là, ce qu'on appelle connaisseur?... — . Franchement, je m'en pique...
— Dans ce cas, l'on pourrait vous faire voir quelque chose qui mériterait de fixer votre attention...
— Ah ! voyons ça !.. .
Rivât ne se fit pas prier,
Il tira de la poche de côté de son habit couleur tabac d'Espagne un paquet de forme oblongue, entouré de plusieurs doubles de papier gris.
Il défit cette quadruple enveloppe et Durand vit apparaître un écrin de chagrin vert d'eau.
Rivât appuya sur un ressort.
L'écrin s'ouvrit.
Durand poussa un cri de surprise et d'admiration.
Quoique la clarté du jour soit, sans contredit, moins favorable que celle des bougies et des lustres pour mettre en valeur l'éclat des pierrsries, il était impossible de n'être point ébloui.
L'écrin renfermait une rivière, une aigrette, des boucles d'oreilles, plusieurs épingles, des broches, des bagues, le tout en diamants d'une eau admirable et de la grosseur la plus surprenante. Il y avait, en outre, un papillon en émeraudes, rubis, topazes et, saphirs.
Rivât accorda quelques minutes à la première admiration de Durand.
Puis il lui dit :
— Que vous en semble ?
— Admirable!... magnifique!... princier!... royal!... — s écria le marchand enthousiasmé.
— Qu'est-ce que vous estimez tout cela?
— Mais... cinq cent mille livres au moins. — ■ Oui, au moins... appuya l'intendant.
— Je soupçonne fort ces bijoux d'être le cadeau de noce de maclam3 la comtesse douairière à M. le comte, son fils, ou h mademoiselle sa fille...
— Oui, cela était destiné à mon jeune maître, le comle Scipion...
— Comment, cela e7a2V.^... Ce n'est donc plus?...
— Oui et non... cela dépend...
— De quoi?
— Oh ! mon Dieu, d'un rien, dune bagatelle, mais très coi-Liiriante...
— Un rien... une bagatelle... quel est donc ce mystère?
— Je ne sais si je dois...
— Oui, vous devez, mon bon ami, mon excellent ami.
— Au fait, je n'ai pas de secret pour vous...
— Non, vous n'en avez pas, et bien vous faites...
— Il faut vous dire d'abord que le jeune comte Scipion est un genlilhomme admirable.
— Comme toute sa race, mordieu! — s'écria Durand. Rivât salua.
Puis, il reprit :
— Oh! mais, vous ne pouvez pas vous faire une idée de sa grandeur d'âme, de son admirable désintéressement... Figurez- vous que ce gentilhomme dont la fiancée possède, du chef de sa mère, un million et demi de revenu, sans compter la fortune de son père et les espérances, a refusé d'entrer en possession des biens de feu M. le comte de Sainte-Anille.
— Ah bah!
— Oui, il ditqu'ilne veut point que M""" la comtesse douairière se dépouille pour lui, et il s'est contenté de centmille écus de rente de l'héritage de son oncle, le grand prieur de Léaumont...
— Morbleu! — s'écria Durand en frappant sur la table, — voilà un digne garçon.
— M""" la comtesse, — poursuivit l'intendant, — ^touchée du trait, comme déraison, aurait voulu reconnaître par quelque beau présent une telle générosité...
— C'est justice, ma foi !
— En conséquence, elle m'a dit de chercher...
— Et vous avez cherché ?
— Naturellement. Hier au soir, on m'a mis en rapport avec le juif auquel appartiennent ces diamants... Savez-vous combien il me les fait ?
— Cinq cent mille livres ?
— Non, quatre cents.
— Mais ils valent plus...
— Eh ! je le sais bien. Seulement il paraît que ses affaires sont embrouillées, qu'il quitte la France, et il a mis pour condition ù la vente que la somme entière lui serait versée dans les vingt-quatre heures...
— Gela vous est bien égal, — dit Durand.
— C'est ce qui vous trompe.
— Comment?
— En rentrant, j'ai vérifié l'état de ma caisse ; l'achat de Thôtel nous a mis à sec, je n'ai ti'ouvé que trois cent cinquante mille livres.
— Joli acompte!...
— Je l'ai offert au juif, en lui proposant d'acquitter le reste sous huit jours.
— Il a accepté, bien entendu?...
— Non, je vous répète qu'il part; il lui faut tout ou rien.
— Ah! ah!...
— Moi, j'ai fait un coup de ma tête.
— Lequel?
— Ce matin, j'ai pris les diamants, et je les ai portés à M""" la comtesse en la mettant au fait de la situation.
« — Alors, — m'a-t-elle dit, — vous ne pouvez pas payer?...
« — Non, madame, puisqu'il nous manque cinquante mille livres, qne nous sommes au 25 et que nous ne recevons de fonds que le 30 courant.
(( — Eh bien, rendez ces diamants à celui à qui ils appartiennent...
« — Mais, madame la comtesse...
« — Il n'y a pas de mais; — vous ne pouvez payer... rendez.
« — Mais il y a un moyen?
« — Un moyen?
« — Oui, madame la comtesse...
« — Et quel est-il? »
Ici l'intendant jugea à propos de s'interrompre.
— Ma foi, — s'écria Durand, — je ferai comme M'"" la comtesse de Sainte-Anille et je vous dirai : — Le moyen quel est-il?