‹ Les mystères du Palais-RoyalChapitre 120 sur 183 · SERVICE D AMI · texte numérisé non relu

SERVICE D AMI

— Décidément, — dit Agamemnon Rivat, — au lieu de répondre j'aurais mieux fait de ne point m'embarquer dans cette histoire, je vois quejenem'en tirerai pas sans risquer de mécontenter gravement ma noble maîtresse.

— Eh pourquoi? — s'écria Durand. ^

— Ah! pourquoi! voilà justement ce que je devrais vous taire; mais enfin, puisque j'ai commencé j'achèverai... votre discrétion m'est connue.

Durand prit la main de l'intendant et la serra avoc louLo roiru sion dont est susceptible un bourg-eois qui vient de largement déjeuner.

Rivât reprit :

« — Ce moyen, madame la comtesse, — ai-je dit, c'est d'aller puiser dans la caisse de nptre digne propriétaire... Que sont pour lui cinquante mille livres?... Je suis certain que son collre-fort en contient dix fois autant...

« — Un Ginpruntl... — s'est écriée ma noble maîtresse, — vous êtes fou, Rival!

« — En aucune façon^ madame...

« — Puiser dans une autre caisse que la mienne!... Jamais!

« — Cependant, madame...

<( — Pas un mot de plus, et reportez ces diamants. » — R n'y avait plus à répliquer; aussi, je ne répliquai pas. Tout en descendant chez vous pour déjeuner, je me disais : Ma foi, j'ai bien envie de désobéir une fois dans ma vie aux ordres .de madame, et de m'adrcsser, de mon chef, à cet excellent Durand... Il se jetterait dans le feu pour nous... ce serait le désobliger que de n'avoii' point recours à lui... ce serait lui enlever le seul moyen qu'il ait d'exprimer , sa gratilude des honneurs que M""" la comtesse vient d'obtenir pour lui et pour sa famille...

— Comment? comment? — s'écria Durand en interrompant Piivat.

— L'éthcvinaare et le cordon noir?

L'intendant appuya un doigt sur sa houche d'un air mystérieux.

— Chut! — fit-il, — on me congédierait si on savait que j'ai parlé. Le mot m'est échappé malgré moi, mais vous ne voudriez j)as me nuire ! . . .

— Je suiséchevin!... — balbutia Durand.

— Oui, mon très cher.

— Mon beau-père est nommé chevalier de Saint-Michel...

— Tout ce qu'il y a au monde de plus chevalier... les lettres patentes et les brevets ont été expédiés, et sont, depuis hier au soir, entre les mains de madame la comtesse... On veut vous on faire la surprise ; c'est le cadeau de noces qu'on vous réserve, à vous... Mais un instant! songez, quand madame vous apprendra tout ceci, à bien jouer rélonnomonl, surtout, sans cela le coup de théâtre serait manqu.'-, etma position, à moi, deviendrait fâcheuse. La peste soit de ma tête!... étourneau que je suis davoir dit ce mot imprudent!...

— Durand ne respirait plus.

L'exubérance de son allégresse l'étoutTait.

Il se confondait en exclamations entrecoupées, en paroles, ou plutôt en cris de reconnaissance.

V Rivât lui frappa sur l'épaule et lui dit, en remplissant un grand verre d'eau :

— Allons, allons, mon cher, calmez-vous et buvez ceci... votre joie même nous trahirait...

Durand obéit et se calma en effet quelque peu.

Au bout de trois ou quatre minutes, il reprit l'écrin.

— Mon exellent ami, — dit-il ensuite, — je vous sais un gré infini d'avoir pensé à moi. Ces diamants valent au moins cinq cent mille livres; on peut les avoir pour quatre cents, on serait bien sot de ne pas les prendre. Je voudrais qu'à ce prix on me les laissât.

— A vous?

— Ma foi oui.

— Et qu'en feriez-vous ?

— • Tenez, quand on tâte des honneurs, il faut tâter aussi du luxe.

— Fort bien raisonné!

— La vue de ces joujoux brillants m'affriande! Dire que des cailloux comme ça valent des fermes entières et en plein rapport! Veut-on me les céder? Je les prends.

— Bon Dieu! pourquoi pas? — dit Rivât.

— Vrai?

— Oui, vous pourrez les avoir, mais un peu plus tard...

— Pourquoi pas tout de suite?

— Parce que notre présent serait manqué...

— C'est, ma foi, juste!...

— Mais, soyez tranquille, j'en parlerai àM. lecomte... quandsajeune femme s'en sera parée doux ou trois fois et qu'onl'aura vue à la cour avec ces pierreries, je me fais fort de vous les obtenir au prix coûtant... et, si vous les voulez revendre au détail^ vous gagnerez dessus cent cinquante mille livres, tout au moins.

— Agamemnon, vous me comblez!.,.

— Vous êtes un homme que j'aime! Si je sais pourquoi, je veux être pendu! Mais c'est plus fortque moi, ma parole d'honneur!... On arrangera les choses.

— Ce sera une excellente, une magniiique affaire que je vous devrai! s'écria Durand transporté.

— Eh bien, tant mieux pour vous, car vous êtes un honnête homme...

784 LES MYSTÈRES DU PÀLAIS-KOYAL

Durand se leva.

A propos, — dcmaiula-t-il, — il vous faut combien?...

Mais, cinquante mille livres... mêlions soixante, afin de ne point

rester au dépourvu d'ici à la fin du mois, parce que nous nous démunissons de tous nos fonds.

— Je cours vous les chercher.

Et Durand s'en alla à sa caisse Son absence ne fut pas longue.

Il revint au bout d'un instant, apportant soixante mille livres tant en or qu'en bons billets au porteur.

— Voici votre afl"aire, — fit-il.

Rivât empocha sans compter, et, tout enremerciant, donna une poignée de main à Durand.

Puis il ajouta :

— Pourvu , maintenant, que, lorsque madame la comtesse douairière apprendra notre coup de tête, elle ne m'en sache pas trop mauvais gré.

— Ah! bah! — répliqua Durand, — les diamants plaideront pour vous.

— Franchement, j'y compte...

— J'espère bien que, payant comptant, vous allez demander à votre juif la remise des cinq pour cent... Dame! c'est une somme...

— Oh! mes maîtres sont trop grands seigneurs pour songer à ces rognures...

— Mais vous, mon cher Rivât... c'est un bénéfice légitime. L'intendant prit un air superbe.

— Moi, j'imite mes maîtres, — fit-il.

— Prodigieux!... — murmura Durand.

— Vous êtes surpris? — demanda Rivât.

— Non.

— Si fait, vous l'êtes... Eh! mon cher, la générosité des hauts personnages explique le désintéressement de ceux qui les servent!... lésâmes se frottent! ces nobles nous rendent nobles!... ils ont le cœur sur la main, et cela se gagne...

Durand fit un geste d'admiration.

— J'ai besoin de cinq ou six choses... — dit Rivât au bout d'un instant.

— Demandez, parlez, ordonnez...

— 11 me faut du papier, du parchemin, de l'encre et des plumes, une bougie allumée, de la cire à cacheter et des ciseaux...

— Eh! bon Dieu! que voulez-vous faire de tout cela?

Il marcha devant lui à reculons pour l'éclaifor. (P. 188.)

— Vouslo verrez, mon très cher ; donnez des ordres, je vous en prie...

Durand sonna Manette.

La jolie lille apporta tous les objets dont l'intendant prétendait avoir

besoin.

LIV. 99. — XAVIER DE MOMÉIMN. — LUS MYSTÈRES DU PALAIS-ROYAL. — ÉD J. ROIJFF ET C"' . LIV. 99.

Il prit une plumo, la Irempa dans l'encre et grilfonna un reçu de soixante mille livres.

Bnnmdeut beau s'en défendre, il lui fallut accepter le reçu, nival referma l'écrin et le présenta à Durand.

— Que prétendez-vous faire? — demanda ce dernier.

— Prenez.

— Quoi?

— Cet écrin.

— Dans quel but?...

— Comment, dans quel but?...

— Oui.

— Mais dans le but de le retenir chez vous et de l'enfermer dans votre caisse.

— Plaisantez-vous?

— En aucune façon. Prenez.

— Mais non.

— Mais si.

— N'insistez pas.

— J'insiste, au contraire. Cet écrin restera entre vos mains jusqu'au Jour du remboursement des soixante mille livres...

— Non ! soixante mille fois non ?.. .

— Je le veux.

Je refuse.

— Vous êtes bien entêté, mon cber ami!

— Et vous donc... mon excellent ami!

— Encore une fois, prenez.

— Jamais!

— Alors n oiis allons vous rendre voire argent et nous laisserons ]c bijoux au juif.

Et Rivât fit le geste de fouiller dans sa poche.

— JNous nous brouillerons! — s'écria Durand.

— Mais vous ne comprenez donc pas, — rcpril l'intendant, — qu'on faisant ce que je vous demande, vous rendez service à mes maîtres et à moi personnellement. . .

— En quoi?

— Chez nous, l'écrin peut être volé, il est cent fois plus en sûreté dan^ votre coffre-fort ; d'ailleurs je n'en veux parler à madame la comtesse douairière que la veille du mariage, et, ce jour-là, je vous le demanderai-

— S'il en est ainsi, j'accepte...

— A la bonne Ijcurcl... Seulement, pour met Ire votre responsabilité à couvert, je m'en vais sceller cet écrin du sceau de nos armes...

— Faites tous ce que vous voudrez, puisqu'il ny a dé cidément pas moyen de vous en empocher...

Durand appuya de nouveau ses coudes sur la table et ne dit plus mot.

Rivât prit la feuille de parchemin. Il en coupa deux longues lanières avec les ciseaux.

Il ajusta ces bandes autour de l'écrin de telle façon quelles se croisaient Tune sur l'autre.

Les deux extrémités se réunissaient en dessous.

Il alluma la cire à cacheter et lit tomber quelques gouttes brûlantes sur ces extrémités, qui devinrent ainsi adhérentes au chagrin du fond de laboîte.

Sur ce cachet, il appuya le chaton d'une bague qu'il avait dans sa poche et qui portait l'empreinte des trois ânes d'or an chef de gneides. Cela fait, il était impossible d'ouvrir l'écrin sans briser les bandes ou sans endomma^-er les armoiries.

— Ceci est en règle, — monsieur l'échevin ; nous ne vous réclamerons pas autre chose que ce que nous vous donnons.

En s'entendant nommer échevin, Durand eut toutes les peinesdu monde à ne pas se précipiter au cou de Rivât pour lui décerner une accolade impétueuse.

Cependant il se contint.

Rivât lui en sut bon gré.

Puis le bon bourgeois alla serrer l'écrin dans son coffre-fort, tandis que l'intendant remontait au second étage, chez ses nobles maîtresses, en se frottant les mains.

L EXE3IPT DE LA PRÉVOTÉ

Onze heures du soir venaient de sonner à l'horloge de l'éghse Sainte- Opportune.

Nous savons que c'était un dimanche : rien au monde n'était plus paisible et plus silencieux que la rue des Bourdonnais.

Tout à coup, le roulement d'un lourd carrosse, conduit avec une vitesse extraordinaire, gronda sur les pavés comme le tonnerre.

Nombre des habitants de la rue, éveillés dans leur premier sommeil, envoyèrent de bon cœur h tous les diables celui de leurs voisins qui rentrait si lard et à si grand bruit.

Cependant, le carrosse s'arrêta devant la maison Durand Un seul coup fut modestement frappé à la porte. Il fallut au portier le temps de se lever ; enfin , il ouvrit. Trois minutes après, la portière montait tout eflarée chez le propriétaire et sonnait à tour de bras.

Durand, qui s'apprêtait à se mettre au lit, la reçut dans un coslume auquel la majesté manquait absolument.

Le futur échevin n'avait pour tout vêtement que sa chemise et un caleçon de flanelle blanche, qui montait du genou à la ceinture.

Un ruban, appelé fontange, et orné d'un nœud des plus beaux, fixait sur sa tête son beau bonnet de coton, dont la pointe menaçait le ciel.

Il était chaussé de chaudes pantoufles fourrées.

La portière lui expliqua qu'un monsieur vêtu de bleu, tout chargé de galons, tenant à la main une canne d'ébène à poignée d'ivoire, venait de descendre de carrosse et demandait à parler au propriétaire.

Sur l'observation qu'on lui avait faite que M. Durand était sûrement couché et endormi, il avait répondu :

— Eh bien! qu'il s'éveille et qu'il se lève.

Quelque peu de relations que Durand eût jamais eues avec la cour et la haute police, il savait cependant à merveille que la description faite par la portière ne pouvait s'appliquer qu'à un exempt.

11 n'ignorait point non plus le cérémonial en usage quand on avait le dangereux honneur de recevoir un de ces importants personnages.

Il se hâta de passer une culotte et d'endosser une houppelande, et, sans même prendre le temps de se débarrasser de son bonnet de coton et de sa fontange, il courut un flambeau à la main, au-devant de l'exempt, jusque sur l'escalier.

Il salua d'abord jusqu'à terre.

Il marcha devant lui à reculons pour l'éclairer. Il le conduisit dans la pièce la plus reculée de son appartement. Et là, après avoir recommencé ses salutations profondes, les yeux baissés, les bras pendants, le cœur fortement troublé, il attendit la

nouvelle, vraisemblablement fâcheuse, qu'une visite de ce genre semblait prophétiser.

L'exempt avait l'air d'un g-alant homme.

Il ne fit point attendre l'infortuné propriétaire ; du ton le plus poli du monde, il demanda :

— Est-ce à monsieur Durand que j'ai l'honneur de parler?

— A lui-même, monsieur.

— Marchand de draps, velours et soieries?

— Oui, monsieur.

— Propriétaire d'une maison sise rue des Bourdonnais, et y demeurant ?

— Oui, monsieur.

— Prenez-vous rengagement, monsieur Durand, de répondre la vérité, quelque question que je puisse vous adresser?

— Oui, monsieur.

— Fort bien. Faites-moi donc le plaisir de me dire si vous n'avez point, au nombre de vos locataires, une dame de haute naissance, M'"'' la comtesse douairière de Sainte-Anille et sa fille?...

Ce nom prononcé frappa Durand comme un coup de foudre. Quoiqu'il ne put deviner ce qui se préparait, il tressaillit; il eut peur pour sa locataire.

Durand répondit donc, ou plutôt balbutia d'une voix tremblante :

— Oui, monsieur.

— A merveille! Préparez-vous, monsieur Durand, à m'indiquer le corps de logis oii demeurent ces dames...

— C'est au second étage, monsieur.

— Dans quel escalier?

■ — Dans celui-ci même, monsieur...

— Veuillez me conduire, monsieur...

— Oui, monsieur...

Durand, plus mort que vif, passa le premier. En montant l'escalier, il trébuchait à chaque marche. Parvenu en face de la première porte de l'appartement delà comtesse il salua et se disposa à redescendre.

Mais l'exempt lui dit :

— Moi, Lehoux, exempt de la prévôté de l'hôtel, vous requiers, vous, monsieur Durand, à me suivre, et servir de témoin pour ce qui va advenir.

Ceci, comme tout le reste^ n'admettait pas de réplique. Durand fit contre mauvaise fortune bon cœur.

790 LliS MYSTEIiES DU PALAIS-UOVAL

L'ex:emj)l sonna.

Un valet de pied vint ouvrir.

— M"" la comtesse se met au lit et ne rocoit point, dit ce valet; L'exempt sourit.

— Prévenez M'"' la comtesse, dit-il, qu'un exempt de la [jrévôté. chargé d'une mission auprès d'elle par M^' le cardinal, sollicite l'honneur

d'être reçu, quoiqu'il soit heure indue.

Le valet comprit et laissa le passage libre.

Il introduisit les visiteurs au salon, puis il dit :

— Je vais faire prévenir M""' la comtesse par une tille de chambre.

— Faites prévenir aussi M^'" de Sainte-Anille, — ajouta l'exempt.

— Oui, monsieur.

— Nous attendrons ces dames ici.

Le valet sortit.

L'exempt et M. Durand restèrent seuls.

LE DEPART

Pendant dix minutes environ que dura l'attente, il n'y eut pas une seule parole échangée entre eux.

L'exempt, installé dans un grand fauteuil, sa longue canne entre ses deuxjambes croisées, semblait impassible.

Durand, et ceci prouvait en faveur de son bon cœur, Durand, disonsnous, tremblait de tous ses membres, comme si un grand malheur avait été prêt à fondre sur lui.

Enlin la porte s'ouvrit.

M"" la comtesse douairière de Sainte-Anille et M"° Arthémise, sa fille, parui'ent sur le seuil du salon, où les attendaient l'exempt Lehoux et le tremblant Durand.

Ce dernier, qui s'était laissé tomber sur un siège parce que ses jambes flageolantes refusaient de le porter, se leva en sursaut, comme s'il eût été touché par l'étincelle électrique échappée d'une pile de Volta.

LES MYSTÈRES DU PALAiS-POYAL TOI

Il vit son imag-e réfléchie dans une g-lace, et pour la première fois il aperçut au-dessus de son visage pâle le bonnet de coton et la fontanrje que, dans son trouble, il avait conservés.

Le digne homme arracha précipitamment l'un et l'autre les cacha dans la poche de sa houppelande.

Ensuite il s'elforça de rassembler ses esprits, et il attacha ses regards effarés sur les traits de celle qu'il appelait son auguste protectrice.

La figure ridée de la vieille comtesse semblait exempte de toute émotion.

Ses traits n'exprimaient qu'un vif étonnement, mêlé dune curiosité digne et froide.

M"" Arlhémise semblait plus troublée et plus alarmée que sa mère.

Après avoir fait quelques pas en avant, M"" de Sainto-Anille s'arrêta.

Elle ne prononça pas un seul mot, mais ses yeux, fixés sur les nocturnes visiteurs, disaient clairement :

— Que voulez-vous de moi?

L'exempt ne la fit point attendre.

Il s'inclina profondément devant elle et dit :

— Est-ce bien à M"° la comtesse de Sainte-Anille et à M"^ Arthémise de Sainte-Anille, sa fille, que j'ai l'honneur de parler?

— Oui, monsieur, répondit la douairière. Et elle ajouta fièrement :

— Quand on porte un nom comme le mien, on ne le renie jamais, même en face du péril... surtout en face du péril...

L'exempt s'inclina de nouveau.

Puis il reprit :

— M'"'' la comtesse, le devoir qui m'amène ici est assurément pénible...

— Faites votre devoir, monsieur, quel qu'il soit.

— Je dois, madame la comtesse, vous donner lecture d'une lettre de cachet dont je suis porteur, et qui vous concerne, ainsi que mademoiselle votre iille...

— Je vous écoute... nous vous écoutons^ monsieur... L'exempt déploya un parchemin et lut à haute et intelligible voix. La lettre de cachet, après le protocole d'usage, apprit à la comtesse

que monseigneur le régent, à raison d'un certain mécontentement dont les causes n'étaient point relatées, ordonnait à son exempt Lehoux de se transporter, sans nul retard, à Paris, rue des Bourdonnais, maison de M. Durand, marchand de draps, velours et soieries, et d'y appréhender au

corps hautes et puissantes dames, la comtesse douairière de Sainte-Aiiille et sa fille, et sans les quitter ni leur laisser le loisir de faire une malle, mais seulement un petit porte-manteau, les conduire en chaise de poste, par la roule de Lyon, et sans s'arrêter, jusqu'au château d'Hyères, où elles seraient retenues prisonnières, le tout avec les plus grands égards.

A mesure que la lecture avançait, Durand pâlissait de plus en plus.

Quant à la comtesse, son visage restait impassible,

— Monsieur, — demanda-t-elle à l'exempt, lorsqu'il eut achevé, — puis-je appeler une de mes femmes?

— Sans difficulté, madame.

La comtesse sonna. Une camériste parut.

— Javotte, — lui dit la douairière, — prenez ma valise, mettcz-y le linge le plus nécessaire à M"" de Sainle-Anille et à moi... On nous fera parvenir le reste en temps et lieu, si besoin en est, ce dont je doute...

Et la comtesse ajouta, comme se parlant à elle-même :

— Je vois d'oii vient le coup... le cardinal triomphe aujourd'hui... mais j'ai des amis puissants... il n'en arrivera point facilement à ses fins!...

Puis, se tournant vers Durand, à qui elle daigna tendre la main :

— Mon cher Durand, — dit-elle, — je suis fâchée de ce qui se passe et de l'ennui que cela vous donne...

Durand se précipita vers la comtesse, devant laquelle il se mit presque à genoux, sans frayeur de se compromettre ; et, saisissant sa main qu'il couvrit de baisers respectueux:

— Ah! madame! madame!... — s'écria-t-il, — pourquoi songer à moi dans un moment comme celui-ci?

— Je sais que vous m'êtes dévoué, mon cher Durand, et je vous en remercie.

— Dévoué, madame la comtesse!... Ah ! plût à Dieu que je puisse, au prix de n'importe quel sacrifice, vous sortir de l'embarras oii je vous vois...

— Je vous en sais gré, mon cher Durand.

— Ah ! madame, vous avez déjà trop fait pour moi !...

— Je vous dois de l'argent, mon cher Durand...

— N'en parlons point, madame, je vous en supplie...

— Au contraire, j'en veux parler...

— A quoi bon, mon Dieu?... à quoi bon?...

— Le comte Scipion, mon fils, va arriver sous peu de jours... il vous payera.

— Eh! madame... rien ne presse... Tout est bien... disposez de

Une heure succéda à celle-là, puis une autre, puis encore une autre, et de l'intendant

nulle nouvelle. (P. 797.)

moi... je suis tout en quiétude, car je suis nanti... Les étoffes, à la vérité, ne sont pas soldées... Monsieur votre fils contestera-t-il?.,.

— Lui, contester avec vous!... c'est peu le connaître!... D'ailleurs, qu'on appelle Rivât...

La camériste, qui venait d'achever la valise, courut chercher l'intendanL

UV. 100. — XAVIEH DE MO.NTÉPIN. —LES MYSTÈRtîS DU PALAIS-ROYAL. — ÉD. J. ROUFF ET G'<:. LIV . 100

Il arriva, encore mal éveille, et ne se doutant point de ce qui se passait.

Dépeindre sa stupeur et son chagrin, nous ne saurions le faire dignement.

La comtesse interrompit ses exclamations désespérées.

— Mon cher Rivât, — lui dit- elle, — je vous charge d'attester à mon fils, M. le comte Scipion, que les réclamations de Thonnête Durand sont bien fondées...

— Ah! madame, — s'écria Rivât, — M. le comte payera les yeux fermés...

— Madame, — dit alors l'exempt, — permettez-moi davoir l'honneur do vous faire observer que l'heure se passe et que mes ordres sont précis.

— Nous sommes prêtes, monsieur.

Cependant, ici, la fermeté de la noble dame parut se démentir quelque peu.

Elle donna des signes d'émotion et fut au moment de tomber de faiblesse.

Chacun s'empressa de la soutenir, et bientôt elle reprit sa présence d'esprit tout entière.

M"" Arthémisc éclatait en sanglots et pressait sa mère dans ses bras comme si on allait les séparer,

— Monsieur, — demanda Rivât à l'exempt, — je suis l'intendant de M"* la comtesse... dépend-il de vous de m'accorder la faveur de l'accompagner pendant le reste de la nuit?... C'est une question d'humanité.

Lehoux répliqua que, quoique exempt, il se piquait dèlre humain autant qu'homme du monde, et qu'il ne voyait nulle raison valable de refuser la permission demandée.

Ceci parut soulager beaucoup la comtesse.

— Quand il vous plaira, monsieur, — dit-elle; nous vous sui\Tons... L'exempt lui ofl'rit son bras, que la noble dame n'osa refuser, car elle

comprenait à merveille que cette politesse déguisait une mesure de surveillance.

M''° Arlhémise suivait sa mère en s'essuyant les yeux.

Puis venait Javotte, portant la valise.

Durand et Rivât fermaient la marche.

L'intendant, se penchant vers l'oreille du marchand, lui dit tout bas:

— Le secret d'État, dont je vous ai parlé l'autre jour, nous joue un mauvais tour: c'était une arme à deux tranchants!... C'est nous qu'elle

blesse aujourd'hui... Mais nous avons le bras long-, et nous prendrons notre revanche.

Durand ne put répondre que par une demi-douzaine d'énormes soupirs.

Rivât reprit :

— Demain matin, au point du jour, je reprendrai la route de Paris... Je serai ici vers les deux heures, et nous y verrons clair... Attendez-moi pour dîner...

Cependant on était arrivé à la porte de la rue. Le carrosse attendait, attelé de quatre chevaux

L'exempt y fit monter les deux dames, puis il se plaça avec Rivât sur la banquette de devant.

La comtesse fît de la main un dernier signe d'adieu à Durand désolé. Le postillon se mit en selle.

M. Lehoux lui cria:

— Route de Lyon !...

Et l'attelage partit au galop.

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