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LE DIABLE

M. de la Tremblaye arrêta dans la rue une chaise à porteurs, et se fit mener à l'hôtel de Thianges, situé, nous le savons, dans la rue Saint- Dominique.

Au moment où il arriva, le marquis aUait sortir.

Des laquais en grande livrée, galonnés à la Bourgogne, promenaient dans la cour ses chevaux de main.

On alla lui annoncer la venue de Raoul,

Il remit aussitôt sa promenade à un autre moment, et donna l'ordre d'introduire incontinent le visiteur.

Le marquis de Thianges était un homme de trente-huit à quarante ans, d'un extérieur prévenant et distingué.

Rien ne se pouvait comparer à l'extrême afîabilité de ses manières, non plus qu'à sa parfaite courtoisie.

Il menait une grande existence, et son luxe était cité, même à cette époque où le luxe était si généralement répandu.

Ses équipages jouissaient d'une juste célébrité; on parlait de ses petits soupers avec admiration ; il avait les plus beaux chevaux du monde et jetait l'or à pleines mains dans les boudoirs faciles des impures de l'Opéra.

Gomment le marquis de Thianges pouvait-il soutenir un pareil train?

Ce problème ne semblait point facile à résoudre.

La fortune patrimoniale du marquis était considérable, mais personne n'ignorait qu'il l'avait, depuis longtemps, dévorée jusqu'au dernier sou.

Un jour était venu oii le marquis, écrasé sous le poids de ses dettes, après avoir emprunté de toutes mains, avait subitement disparu, et, à ce sujet, on avait même murmuré le mot de banqueroute.

Mais ce bruit sinistre ne s'était point confirmé. Après une courte absence le marquis avait reparu plus brillant, et en apparence plus riche que jamais.

Il avait payé tous ses créanciers, et, à partir de ce moment, son luxe avait acquis des proportions plus étourdissantes encore que par le passé.

Certes, il y avait là de quoi s'étonner; mais, somme toute, personne, en empochant son or, ne se demandait d'où venait cet or.

Le marquis, en habit de cheval, tout botté et tout éperonné, attendait Raoul dans un charmant petit salon.

Aussitôt qu'il le vit paraître, il marcha au-devant de lui avec les démonstrations de la tendresse la plus vive.

— En vérité, cher chevalier, — s'écria-t-il, — c'est miracle que votre présence, et je commençais, savez-vous bien, à désespérer de vous revoir jamais!...

— Évidemment, — répondit Raoul, — vous aviez tort, puisque me voici...

— D'où venez-vous?

— D'un endroit où j'ai bien failli rester.

— Vous avez couru un danger?

— Un danger mortel.

Elle me parut jeune et très belle. (P. 99)

— Et de quelle sorte, grand Dieu'?

— Mal.

— Que me dites-vous là?

"V. 13. - XAViEH DE MON^PKX. - ,,, ^vSrÈHES DU PALUS-ROY.L .n .

u t-AU.Ui ROYAL. —ÉD. J. ROOFF ET C'8. LIV. 13.

98 LES MYSTÈPii-S DU PALAIS-ROVAL

— Je dis qu'il était graadement temps que vous reviussiez à Paris...

— Pourquoi faire?

— Pour rail'ermir notre crédit qui chancelle.

— Allons doac! l\ est trop solide pour que rien puisse l'ébranler!

— Excepté la foudre.

— Sans doute, mais le eiel est calme.

— C'est ce qui vous trompe.

— Quoi! la foudre gronde?

— Oui.

— l)o quel côté?

— Du côté du Palais-Royal.

—r C'est impossible ! J'ai reçu des nouvelles il y a quinze jours, et ces nouvelles étaient bonnes.

— Depuis quinze jours le vent a tourné.

— Bah?

— C'est malheureusement comme j'ai l'honneur de vous le dire.

— Et à quel propos, mon Dieu?

— On nous supplante.

— Qui?

— Une intrigante, une aventurière, une Italienne qui se nomme, si j'ai bonne mémoire, Autonia Yerdi.

— Eh bien! cette intrigante, que fait-elle?

— i'^lie prend le régent par son faible.

— Lequel? 11 en a tant...

— Elle lui fait voir le diable.

— Oh! oh!

— Vous voyez que c est sérieux.

— C'est donc une magicienne que cette femme?...

— Oui, c'est une façon de sorcière et d'illuminée.

— Et le régent est tombé dans s^ fiiets?...

— Pardieul

— Complet ement?

— Si complètement que, je vous le répète, notre astre en a pâli...

— Avez-vous des détails?

— Sans doute.

— Positifs?

— On ne peut pas plus... J'ai vu...

— Quoi? L'apparition?

— Oui.

— Contez-moi cela.

— C'est ce que j'allais faire. Quel jour est-ce aujourd'hui?...

— Vendredi.

— Eh bien ! précisément le vendredi de la semaine dernière, je fus invité à souper au Palais-Royal. Les convives étaient joyeux, les vins exquis, les femmes aimables; le repas fut charmant...

— Jusque-là, je ne vois rien de bien sinistre dans votre récit

— Attendez donc un instant, je commence à peine. Vers les onze heures et demie, notre amphitryon se leva de table et nous dit :

« Mesdames et messieurs, ceux d'entre vous qui seront curieux de faire connaissance avec le diable n'ont qu'à dire un mot, ils seront servis à souhait... »

Tout le monde se mit à rire, car on ne se rendait pas bien compte du véritable sens des paroles du régent, mais il reprit :

« — Rien n'est plus sérieux que ce que j'ai l'honneur de vous dire. Dans un quart d'heure environ, c'est-à-dire à minuit précis, le diable apparaîtra dans la pièce voisine de celle-ci. Si quelqu'un veut le voir, ce quelqu'un n'a qu'à me suivre... »

Les femmes poussèrent les hauts cris, les hommes cessèrent de rire, excepté moi cependant, comme bien vous pensez, cher chevalier.

Au bout de cinq minutes d'hésitation, une dizaine de personnes, à peu près, se décidèrent à accompagner le duc. J'étais du nombre.

Nous entrâmes dans une vaste pièce, entièrement tendue de drap noir a franges d'argent.

Une petite veilleuse, placée sous un globe en verre dépoli, répandait une clarté si pâle qu'elle ne servait guère qu'à faire paraître les ténèbres plus épaisses.

Une sorte de cloison, improvisée à hauteur d'appui, séparait la chambre en deux parties.

— D'un côté il y avait des fauteuils pour les dames et des pliants pour nous autres hommes.

Du côté opposé se trouvait une table qui supportait, outre la veilleuse dont je vous parlais tout à l'heure, une coupe en cristal, remplie d'une eau très limpide...

— La mise en scène n'était pas mauvaise, — interrompit Raoul. Le marquis de ïhianges continua :

— Tout le monde prit place. Cinq ou six minutes s'écoulèrent, puis, de l'autre côté de la cloison, la tenture noire fut soulevée lentement et une femme se montra dans l'enceinte réservée.

C'était Antonia Verdi.

Elle me parut jeune et très belle. Elle était vùtu" d'une sorte de

tunique, fort échancrée d'en haut, fort écourtée d'en bas, et, sommetoute, excessivement indécente.

Ses longs et magnifiques cheveux noirs ruisselaient sur ses épaules nues.

Elle s'approcha de la table et mit flotter sur l'eau du bassin de cristal un objet que je ne distinguai pas bien.

Le régent était assis à côté de moi. Il se pencha à mon oreille et me demanda :

— Voyez-vous?

— Oui, monseigneur, — répondis-je, — mais je ne sais trop ce que je vois...

— C'est le crapaud magique, — me dit-il alors de l'air du monde le plus convaincu.

— Qu'a-t-il donc de magique, ce crapaud, monseigneur?...

— Il a de magique ceci, qu'il a reçu tous les sacrements de l'Eglise, sans exception, depuis le baptême jusqu'à l'extrême-onction.

— Tous! — m'écriai-je.

— Absolument.

— Mais, l'ordre et la coniirmation?...

— Comme les autres.

— Je croyais, monseigneur, — hasardai-je, — que, pour administrer ces deux sacrements, il fallait les mains d'un évoque...

— Vous ne vous trompiez pas. • ,^

— Eh bien?... f

— Eh bien! — me répondit-il avec un sourire d'un admirable cynisme, — n'ai-je donc pas à mes ordres les deux mains consacrées de Dubois le cardinal?...

Je ne trouvai rien à répliquer.

Le régent se tourna de nouveau vers moi et me dit tout bas, aprèsavoir regardé sa montre :

— Il est minuit, vous allez voir!

En effet, le timbre lointain de la grande horloge du Palais-Royal sonnait en ce moment les douze coups de minuit.

L'Italienne se jeta à genoux devant la table, elle étendit ses deux,^ mains au-dessus du bassin de cristal et elle se mit à parler au crapaud du ton le plus tendrement épris.

— Saint ange, — lui dit-elle, — mon bel ange, mon cher ange, l'enfer triomphera-t-il pour nous?... Michel dénouera-t-il ce que Satan a lié?... oyez-moi!... oyez-moi !... oyez-moi!...

Le crapaud se mit alors à nager et à bondir dans la coupe, d'une

façon si brusque et avec de tels soubresauts que l'eau en jaillit à droite et à gauche sur les assistants *. ,

Quelques gouttes de cette eau vinrent frapper le régent au visage, et je m'aperçus qu'il pâlissait malgré lui.

— Vous trouvez-vous mal, monseigneur? — lui demandai-je.

— Non, — me répondit-il, — mais il faut convenir que tout ceci est étrange et que l'on est étonné d'abord...

— Monseigneur, — repris-je, — attendons la fin.

L'Italienne s'aperçut sans doute de cette espèce de conversation à voix basse et s'en inquiéta, car elle intervint aussitôt.

— A genoux! — s'écria- t-elle, — à genoux, vous tous qui êtes là, et malheur à ceux qui n'assisteraient point aux ténébreux mystères dans le silence et le recueillement!...

Le régent donna l'exemple en s'agenouillant, et tout le monde l'imita. Alors commença l'évocation...

— Mon cher marquis, — interrompit Raoul, — dites-moi, je vous prie, quelle fut la pratique de cette femme pour l'évocation dont vous parlez?...

— Sa pratique, — répondit M. de Thianges, — autant que j'ai pu le discerner à travers les sons douteux d'une prononciation vicieuse, fut celle usitée par les Cophtes, ainsi qu'elle est indiquée dans le livre amorrhéen...

— Fort bien, fit le chevalier, — et ensuite, qu'arriva-t-il?...

— Il arriva d'abord que la veilleuse s'éteignit soudainement et que la pièce resta plongée, pendant plus d'une demi-minute, dans une obscurité profonde. Puis, tout à coup et sans aucun bruit apparut à côté de l'Italienne la figure d'un homme entièrement nu et de la plus merveilleuse beauté.

Cet homme était de haute taille et ses proportions semblaient admirables; la lueur qui permettait de le distinguer venait de lui-même et tout son corps rayonnait comme s'il eût été frotté de phosphore...

Raoul sourit en entendant ces dernières paroles de M. de Thianges.

Le marquis poursuivit :

Celte figure du démon, — dit-il, — avait la peau d'une pâleur mate et un peu cuivrée. Ses yeux étaient très grands, très brillants, et très expressifs ; sa barbe et ses cheveux d'un noir de charbon, ses lèvres rouges comme du sang, ses dents blanches et écartées ainsi que celles d'un loup.

1 Tous ces détails et les suivants sont rigoureusenieut historiques.

On voyait une petite excroissance en forme de cornes naissantes sur chacune des tempes de cette apparition, mais ce q'uella oHi-ait, sans contredit, de plus remarquable, c'était une cicatrice pourpre et lumineuse qui partait du front pour aboutir au talon gauche en affectant les tournoiements brusques et les arrêtes aiguës d'un éclair.

— Voyez-vous cette cicatrice?... — me dit le régent, — c'est la trace de la foudre qui frappa les anges déchus...

Raoul ne put retenir un éclat de rire.

— Ce d'Orléans est impayable!... — murmura-t-il.

— - Peu à peu, — continua M. de Thianges, — les contours du fantôme diabolique devinrent moins phosphorescents, la figure tout entière pâlit, puis s'éteignit par degrés, les ténèbres revinrent, la veilleuse se ralluma comme par enchantement, et, quand sa clarté reparut, l'apparition s'était évanouie et l'Italienne se prosternait avec un redoublement de ferveur devant son crapaud qui semblait dormir.

Le régent me fit rhonncur de me prendre le bras pour regagner la salle à manger.

— Marquis, — me dit-il chemin faisant, — que pensez-vous de tout cela?... Savez-vous bien que celte charmante femme m'a promis de me mettre très prochainement en rapport avec un démon de première classe qui m'apprendra le moyen de transmuter le charbon en diamant? Il faut convenir qu'auprès de cette aimable adepte votre ami le chevalier de la Tremblaye est bien petit garçon, et je crois que je ne ferais pas mal de lui retirer ma protection et de l'envoyer à la Bastille... Qu'eu pensez-vous, marquis?...

Ces mots me pétrifièrent, je restai muet pendant un instant et il m'aurait été impossible de trouver en ce moment une seule parole.

Heureusement le régent lâcha mon bras sans attendre ma réponse, et alla s'occuper de deux ou trois dames qui s'étaient évanouies de frayeur j)endant la scène de l'évocation.

Je quiltai le Palais-Royal, et dès le lendemain, je mis tout en œuvre pour découvrir le lieu où vous vous trouviez, afin de vous faire savoir ce qui se passait, et de vous mettre à môme de conjurer l'orage. Mes démarches furent inutiles, comme vous le savez; mais enfin, vous êtes revenu, vous voilà, vous êtes au fait... Avisez!...

— Marquis, — ■ fit Raoul, — vous aviez raison, un grave péril nous menace, cette femme est dangereuse!

— Vous pensez comme moi. Tant mieux.

— D'abord TTlalienne Antonia me paraît comprendre admirablement

son rûle, et le jouer avec une rare habileté; ensuite, si, comme vous le dites, elle est jeune et belle...

— Très jeune, très belle, et surtout très séduisante, — interrompit le marquis.

— Eh bien! — continua Raoul, — ce sont là d'énormes chances de succès et d'influence vis-à-vis d'un homme comme Philippe d'Orléans...

— Vous constatez le mal, — fit M. de Thianges; — avez-vous le remède?...

— Je ne l'ai pas encore, répondit Raoul, mais je Tam^ai, n'en dc^atez pas. Il ne s'agirait d'abord que de trouver le moyen de ruiner le crédit de l'Italienne, lequel crédit, par parenthèse, n'a pas eu le temps, ce me semble, de se consolider. Si nous ne trouvons pas ce moyen, ou s'il échoue, ce qui est possible, il en restera toujours un autre, dont je réponds...

— Quel est-il?

— Un traité d'alliance,

— Avec l'Italienne?

— Oui.

— L'acceptera-t-elle?...

— Pourquoi non? Si nos moyens d'action sont à peu près les mêmes, il me paraît certain que nos mobiles diffèrent complètement. Sans aucun doute Antonia Verdi en veut à l'or du régent, à qui nous ne demandons, nous, qu'une protection efficace. Vous voyez qu'il est de son intérêt, comme du nôtre, d'agir de concert, au lieu de nous nuire mutuellement.

— Vous avez raison!... toujours raison!... Savez- vous, mon cher chevalier, que vous eussiez été un diplomate hors ligne, si vous aviez voulu vous en donner la peine?...

— Pardieu! — répondit cavalièrement Raoul, — un homme bien organisé réussit dans tout ce quil veut!...

— Quanta présent, qu'allez-vous faire?

— Prendre des renseignements, savoir au juste ce que c'est que cette Italienne, et quel a été l'intermédiaire de ses relations avec le Palais- Royal; ensuite, comme vous me le disiez tout à l'heure, j'aviserai, ou plulot nous aviserons...

— Disposez de moi en toutes choses, vous savez que je suis et que je serai toujours à votre disposition,

— J'y compte. Maintenant, cher marquis, causons un peu de vos affaires personnelles et aussi des miennes.

— Tant que vous voudrez.

— Avez-vous reçu les cent mille écus?

lOt LEb MYSTÈRES DU PALAIS-ROYAL

— Oui, et je vous en remercie.

— Avez-vous besoin d'autre argent?

— Non, pas encore.

— Ne vous gênez pas. Vous savez que le creuset bout jour et nuit, et que le balancier frappe sans relâche.

— Je le sais, aussi vous voyez que j'use sans scrupule.

— Voilà pour ce qui vous concerne, arrivons à ce qui me regarde. J'ai un service à vous demander.

— Tant mieux, c'est m'obliger moi-même que de me procurer une occasion de vous être utile.

— Ce service, est, pour moi, de la plus haute importance...

— Parlez.

— Mais il faut, d'abord, que je vous fasse une confidence. — J'écoute.

— Vous ne rirez pas de moi?

— Je n'aurai garde...

— Eh bien! je suin...

— Quoi donc?...

— Amoureux!...

— Amoureux!... Vous?,..

— Mon Dieu oui! Amoureux comme un sot!... amoureux comme un enfant!...

— Je vous croyais à l'abri des atteintes du mal d'amour, — répliqua M. de Thianges en souriant. — Mais enfin, puisqu'il vous plaît de porter encore les couleurs du petit dieu Cupidon, ce n'est pas moi qui vous en raillerai... vous êtes trop à plaindre pour cela!...

— Des épigrammes!... Déj'à!... — fit Raoul. — Vous violez la foi des traités!...

— C'est la première et la dernière. Rassurez-vous donc, cher chevalier, et apprenez-moi, je vous prie, en quoi je puis être utile à vos amours?...

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