‹ Les mystères du Palais-RoyalChapitre 130 sur 183 · LE PASSÉ · texte numérisé non relu

LE PASSÉ

Où doue allait ainsi Raoul?

Assurément ce ne pouvait être au château.

Qu'aurait-il pu entreprendre, — seul et sans aide, — contre des gens gardé sans doute par une armée de laquais?

Rien de bon.

Or, Raoul tenait trop à sa vengeance pour la compromettre par une imprudence.

Encore une fois, où donc allait-il?

Raoul venait de se souvenir — un peu tard, nous sommes forcé d'en convenir — qu'à quelques centaines de j)as de la porte d'honneur du château, sur le bord d'un petit étang marécageux, il y avait une chaumière d'assez misérable apparence, construite avec des branchages, de la boue et des roseaux, élevée d'un rez-de-chaussée et percée de trois ou quatre ouvertures irrégulières, sortes de lucarnes à petits carreaux de verre à peine transparents enchâssés dans de minces feuilles de plomb.

Or, dans cette chaumière, derrière laquelle s'étendait un petit jardin bordé par une haie d'épines et de rosiers sauvages, il y avait, ou du moins il devait y avoir deux vieillards, — Roger Rigaud et sa femme, — le père et la mère de Raoul.

Yoilà ce dont le jeune homme venait de se souvenir, — un peu tard, nous le répétons.

Ce qu'il allait chercher, c'était la chaumière en question ; non point, ainsi qu'on pourrait le croire, pour en franchir le seuil avec un joyeux battement de cœur, pour se jeter dans les hras de ces deux vieillards, la poitrine émue, les yeux pleins de larmes, en leur criant :

— C'est votre lils, — votre (ils qui vous aime toujours et qui vient' vous embrasser !...

Non, ce n'cLait pas pour cela.

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Raoul, nous le savons à merveille, n'avait jamais aimé ses parents, et depuis longtemps il considérait tous liens entre eux et lui comme rompus; — il voulait seulement savoir, s'ils étaient vivants encore et, dans ce dernier cas, leur donner quelques poignées d'or, sans même se faire reconnaître d'eux.

Le jeune homme arriva à un point qui se trouvait situé à mi-chemin de la porte d'honneur du parc et de la maisonnette des Rigaud.

D'un côté, — à droite, — se voyait la grille seigneuriale, flanquée de ses deux pavillons dont les faîtes ardoisés étincelaient sous les rayons de la lune.

De l'autre côté, les eaux calmes et noires du petit étang reflétaient, comme un miroir d'acier bruni, le disque lumineux de l'astre des nuits.

Il était à peine huit heures du soir.

Raoul s'étonna de ne voir briller aucune lueur à la place où devait se trouver la maisonnette.

Il avança rapidement, et, avec une stupeur douloureuse, — ce qui prouve que dans les cœurs les plus endurcis l'amour sacré de la famille n'est jamais absolument mort, — il s'aperçut que la chaumière avait disparu.

Il n'en restait même aucune trace, — non plus que du petit enclos et de la haie d'épines et de rosiers.

A la place oii s'étendait, autrefois, l'humble jardin, on voyait maintenant un terrain vague, rempli de hautes herbes.

Quel motif avait pu déterminer ses parents à se défaire de leur unique patrimoine?

Telle fut la question que s'adressa Raoul et à laquelle il lui fut complètement impossible de trouver une solution satisfaisante.

Dans l'impossibilité d'obtenir ce soir-là des éclaircissements sans risque d'attirer sur lui une attention fâcheuse, Raoul allait s'éloigner.

Mais tout à coup il entendit retentir à une distance peu considérable des aboiements de chiens qui se rapprochaient de plus en plus, et un piétinement sourd, pareil à celui que produirait un nombreux troupeau.

En efl'et, c'était un troupeau de moutons qui venait du côté de Raoul.

Le jeune homme rangea son cheval pour laisser passer les moutons que deux superbes chiens de berger maintenaient en bon ordre.

Seulement, quand le pâtre se trouva en face de lui, il lui toucha l'épaule du bout de son fouet, en lui disant :

— Hé! mon ami, écoutez un peu ici...

Le petit berger, jeune garçon de dix à douze ans, s'arrêta aussitôt et demanda :

— C'est-il à moi que vous parlez, monsieur?

— Oui, mon ami, c'est à vous.

— G'est-il pour me demander votre chemin?

— Non.

— Alors, pourquoi donc que c'est?

— Je veux causer avec vous pendant un instant.

Je le voudrais bien tout de même, mais ça ne se peut...

— Ça ne se peut?

— Ma foi, non.

— Et pourquoi?

— Faut que je rentre mes bêtes... j'serais grondé et peut-être même baltu si les moutons rentraient sans moi...

Raoul fouilla dans sa poche.

Il en relira deux ou trois pièces blanches qu'il tendit au polit pâtre en lui disant :

— Tenez, mon ami, si vous êtes grondé et battu, au moins ce ne sera pas pour rien...

Le jeune berger regarda les pièces.

— C'étaient des écus de trois livres.

11 ôta précipitamment, ou plutôt il arracha son bonnet de coton bariolé, et, à partir de ce moment, il fut de la façon la plus complète et la plus absolue à la disposition de Raoul.

Quant aux moutons, c'était l'aifaire des chiens de les ramener à la bergerie, et d'ailleurs, si quelqu'un d'entre eux s'égarait, on le retrouverait le lendemain matin, d'autant plus sûrement qu'il n'y avait dans les environs ni loups ni maraudeurs.

• — Mon ami, — demanda Raoul, — vous êtes de ce village?

— Oui, monsieur.

— Alors, vous devez vous souvenir d'avoir vu une maisonnette autrefois dans cet endroit?

— Où donc, monsieur?

— Là.

Et Raoul désignait l'emplacement où s'élevait jadis la chaumière de ses parents.

— Ah! oui... oui, — répondit le pâtre, — la maison du braconnier, n'est-ce pas?

— Précisément. Eh bien, qu'est-elle devenue, cette maison?

— On l'a démolie.

— Je le vois bien ; mais depuis quand?

— Dame ! depuis trois ou quatre ans, je ne pourrais pas vous dire au juste.

— EL qui l'a fait démolir?

— Le seigneur du château, donc.

— Mais elle n'était pas à lui...

— Dame ! il parait que le braconnier faisait de mauvais coups dans les bois... il tuait le gibier du seigneur... on l'a condamné à payer, on lui a pris sa maison et on la abattue...

— Ah ! — s'écria Raoul en serrant les poings.

Puis, il reprit, au bout d'un instant et d'un ton parfaitement calme :

— Mais je croyais que l'ancien seigneur, le marquis Réginald de la Tremblaye, avait accordé à Roger Rigaud, ou au braconnier, comme vous dites, la permission de chasser sur ses terres et dans ses forêts?

— Ça se peut bien, — répondit l'enfant, — je ne sais pas ce que l'ancien seigneur avait fait , mais je sais bien que le nouveau a fait condamner le braconnier. . .

— Et, demanda Raoul, Roger Rigaud et sa femme, où sont-ils maintenant?

L'enfant hésita, comme si cette question l'eût embarrassé. Raoul s'aperçut de cette hésitation.

— Je vous demande où ils sont, — répéta-t-il, — ne le savez-vous pas?...

— Si... si... je le sais...

— Eh bien, dites-le-moi.

— Ils sont...

— Où?...

— Au cimetière.

— Morts! — s'écria Raoul, — morts!...

— Mon Dieu, oui.

— Tous les deux?...

— Tous les deux.

— Depuis longtemps?

— Dame ! cinq ou six mois environ après qu'on eut abattu la maisonnette...

— Mais jusqu'au jour de leur mort où s'étaient-ils retirés? — comment vivaient-ils ?

— Rs couchaient de ça, de là, tantôt à droite, tantôt à gauche, chez

les uns cl chez les autres, dans les fermes el dans les gran,i;es... ils de mandaient la charité et mangeaient le pain qu'on leur donnait...

— L'aumône !... murmura Raoul, — la misère... l'aumône et la mort...

Puis il ajouta, plus bas encore, en étendant sa main vers le château :

— Et celui qui les a assassinés!... lâchement assassinés !... il est là!.., — Patience!... patience 1...

Raoul aurait pu se dire que, tandis que ses parents mouraient de misère et de faim, il avait, lui, beaucoup d'or, et qu'il n'aurait fait que remplir son devoir de fils en s'informant de leur situation et en leur venant en aide.

Oui, certes, il aurait pu se dire tout cela, — mais il se gardait bien de le faire.

Le jeune aventurier avait une de ces natures qui, lorsque le mal arrive par leur faute, s'en prennent à tout et à tous, excepté à ellesmêmes.

Cependant il ne lui restait plus rien à apprendre du petit pâtre.

En conséquence il laissa l'enfant libre de rejoindre son troupeau, et lui-même reprit le chemin qui devait le ramener à l'hôtellerie où l'attendait son monde.

Comme son cheval fatigué sentait à merveille qu'il retournait du côté de l'écurie, et comme d'ailleurs Raoul l'excitait sans cesse de la voix et de l'éperon, il mit à faire ce trajet beaucoup moins de temps qu'il ne lui en avait fallu pour venir.

Dix heures du soir sonnaient au clocher du village au moment où Raoul mettait pied à terre dans la cour de l'auberge.

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