‹ Les mystères du Palais-RoyalChapitre 131 sur 183 · RENSEIGNEMENTS · texte numérisé non relu

RENSEIGNEMENTS

Aussitôt remonté dans sa chambre, Raoul demanda à Jacques si le maître de l'hôtellerie était encore debout.

Sur la réponse afiirmative du jeune valet, il donna Tordre de prier ce personnage important de passer chez lui.

L'hôte ne se fit point attendre, et, le bonnet de coton à la main, il accourut.

Disons en passant que La Rose et ses hommes avaient la consigne de répandre le bruit, dans toutes les auberges où ils s'arrêtaient, qu'ils servaient d'escorte à un grand seigneur voyageant incognito pour remplir une mission non moins nuportante que mystérieuse dont il avait été chargé par M""" Philippe d'Orléans, régent de France.

Ajoutons qu'avec la meilleure volonté du monde aucun de ces hommes n'aurait pu commettre d'indiscrétion, car pas un seul d'entre eux, — à l'exception de Jacques, — ne connaissait le nom de celui à qui ils obéissaient.

Mais les mots: grand seigneur, — mission secrète, — chargé d'affaires du régent, — produisaient partout le meilleur effet.

Raoul, de plus, avait pour'habitude de payer royalement et de semer l'or sur son passage.

Donc, — nous le répétons, — l'hôte se présenta le bonnet à la main.

— Monsieur m'a fait l'honneur de me mander auprès de lui?... — demand>t-il.

Volontiers il eût dit monseigneur , — mais il n'osa.

— Oui, — répondit Raoul.

— Je suis aux ordres de monsieur.

■ — D'abord, asseyez-vous, je vous prie...

— Un pareil honneur!...

— Il le faut, — nous causerons longuement peut-être, — j'ai des renseignements à vous demander.

— Ah!... — fit l'hôte, avec l'instinctive défiance du villageois de Picardie, — des renseignements?...

— Service de l'Etat... — fit Raoul d'un ton solennel. L'hôte s'inclina.

— Mon gentilhomme, — dit-il ensuite, — je suis à votre discrétion absolue... — pour le bien de l'Etat, voyez-vous, je trahirais le secret de la confession...

— Vous n'aurez pas besoin de pousser si loin votre zèle... — - Oh! c'est une manière de parler.

— Voyons! D'abord habitez-vous ce pays depuis longtemps?

— J'y suis né, — je n'en suis jamais sorti, — et j'ai cinquante-cinq ans à l'heure qu'il est...

Alors vous connaissez, de nom et de réputation, toutes les familles notables des alentours? .

— A dix lieues à la ronde, — oui, mon g-enlilhomme.

— N'y a-t-il pas, à quelque distance de ce village, un château qui s'appelle le château de la Tremblaye?

— A une lieue et demie, ou environ.

— C'est une famille hautement considérée dans le pays, n'est-ce pas que cette famille de la Tremblaye?...

— Vous voulez dire, mon gentilhomme, que c était une grande et noble famille...

— Gomment, c'était'^

— Elle est, hélas! éteinte aujourd'hui.

— Complètement?

— Complètement? race disparue!...

— Ainsi, le dernier des la Tremblaye est mort sans postérité?

— Le marquis Réginald, — un vrai gentilhomme, un vrai grand seigneur, celui-là! — avait eu plusieurs enfants, morts successivement.

Il avait pris avec lui un beau et bon jeune homme, — le fils d'un paysan de ses domaines; — il lui avait fait donner une éducation digne d'un prince; — il l'aimait comme son propre enfant, et il se proposait de lui laisser, en l'adoptant régulièrement, son nom, son titre et toute sa fortune...

— Et, — demanda Raoul, qui faisait sur lui-même les plus violents efforts pour dominer une émotion facile à comprendre, — n'a-t-il pas fait ce que vous dites?

— Hélas! non...

— Et pourquoi?

— Il n^en a pas eu le temps, — la mort l'a surpris trop tôt, — une attaque d'apoplexie l'a foudroyé à l'improviste, et l'acte d'adoption n'était pas signé...

— Ce qui fait que, sans doute, le jeune homme dont vous parlez n'a pu rester en possession des biens que lui destinait le marquis de la Tremblaye?

— Comme vous dites, le pauvre jeune homme, le jour même des funérailles de son père d'atlection, a été chassé du château...

' — Chassé!

— Oui, monsieur, — chassé honteusement!

— Et par qui?

— Par trois mauvais drôles, — trois héritiers collatéraux, que le marquis Réginald, tant qu'il avait vécu, s'était bien promis de déshériter après sa mort...

— Et le jeune homme, qu'est-il devenu?

Justice et vengeaace, répliqua le fils du bracouaier Roger Rigaud. (P. 848.)

LIV. 106. - XAVIEH DK MO.YIÉPI.N. - LES MYSTÈRES DU PALAIS-ROYAL. - ÉD. 1.

ROUFF ET C'9. LIV. 106.

— On lien sait rien.

— Il a quitté le pays?

— Dès le soir dont je vous parle.

— Et il n'est jamais revenu?

— Jamais. — Ce qui a étonné bien des gens.

— Pourquoi donc?

— Parce que, du caractère dont on connaissait ce jeune homm.-, tout le monde croyait qu'un jour ou l'autre il reparaîtrait pour se venger...

— Ah ! on croyait cela?

— Oui, monsieur, — on le croyait et on rcspérait... — Chacun s'intéressait à lui, et tout le monde détestait les trois collatéraux...

— Eh bien, mais qui sait? — Ce jeune homme peut revenir encore. L'hôte secoua la tête.

— Je ne crois pas, — dit-il. — La vengeance est un plat qu'on ne doit pas laisser refroidir si longtemps... quand on l'aime.

— Bah! cela dépend des goûts... — Je crois, moi qui vous parie, que la vengeance se mange très bien froide...

— Ah! vous pouvez avoir raison, mon gentilhomme, et je ne me permettrai pas de vous contredire...

— Autre chose: — A qui, maintenant, appartient le château de la Tremblaye ?

— Aux trois héritiers, parbleu! aux trois collatéraux...

— Comment les appelez-vous?

— Oh! des noms de l'autre monde... — c'est tout ce qu'il v a do plus petite noblesse...

— Cependant ils tenaient aux la Tremblaye?

— Oui, mais par des mésalliances.,,

— Enfin, ces noms ?

— Le chevalier de Jacquemet, — le vicomte de Vertapuy et le baron de Mornesouche...

— Mais comment se peut-il faire qu'ils ne se soient pas enteridus pour que le château et les terres restassent la propriété de l'un d'eux? — Ils sont donc pauvres?

— Ils sont énormément riches, au contraire, — en dehors même do l'héritage du marquis Réginald.

— Eh bien ?

— Eh bien! que voulez-vous, mon gentilhomme? — ils ne peuvent pas s'accorder, et depuis que la succession est ouverte à leur prolil, ils

mangent en proci^s plus que les revenus des domaines de la Tremlaye...

— Alors ils sont complèlcmenl brouillés?

— Xon pas, — ils plaident les uns contre les autres, mais cela ne les empêche pas de vivre en bonne intelligence...

— C'est bizarre I...

— C'est comme cela, mon gentilhomme. Tenez, dans ce moment ces messieurs sont tous les trois au château, en compagnie de leurs procureurs; ils chassent ensemble toute la matinée; — à midi, ils s'ea- Yoient des assignations d'uue aile à l'autre, — et, le soir, ils se grisent de conipagiiio...

— Et ils ne sont point aimés de leurs vassaux?

— Ils en sont abhorrés! — Ce sont les maîtres les plus durs, les ]ilus impitoyables ; — c'est à (jui se plaindra d'eux parmi leurs tenanciers, et je ne serais point étonné d'apprendre qu'un de ces jours quelque balle, })artie du laillis, est arrivée à leur adresse...

— Comment, c'est à ce point-là?

— Mon Dieu, oui.

— Et ces trois personnages sont-ils entourés de leur famille?

— Ils n'en ont pas.

■ — Quoi, garçons tous les trois?

— Oui, monsieur; — seulement le chevalier de Jacquemet va, diton, se marier sous peu.

— Vraiment I — etqui épouse-l-il? — quelque jeune, riche et belle héritière, sans doute?

— Riche, — oui, — la plus riche héritière peut-être de toute la Picardie; mais pour jeune et belle, nennil... — sa fiancée est une vieille {îWq^ — si vieille et si laide, que, malgré ses trois ou quatre millions de dot, elle n'a jamais pu trouver d'épouseur... — elle a près de quarante ans, à l'heure qu'il est, — elle est d'une santé chancelante, et le bruit public aflirme que si M. de Jacquemet l'épouse, c'est dans l'espoir d'en hériter bientôt.

La conversation en resta là. Raoul savait ce qu'il voulait savoir. Il congédia l'hôte, — il se mil au lit, — et il ne dormit pas.

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