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VIEUX HABITS, DOUBLURE NEUVE

Raoul de la Trcmblaye n'avait point une de ces natures qui se laissent indéfiniment abattre par un chagrin, quel qu'il soit.

Nous savons qu'il avait triomphé sans trop de peine, avecraide d'Hébé, du désespoir par lequel il s'était vu écraser lors de la mort de Déborah.

Or, la douleur que luijcausaient l'infidélité et l'abandon de sa femme, quoique vive et cuisante, n'atteignait point l'intensité de ce premier chagrin dont nous venons de parler.

L'amour-propre souffrait cruellement, mais la déchirui'e du cœurn'était pas profonde.

En conséquence de ce qui précède, la guérison morale de Raoul ne larda pas plus longtemps que sa guérison physique.

Son cœur et son épaule se cicatrisèrent en même temps.

De cette double blessure, il résulta seulement une faiblesse très

passagère dans le bras droit, et, dans lame, une forte dose de désillusion et d'amertume.

Au bout de quelques jours, la faiblesse du bras avait complètement disparu.

Mais Tamertume de l'âme subsista.

Cette disposition avait tout naturellement ramené l'esprit du jeune homme vers des idées qui, jusqu'à la naissance de son amour pour Déborah, avaient été le principal but de sa vie.

Nous voulons parler de cette éclatante vengeance qu'il se promettait d'exercer à l'endroit des trois héritiers collatéraux de Réginald de la Tremblaye, par lesquels, — nos lecteurs ne peuvent l'avoir oublié, — il s'était vu dédaigneusement chassé du château de la Tremblaye, le jour même du repas des funérailles.

Nul moment ne pouvait paraître mieux choisi pour entreprendre et mener à bien cette. vengeance si longtemps différée,

La réalisation d'un semblable projet allait mettre un élément d'intérêt dans la vie du jeune homme, — vie que les derniers événements faisaient bien triste et bien isolée.

En outre, il avait à sa disposition le choix de tous les moyens d'^ctiou puisque l'or, ce suprême mobile, ne lui faisait point défaut.

Aussitôt que la pensée que nous signalons se fut présentée à son esprit avec une force nouvelle, Raoul se sentit revivre et comprit que l'amour de la vengeance, aussi bien que celui du jeu, ne s'éteintjamais dans les cœurs dont il s'est une fois emparé. Il ne s'agissait plus que d'arrêter un plan dont, l'exécution fût possible.

Raoul se mit à y penser sans relâche.

Nous ne tarderons point à connaître le résultat de ses méditations à ce sujet.

Raoul de la Tremblaye, encore couché, agita une petite clochette d'argent qui se trouvait à portée de sa main sur la table de nuit.

Il était en ce moment dix heures ou dix heures et demie du matin. Un valet parut.

— Jacques est-il à l'hôtel? — demanda Raoul.

— Oui, monsieur le chevalier.

— Envoyez-le ici sur-le-champ.

Le valet s'inclina et sortit.

Au bout de quelques minutes, Jacques entra dans la chambre de son maître.

— Jacques, — lui dit Raoul, — y a-t-il dans ce quartier quelque grand marchand fripier?

— Oui, monsieur le chevalier, il y en a un à l'enseigne du Vcri- Galant, tout près d'ici, sous les piliers delà place Royale...

— Te connaît-il?

— Oui, monsieur le chevalier. .

— Et comment cela?

Jacques eut l'air tant soit peu interdit; il baissa la tête, rougit légèrement et ne répondit pas tout d'abord. Raoul recommença sa question.

— ('e marchand ayant une très jolie nièce, — dit enfin le jeune valet, non sans un modeste embarras, — je suis entré une demi-douzaine de fois dans sa boutique...

— Et, — demanda Raoul en souriant, — sait-il que tu es à mon service?

— Je le crois, monsieur le chevalier,

— • Alors, ce n'est pas chez lui qu'il faudra te rendre aujourd'hui., on trouverait la démarche singulière...

— • Il y en a un autre, monsieur le chevalier, à l'entrée de la rue Saint- Antoine... J'ai remarqué sa boutique en passant.

— C'est notre affaire . Tu vas quitter ta livrée.

— Oui, monsieur le chevalier.

— Tu mettras des vêtements bourgeois. Tu dois en avoir?... Jacques fit un signe affirmatif.

Raoul poursuivit :

— Tu empaqueteras un de mes costumes complets, habits, veste et culotte.

— Lequel, monsieur le chevalier?

— Peu importe, le premier venu.

— Ce sera fait.

— Ce marchand prendra la mesure exacte de ce costume et t'en fournira un de la môme grandeur.

— De quelle sorte?

— Tout ce qu'il y aura au monde déplus simple, quelque chose comme la défroque d'un pauvre diable debasochien... Plus l'habit sera rApé mieux cela vaudra...

— Les habits râpés ne sont point chose rare, — répliqua le valet.

— Tu paveras au marchand, séancetenante, la moitié du prix convenu et tu lui dirasde] faire mettre une doublure neuve à chacun de ces vêtements, sans perdre une minute.

— Ce sera peut-être un peu long.

— • Il faut que tout cela soit prêt avant la nuit,

— Parfaitement, monsieur le chevalier.

— Tu iras chercher le costume à l'heure indiquée par le marchand, et tu l'apporteras ici, sans dire un seul mot à propos de tout ceci à tes camarades.

— Monsieur le chevalier sait bien que je me ferais écarletcr plutôt que de prononcer une parole indiscrtète.

— Je le crois et j'y compte. Voici de l'argent.

Raoul prit dix louis et les tendit à Jacques en lui disant :

— Est-ce assez?

— C'est trop.

— Tant mieux, le reste est pour toi.

Jacques remercia et sortit.

A sept heures du soir, on gratta à la porte de Raoul.

— Entrez, — dit ce dernier.

Jacques ouvrit et se glissa dans la chambre.

11 portait à la main un gros paquet, enveloppé dans un carré détoife brune.

— Ah! c'est toi — fit Raoul.

— Oui, monsieur le chevalier.

— Tu arrives de la rue Saint-Antoine?

— A l'instant.

— As-tu ce qu'il me faut?

— Voyons.

Jacques dénoua les quatre coins de l'enveloppe et il étala sur un fauteuil un habillement complet, dont l'aspect seul fit sourire Raoul.

C'était une culotte de drap noir, encore solide, mais élimée et luisante à l'endroit des genoux.

La veste était d'un velours jadis noir, mais maintenant blanchi à chaque pli, aux boutonnières, aux coutures, et miroité de façon notable.

L'habit marron, aux poches béantes, offrait les mêmes symptômes de décrépitude.

Il y avait en outre une paire de bas de coton, couleur poiwe et sel, c'est-à-dire mélangée de gris et de blanc, — un petit chapeau lampion.

veuf (l'ime bonne partie de son duvet, et de bons gros souliers carrùs, tout neufs, à fortes semelles et à boucles de cuivre.

Ainsi que l'avait demandé Raoul, les doublures de ces misérables ajustements étaient d'une irréprochable fraîcheur.

On pouvait endosser toutes les pièces de ce costume sans contrevenir aux rigoureuses lois de la propreté.

— Amerveille! — s'écria Raoul, — tout cela est choisi de main de maître .

— Monsieur le chevalier est content de moi? — demanda Jacques l'œil étincelant de joie.

— Oui, mon garçon.

— Eh bien! j'aime mieux cela que cent louis! Raoul se mit à rire.

— Combien t'a coûté cette défroque? — fit-il.

— Trois louis.

— Doublures comprises?

— Oui, monsieur le chevalier.

— Alors il t'en reste sept?

— Les voici, — fit Jacques en tirant de sa poche sept pièces d'or qu'il posa sur la cheminée.

— Que fais-tu donc?

— Dame!... je rends à monsieur le chevalier ce qui lui appartient.

— Tu ne te souviens donc pas que je t'ai dit que l'excédent du prix, s'il y en avait, serait pour toi?

— Oui, mais monsieur le chevalier croyait sans doute que le costume coûterait huit ou neuf louis.

— Où diable l'honnêteté va-t-elle se nicher? — s'écria Raoul en riant; — garde, mon garçon, garde tout .

Jacques, abasourdi d'une si invraisemblable largesse, ne se décida point sans peine à reprendre possession des pièces d'or.

— Maintenant, — dit M. de la Tremblaye, — habille-moi. Jacques obéit silencieusement.

Le costume élégant de Raoul fit place aux humbles vêtements sortis de la boutique du fripier.

Quand la toilette fut achevée, Raoul posa sur sa tète le petit chapeau lampion, en ayant soin de l'incliner vers l'oreille droite un peu plus que de raison.

Ensuite il se regarda dans la glace

Sauf la trop grande distinction de son visage, il avait l'air dun de ces charmants mauvais sujets de la petite bourgeoisie, qui s'elforçaient

Ce nouveau venu fit, dans le cabaret, uue entrée toute théâtrale. (P. 816.)

d'imiter, quoique sans le sou, les vices luxueux de la noblesse, mettaient à mal les jolies ravaudeuses, et faisaient mine de rosser le guet en sorlant du cabaret.

Raoul approcha de la flamme d'une bougie un bouchon de vin de Champagne.

Ensuite, avec l'extrémité de son doigt, il étendit au-dessous de ses

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paupières une légère couche de noir, laquelle imprima aussitôt à son visage je ne sais quel cachet de précoce tlétrissure.

A deux reprises, il passa la main dans ses cheveux, afin de remédier à la trop grande correction de sa coiffure.

Il enfonça son chapeau encore plus du côté droit, et, se regardant de nouveau dans la glace, il sembla, cette fois, tout à fait content de sou apparence.

Ces préliminaires achevés, Raoul se tourna du côté de Jacques qui, non sans surprise, le regardait faire.

— ïu vas, — lui dit-il, — me donner la clef de la petite porte du jardin et t'assurer qu'aucun des valets ne se trouvera sur mon passage je ne veux pas qu'on me rencontre...

— Monsieur le chevalier sort ? demanda Jacques.

— Oui.

— Sans souper?

— Je souperai dehors.

— Accompagnerai-je monsieur le chevalier?

— Non.

— Si monsieur le chevalier daignait me permettre...

— Quoi?

— De lui dire...

— Parle.

— EJi bien, j'ai peur...

— Tu as peur?

— Oui, je sais très bien que monsieur le chevalier s'est déguisé jjour aller courir les aventures...

— El quand cela serait?

— Paris est si dangereux la nuit... qui sait s'il n'arrivera pas quelque chose à monsieur le chevalier...

— Sois sans inquiétude, mon garçon...

— Dame! c'est plus fort que moi... je tremble...

— Et c'est pour cela que tu voudrais me suivre?

— Oui, monsieur le chevalier... au moins, en cas d'accident... de mauvaise rencontre, ,. de querelle, je serais là...

— (Test impossible, mon pauvre Jacques; mais je serai prudent et, d'ailleurs, bion armé... Tiens, tu vois, je prends deux petits pistolets et ce stylet... ce sont de vaillants compagnons...

— Au moins, monsieur le chevalier me permettra de l'attendre?...

— Oh ! quant à cela, bien volontiers ; mais je ne rentrerai peut-être qu'au milieu de la nuit...

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— Raison de plus.

— Alors, fais un bon feu clans cette chambre et dors dans un fauteuil.

— Jusqu'à ce que monsieur le chevalier soit rentré, je sens bien que » je ne pourrai pas fermer l'œil...

Puis, sans ajouter un mot à cette réplique naïve et sincère, Jacques sortit pour aller chercher la clef de la petite porte du jardin.

Pendant son absence, Raoul ouvrit un meuble en bois de rose qui lui servait de coffre-fort.

Il prit une poignée d'or qu'il coula dans la poche avachie de sa veste de velours.

Ensuite, recevant des mains de Jacques la clef que ce dernier lui apportait, avec l'assurance qu'aucun des domestiques de la maison ne se trouverait sur son passage, il fit au jeune valet de chambre un signe affectueux^ et il gagna le jardin, puis la ruelle.

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