UNE COMÉDIE DE ROUÉS
— Je VOUS ai dit, — répondit Raoul à la question de M. de Thianges, — je vous ai dit que j'étais amoureux comme un fou. Cette folie atteint les plus extrêmes limites, ainsi que vous allez le voir, car je suis décidé à épouser celle que j'aime...
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Samuel ne tarda point à servir sur la table... (P. H 2.)
— Épouser!.., — s'écria le marquis, — y songez-vous?...
— Beaucoup, puisque je vous répète que je suis décidé.
— Celle que vous aimez est donc bien riche?...
— Elle n'a pas un sou.
— Sans doute, alors, elle vous rattache par son alliance aux plus illustres familles du royaimie?
LIV. ii. — XAVIER DE MONTlîriN'. — LES .MYSTÈRES DU PALAIS-r.OYAL. — ÉD. J. ROUFF ET C'^. LIV. 11.
106 Li:S MYSTERliS DU PALAIS-ROYAL
— Elle est la fille d'un pauvre geiilillàtre parfaitement inconnu.
— Vous avez donc employé, sans succès, tous les moyens de séJuct,if)n?...
— Je n'en ai essayé aucun.
— Que me dites-vous là?
— L'exacte vérité.
— Ma foi, je n'y comprends rien!
— La jeune fille qui sera ma femme n'est point, mon cher marquis, une de ces vestales farouches, gendarmées dans leur vertu et repoussant toutes les attaques du haut des bastions d'une inexpug-nable pudeur. C'est une enfant naïve... l'innocence, la candeur môme. L'amour et Tincxpérience la jetteraient, si je le voulais, dans mes bras; mais je m'épouvante du lendemain... Trop de tristesse et trop de larmes suivraient un moment d'ivresse. Je ne veux pas abuser de celte tendresse chaste et dévouée... Je veux une possession tranquille, un rêve de bonheur sans réveil...
— Oh! — fit alors le marquis sans chercher à beaucoup cacher un sourire ironique, — tout cela est très beau! très amoureux! très laniroureux et surtout très moral!... Je yois en vous, dans peu de temps, mon cher chevalier, le modèle des époux et la fleur des pères de famille!,.. Vous allez damer le pion aux pastorales les plus tendres, aux églogues les plus bucoliques!... Épousez, mon bon ami, épousez ! Bien loin de vous en détourner, je m'efforcerai, tout au contraire, de conquérir par mes mœurs exemplaires les sympathies de M"** de la Tremblaye, qui ne peut qu'être charmante, et, comme je suis déjà l'ami du mari, je veux le devenir aussi de la femme... Seulement, le diable m'emporte, je devine moins que jajnais en quoi je puis vous servir...
— Vous voyez, — répliqua Raoul, — que j'ai reçu, sans sourciller, [abordée tout entière de vos railleries de roué émérite. J'avais d'ailkurs peu de mérite, aucun des traits ne portait.
— Par exemple!...
— Écoutez-moi : c'est pour accomplir ce mariage dont je vous parlais, que je viens vous demander votre aide.
— Et comment, je vous prie?... Je ne suis, j'imagine, ni prêtre ni notaire.
— C'est jusiement à cause de cela que j'ai besoin de vous. Un vrai prêtre et un vrai notaire me gêneraient énormément.
— Yous parlez par énigmes, comme le Mercure galant. Si vous voulez que je vous comprenne, expliquez-vous clairement...
— C'est facile, et trois mots vous feront tout comprendre. Je suis marié !
Le marquis fit un haut-lc-corps.
— Vous! — s'écria-t-il. — elje n'en savais rien!
^ Ni vous, ni personne, — répondit Raoul; — tout le monde ignore ce mariage.
— Marié! — répéta M. de Thianges, — ■ et depuis quand?...
— Depuis plusieurs années...
— Où est votre femme?...
— Je n'en sais rien.
— Vous l'avez donc quittée?...
— Nous nous sommes quittés mutuellement.
— Il y a longtemps?...
— Un an après notre mariage.
— Et, depuis lors, vous n'avez pas eu de ses nouvelles?...
— Jamais.
— Peut-être ôtes-vous veuf...
— C'est possible, mais je n'en ai pas la preuve, et comme, avec la législation mal entendue du royaume, on pend les gens le mieux du monde pour cette peccadille qui consiste à épouser une seconde femme qi>.nd la première est encore vivante, je n'ai nulle envie de me risquer,
— Vous avez raison, Molière l'a dit : La polygamie est im cas pendable'^... Enfin que comptez-vous faire?...
— Vous venez de me citer un mot de comédie, il me faut un mariasre de comédie.
— Du moment qu'il ne s'agit que de cola, — fit le marquis, — je vous ronds mon estime tout entière...
— Merci ! — dit Raoul en riant.
— Qu'attendez-vous de moi? — demanda M. de Thianges.
— Il y a une chapelle à votre disposition.
— Oui.
— Mettez cette chapelle à ma disposition.
— Je la crois fort en désordre, on n'y est point entré depuis tant d'années !
— Peu importe, telle quelle est, elle servira.
— C'est convenu, et ensuite?...
— • Prctez-moi quelqu'un de vos gens qui soit capable de jouer avec intelligence le rôle de chapelain...
— Je m'oiïre moi-même...
— Vous, mon cber marquis! — s'écria le cbevaHer avec surprise.
— Est-ce que la confiance vous manque ?...
— Non, certes! mais j"ai peur...
108 Li:S MVSTLKES DL l'A 1, A IS -HO VAL
— De quoi?...
— Je crains que vous m^ puissiez conserver la gravité convenable, et que le côté comique de la situation ne vous emporte malgré vous à quelque joyeuseté compromettante.
— Soyez tranquille I jamais chapelain plus édifiant n"aura présidé d'une façon plus solennelle à une plus heureuse union!... Ma tenue, véritablement canonique, vous pétrifiera d'admiration... Acceptez-vous?... Je vous répète que je réponds do moi.
— Alors, rien de mieux.
— A quand le mariage?
— Après-demain, si vous voulez.
— C'est à moi de recevoir vos ordres à ce sujet. Après-demain me convient fort.
— Je désire vivement que personne au monde ne soit instruit de ce que je vicnsdevous dire, oumis dans la confidence de ce qui vase passer.
— Il n'y aura dans la chapelle que le prêtre et les deux époux.
— Merci de toutes vos obligeances. Je vous verrai demain, et nous réglerons ensemble les détails de la cérémonie.
— D'ici là, — fit le marquis, — j'étudierai mon rôle avec soin. Il y a justement dans la chapelle un vieux missel que je vais compulser.
Les deux hommes échangèrent une cordiale poignée de main, puis Raoul prit congé de M. de Thianges, regagna sa chaise et se fit porter à l'hôtellerie du Hoi-Salomon.