‹ Les mystères du Palais-RoyalChapitre 12 sur 183 · ICI · texte numérisé non relu

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— Non, — répliqua-t-elle en souriant à son tour, — à moins que votre projet ne soit aussi de me donner ce coffre pour lit.

— Regardez, — dit le chevalier.

Il s'approcha de la boiserie du fond de la chambre, formée, comme dans les parties latérales, par les panneaux de l'armoire.

Dans l'un des panneaux se trouvait un bouton de métal à peu près invisible, car une couche de couleur grise le recouvrait ainsi que le reste dos boiseries. Raoul toucha ce bouton.

Il se fit dans la muraille une sorte de craquement, et le panneau tourna sur lui-même, démasquant un couloir étroit et sombre.

Jeanne ne put retenir un cri de surprise.

Raoul lui prit la main.

— N'ayez pas peur, — lui dit-il, — et venez...

— Peur! — répondit la jeune fille; — auprès de vous, est-ce possible?...

Le couloir dans lequel ils s'engagèrent ensemble avait si peu de largeur qu'on n'y pouvait passer deux de front.

Raoul marchait le premier, tenant toujours la main de Jeanne.

L'obscurité était profonde.

Ils firent ainsi, une vingtaine de pas environ, puis le chevalier s'arrèla.

Un second craquement retentit, une nappe de lumière éblouissante vint frapper Jeanne au visage et la contraignit de fermer pendant une seconde ses yeux endoloris par le passage subit des ténèbres à une aussi vive clarté.

Les jeunes gens n'étaient plus.dans l'hôtellerie du Roi Salomon.

Une issue secrète, pratiquée dans un mur prodigieusement épais, les avait conduits dans une maison contiguë.

Quand les paupières de Jeanne se soulevèrent de nouveau, elle resta stupéfaite en face du spectacle qui frappa ses regards.

Elle se trouvait dans une pièce en forme de rotonde, décorée dans le style oriental avec un luxe qui pouvait rivaliser avec celui de l'Alhambra, du temps des rois maures.

Un tapis turc, aussi doux que la toison des jeunes agneaux, étalait sur le parquet ses vives couleurs et ses arabesques brillantes.

94 LES MYSTÉrtES DU PALAIS-ROYAL

Des divans circuiaires entouraient cette pièce, et la pourpre, l'or et l'azur se mariaient dans la trame de l'étoffe qui les recouvrait.

Tout le reste était à l'avenant. On n'avait épargné, pour ce chefd'œuvre d'ornementation, ni les marbres les plus rares, ni l'argent précieusement ciselé.

— Que c'est beau!... — s'écria Jeanne.

— Vous n'avez pas tout vu, — dit Raoul,

Il souleva une lourde portière de lampas broché d'or, et il introduisit Jeanne dans une seconde pièce.

Celle-ci, d'un g-oùt sombre et sévère, était entièrement boisée en ébène.

Une natte indienne d'une incomparable finesse tenait lieu de tapis.

Deux bahuts immenses étaient chargés de vaisselle plate, d'argenterie d'un travail exquis et de porcelaines de Saxe et do Sè\Tes.

Des sièges, recouverts en cuir de Cordoue gaufré et doré, entouraient une table couverte de viandes froides, de pâtisseries, de fruits d'une beauté surprenante, et de flacons en verre de Bohême remplis de vins dont les uns avaient l'éclat ardent de la topaze brûlée, d'autres la transparence du rubis pâle, et d'autres enfin la nuance vigoureuse de la pourpre ro3^ale.

A cette table si bien servie, il ne manquait que des convives.

— Ce n'est pas tout encore, — dit Piaoul.

Et il conduisit sa compagne dans une chambre à coucher très petite pour laquelle l'ordonnateur de ces merveilles avait inventé ce style coquet et adorabîement prétentieux qui devait, quelques années plus tard, recevoir au baptême le nom de Pompadour.

Les murs de cette pièce étaient tendus en satin d'un gris presque blanc, sur lequel on avait brodé à la main de gros bouquets de roses et de chèvrefeuille.

Le tapis était en hermine.

Les ilôts neigeux de la mousseline.des Indes se drapaient autoW d'un lit en bois de rose, dans les panneaux duquel s'encadraient des figurines de porcelaine de Sèvres.

Nous devons renoncer à donner une idée, même imparfaite, des mille futilités somptueuses qui envahissaient cette chambre a coucher, qu'on eût pu croire destinée à la favorite d'un roi.

Partout des émaux et des terres cuites de Bernard de Palissy, des ciselures de Benvenuto, des statuettes d'ivoire et d'or, des potiches japonaises, des magots chinois et des groupes de Saxe.

Une seule chose étonnait le regard par son étrangeté, c'était de

rencontrer, à côté de ces élégances féminines, un véritable arsenal d'armes offensives et défensives.

Derrière ces rideaux nuageux dont nous parlions tout à l'heure, se voyait suspendu sur la tenture de satin brodé tout un assortiment de pistolets et de poignards, collection complète, s'il en fut, à commencer par le style espagnol, pour arriver au yatagan turc, en passant par le kandjar indien.

Raoul ramena Jeanne dans la salle à manger.

— Chère reine, — lui dit-il, — vous devez avoir faim... Voyez, ces fruits sont presque dignes de vous...

— Où sommes-nous donc? — demanda la jeune fille.

— Il y a un mois, répondit Raoul, — j'aurais dit : Nous sommes chez moi; aujourd'hui je dois dire, ô ma belle reine : Novs somjnes chez vous...

— Quoi! tout ceci vous appartient?...

— Oui, puisque tout ici est à vous.

— Mais pourquoi cette entrée mystérieuse et secrète?...

— Pour des motifs que je vous expliquerai plus tard, et que vous comprendrez. Maintenant, dites-moi, chère Jeanne, vous conviendra-t-il d'occuper cet appartement, seule avec une femme de chambre que je vais me mettre en mesure de vous procurer, jusqu'au jour de notre mariage qni ne tardera guère!...

— Vous savez bien, mon ami, répondit Jeanne, que tout ce que vous voulez, je lo veux...

Raoul, aussitôt qu'il eut installé la jeune fille dans l'appartement mystérieux que nous venons de décrire, reprit le chemin par lequel il était venu, traversa de nouveau la muraille, passa par la chambre des Mages, et, après une conférence de quelques instants avec maître Samuel, quitta l'hôtellerie du Roi Salomon.

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