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UN DÉNOUEMENT

Tant que le bruit des roues sur le pavé sonore se fit entendre dans la rue, Durand resta devant la porte.

Lorsque ce bruit se fut complètement perdu dans l'éloignemont, le pauvre marchand, aux trois quarts abruti par les événements oxor])ilanls qui venaient de se succéder, prit le parti de rentrer dans la maison et de remonter chez lui.

Sa femme l'attendait, en proie aux plus dévorantes riè\Tes de la curiosité et de l'inquiétude.

Personne, cette nuit-Là, ne ferma l'œil dans la maison Durand.

Les conjectures des deux époux se formulèrent de cent façons différentes à propos de cette foudroyante disgrâce,

Qu'allait-il en résulter?

L'emprisonnement des deux grandes dames serait-il long?

Dans la partie entamée entre le cardinal et la comtesse douairière, Dubois serait-il vainqueur ou vaincu?

Enfin, la catastrophe en question changerait-elle les dispositions faites en faveur de l'échevin et du chevalier de Saint-Michel?

Tout ceci était bien grave et il y avait de quoi donner un souci cuisant à de plus fortes têtes que celles de M. et M™" Durand.

La comtesse n'avait rien dit, en partant, au sujet de l'échevinage.

Il est vrai que la présence de l'exempt Lehoûx était un obstacle à toute confidence.

Enfin, dans la journée du lendemain l'intendant reviendrait, et il fournirait sans aucun doute toutes les lumières désirables relativement à cet événement déplorable et à ses conséquences.

Mais, en attendant que l'on sût pertinemment à quoi s'en tenir on déblatéra contre le despotisme avec une ardeur très philosophique et très libérale.

Ce fut un duo de malédictions contre le pouvoir qui se laissait ensorceler par les ennemis de la vertu !

— Sais-tu, Durand, — dit tout à coup l'honorable moitié du propriétaire, — sais-tu que nous sommes créanciers de cette chère comtesse pour une bien grosse somme?

— Assez ronde, en effet, — répliqua Durand.

— Ouvre donc un peu tes livres et vois à combien cela peut se monter...

— Je n'ai pas besoin d'ouvrir mes livres pour cela... je sais le chiffre, de reste.

— Et quel est-il?

— Il dépasse cent cinquante mille livres...

— Tant que cela ! . . .

— • Mon Dieu, oui.

— Et tu ne te sens pas quelque peu inquiet?...

— Inquiet? pourquoi?

— Dame !...

— En admettant que les choses tournent au plus mal, que risquonsnous? nous sommes nantis.

— Ah! oui, l'écrin,...

— Oh ! sans cela, je tremblerais fort, je l'avoue...

— Mais... es-tu bien sur?...

— Sûr de quoi ?

— De la valeur de ces pierreries?

— Parbleu?... me prends-tu pour un enfant?...

— Non, mais...

— 11 n'y a pas de mais... les diamants valent cinq cent mille livres... c'est, je crois, une suffisante garantie pour cent cinquante mille qui sont dues...

— Certes!...

— Il ne faut donc point, comme tu vois, nous mettre martel en tête...

— Cependant, si la comtesse reste en prison et si M. le comte, son fils, refuse de nous solder...

— C'est peu probable...

— Soit. J'admets cependant ce cas, que ferais-tu?

— JNous nous payerions par nos propres mains.

— De quelle façon?

— En faisant estimer et vendre l'écrin; nous garderions notre somme, avec les intérêts, bien entendu, et nous remettrions le ôoni de la vente à qui de droit...

— Tu as raison... Il est bien heureux que cet écrin soit dans notre caisse !

— Et je te garantis que nous ne le rendrons qu'à bonne enseigne; mais je te réponds que, sitôt M. le comte Scipion arrivé ici avec la famille du noble fiancé de sa sœur. Rivât viendra nous payer et nous redemander les diamants...

— Cela vaudrait encore mieux.

— Oh! sans contredit.

Cette conversation, telle que nous venons de la rapporter, se renouvela dix fois, sans aucune variante, entre Durand et sa femme, pendant toute la matinée jusqu'à l'heure présumable de l'arrivée de Rivât.

Cette heure s'écoula, et Rivât ne parut point.

Une heure succéda celle-là, puis une autre, puis encore une autre, et de l'intendant nulle nouvelle.

La nuit suivante n'apporta aucun changement à la situation.

M. et M"^ Durand, au comble de l'inquiétude, recommençaient leurs conjectures.

— Quelle chose bizare ! disait l'un.

— Quelle chose étrange ! appuyait l'autre.

— Que se passe-t-il?

— Qu'est-il arrivé?

■ — C'est inouï!..,

— Inexplicable!...

— Incompréhensible!.,,

— Pour ma part, je n'en reviens pas...

— Moi, pour la mienne, je m'y perds...

— Est-ce un accident?

— Un contre-temps?

— Qui peut savoir?

— La voiture qui ramenait Rivât s'est peut-être brisée en route...

— Peut-être la comtesse a-t-elle voulu conserver son inlenJant avec elle juqsu'à Lyon...

— Peut-être même l'exempt aura-t-il gardé ce pauvre Rivât prisonnier...

— C'est impossible...

— Et pourquoi?

— Il n'y avait pas d'ordres relatifs à Rivât dans la lettre do cachet...

— En es-tu sûr?

— Puisque je l'ai entendu lire jusqu'à la fin...

— Bah! un exempt, ça prend sur soi, surtout quand il s'agit de montrer du zèle...

Puis le mari et la femme recommençaient à s'écrier :

— Quelle chose bizarre!...

— Quelle chose étrange!... etc., etc.

Cependant, au second étage, les domestiques ne se sentaient guère moins inquiets que les maîtres au premier.

Ils descendaient continuellement chez Durand.

C'était Durand qui les avait placés chez la comtesse de Sainte-Anille, c'était à Durand qu'ils s'adressaient.

— Soyez calmes, leur dit le marchand, vous ne perdrez rien, on a de quoi remplir vos gages...

Ces quelques mots rassurèrent la valetaille.

Mais M"" Durand trouva cette parole fort imprudente et elle en réprimanda son mari.

Cette seconde journée se passa tout entière sans rien amener do nouveau. Enfin, sur le tard on entendit frapper si vigoureusement à la porte de la maison, que Durand en tressaillit dans son cabinet.

— Si c'était Rivât! s'écria-t-il.

Il eut un moment d'espoir et de joie bien vive, car, un instant après ce coup de marteau, il entendit sonner à la porte de son appartement.

— Plus de doute! pensa-t-il, c'est Rivât.

Et il se mit en mesure de se jeter dans ses bras au moment où il paraîtrait.

Ce n'était pas Rivât, cependant.

C'était le portier, porteur d'une lettre qui venait do lui être remise par un (jagne-denier (c'est ainsi qu'on appelait les commissionnaires à cette époque).

Cette lettre était sous une large enveloppe carrée, scellée de trois cachets armoriés.

Durand reconnut aussitôt les trois ânes d'or au chef de gueules de la comtesse de Sainte-Anille.

— Des nouvelles de la comtesse!.,, s'écria-t-il ; je le savais Lien... une si grande dame!...

Et il rompit les trois cachets.

Mais à peine avait-il jeté un premier regard sur l'épître, que sa face rubiconde se déclara.

Ses yeux devinrent troubles, ses jambes et ses mains tremblèrent, et il fut obligé de s'asseoir pour continuer.

Voici ce qu'il lut:

« Mon cher Durand,

;( Si vous eussiez éparpillé directement dans les bureaux du ministère de la maison du régent les cent cinquante et quelques mille livres desquelles vous avez eu la galanterie de me créditer, ils auraient amplement suffit à faire obtenir à votre beau-père et à vous le cordon de Saint- Michel et l'échevinage.

« Vous avez préféré un meilleur placement, et vous avez bien fait.

« En échange de vos fonds, je vous dois un bon conseil et je vais vous le donner.

« Défiez-vous désormais des hautes et puissantes dames qui se viendront loger en fi.ne mercantilerie, et surtout ne cherchez ni moi, ni ma fille, ni mon intendant. — Votre temps est précieux, et vous le prodigueriez en courses et démarches inutiles.

« Je laisse à votre courtoisie bien connue le soin de m'acquitter envers mes gens. C'est vous qui me les avez procurés ; il est hors de doute que vous devez, en galant homme, les indemniser de leurs gages non perçus.

« Je vous autorise solennellement à vous défaire de Fécrin qui so trouve en nantissement dans votre caisse et à affecter au payement de cette valetaille les sommes que vous en retirerez.

« Ces magnifiques diamants ont été généralement estimés, dans le commerce, six cent cinquante livres; mais les commerçants sont des juifs comme vous savez. Je ne doute point, cependant, qu'en vous y prenant bien, vous veniez à bout d'en tirer vingt-cinq louis.

« Adieu, mon cher Durand; croyez que je suis tout à vous, et considérez comme votre très humble servante,

« La comtesse de Sainte- Anille. »

Quand Durand eut achevé sa lecture, il lâcha la lettre, qui tomba à droite.

Lui-même s'affaissa dans son fauteuil et tomba à g-auche sur le parquet.

Il venait d'avoir un coup de sang.

Heureusement il fut possible de le saigner à temps, et il ne tarda pas à revenir à lui-même, ou, du moins, à sortir de son assoupissement apoplectique.

Pendant une semaine entière, il vécut automatiquement en quelque sorte, c'est-à-dire mangeant, buvant, dormant, mais ne pensant pas.

Au bout de ce temps, la clarté se fit de nouveau dans son intelligence jusque-là paralysée.

Le premier moment où il se trouva face à face avec ses souvenirs fut terrible.

Durand succombait sous le poids de la honte et du ridicule.

En vérité, nous l'affirmons, ce qui le désespérait le plus ce n'était point de s'être laissé voler cent cinquante mille livres, — somme énorme !... — c'était d'avoir donné, tête baissée, dans les panneaux tendus par quelques intrigants ; c'était d'avoir bâti tout un édifice d'illusions sur des promesses mensongères, d'avoir cru à des honneurs futurs, d'en avoir parlé, d'être ainsi devenu la fable et la risée de tous ses compères du quartier des Bourdonnais, dont il lui semblait entendre les gorges chaudes à propos du cordon de Saint-Michel et de l'échevinage !...

Et certes pourtant, si quelque chose peut excuser à ses propres veux un homme pris au piège, c'est la prodigieuse habileté avec laquelle le piège avait été tendu.

Durand n'était-il point excusable ?

Quel bourgeois se fût senti capable de lutter contre un trio de la force de M""'^ de Sainte-Anille et d'Agamemnon Rivât, la perle sans contredit des intendants et des filous?

Ceci ne suffît point à consoler Durand.

Malgré la charitable recommandation formulée dans la lettre de la prétendue comtesse douairière, il ne se tint point absolument pour battu ; il déposa sa plainte et mit en mouvement, pour son compte et à beaux écus comptant, tous les limiers de la police.

Le costume élégant de Raoul fit place aux humbles vêtements sortis de la boutique du fripier. (P. 808.)

LIV. 101. — .XAVIER DE JIO.NXÉI'LN. — LES MYSTÈRES DU PALUS-ROYAL. — ÉD. J. ROLTF ET C*". LIV. 131.

Ceci lui coûta six à sept mille livres, qui allèrent rejoindre les cent cinquante mille si fortement aventurées.

Toutes les recherches de la police restèrent infructueuses, et on ne put découvrir aucune trace de la comtesse douairière, de M'" Arthémise, de Rivât l'intendant, non plus que de M. Lehoux, exempt de la prévôté de l'hôtel.

Durand, honteux et confus,

Jura, mais un peu tard, qu'on ne l'y prendrait plusi

Le postillon qui conduisait le carrosse dans lequel l'exempt Lehoux emmenait ses prisonnières au château d'Hyères, par Lyon et la route du Rhône, reçut l'ordre de changer de direction quand il fut près d'atteindre la barrière de Charenton.

L'exempt fit arrêter la voiture devant une maisonnette de fort humble apparence, située à peu de distance de Paris.

Là, tous nos personnages descendirent et entrèrent dans la maison.

Une sacoche de cuir, portée par Rivât, contenait, en bon or, cent quarante mille livres environ.

C'était le produit de la vente des étoffes, joint aux soixante mille livres destinées à payer le solde de la parure de diamants.

L'argent fut étalé sur la table.

M'"' Arthémise, comme ayant eu l'idée et dressé le plan de la gigantesque fourberie dont nous avons vu l'exécution, s'attribua, sans conteste, la plus belle part.

Sur les cent quarante mille livres, elle en préleva quatre-vingt mille.

La douairière. Rivât et Lehoux se partagèrent les soixante autres.

Ceci fait, la jolie fiancée du grand d'Espagne remercia gracieusement ses associés.

Elle embrassa, mais sans effusion, la comtesse douairière, sa noble mère.

Elle remonta en carrosse; mais, cette fois, absolument seule, et elle cria au postillon :

— Route d'Italie, et doubles guides!

Les chevaux brûlèrent le pavé.

L'histoire ne nous a pas transmis les véritables noms de M M. Rivât et

Lehoux.

Quant à la comtesse douairière, nousl'avonsconnue jadis sous le nom

de la mère Moloch.

M"° Arlhémisedc Sainte-Anille n'était autre qu'Hébé, — ou la fille du Diable, — ou M""" de La Tremblay e.

Pour commencer une nouvollo existence, il lui fallait de largcnt... beaucoup d'argent...

Maintenant elle on avait.

Nous la reverrons bientôt.

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