LES VALETS
Le lendemain matin, — au i^rand élonnement de Tex-sergent La Rose et de ses hommes, — Raoul ne donna point, comme de coutume, l'ordre de se remettre en marche.
Toute la journée se passa dans la plus complète inaction.
Seulement, vers midi, Raoul fit monter dans sa chambre l'ancien garde française, et lui dit :
— Nous agissons ce soir, — ce soir vous toucherez la récompense promise ; — pas un mot de ceci à vos gens, de pour d'indiscrétion ; — si je m'ouvre à vous, c'est qu'il est indispensable que vous surveilliez votre monde pour éviter les abus de cidre et d'eau-de-vie... — J'ai besoin que, ce soir, toutes les têtes soient calmes et tous les esprits lucides... Vous m'avez bien compris, n'esl-ce pas?
— Par ma guitare et par mon épée ! — s'écria La Rose, — vous serez content de moi... — je réponds de tous mes hommes... — Si l'un d'eux s'enivre aujourd'hui, je veux perdre mon nom de La Rose et mon surnom de la Clef dc^ cœurs...
— C'est bien.
— Puis-je vous adresser une question, monsieur?
— Faites.
— Pour quelle heure l'expédition?
■ — Nous partirons d'ici à dix heures du soir.
— 11 suffit, — nous serons prêts ...
Le reste de la journée, — nous le répétons, — s'écoula sans amener le moindre incident.
A l'heure dite, tous les hommes étaient en selle, et la petite troupe, précédée par Raoul, qui cette fois avait pris la tête de la colonne, se dirigeait silencieusement vers le château de la Tremblaye.
Il était onze heures du soir quand les cavaliers atteignirent les premières maisons du hameau disséminées autour du manoir.
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On sait que les paysans ont cela de commun avec les poules et les autres volatiles, que les uns gagnent leurs lits et les autres leurs perchoirs presque en môme temps, c'esl-à-dire à la tombée de la nuit.
Les rues du hameau étaient donc absolument désertes, et la cavalcade les traversa sans que personne s'aperçût de son passage.
Au lieu de s'arrêtera la porto d'honneur, Raoul continua cà longer les murailles du parc.
Il arriva ainsi à une porte qui s'ouvrait en dehors au moyen d'un secret que le jeune homme connaissait à merveille.
Le secret n'avait point été changé.
La porte , au premier effort, tourna sur ses gonds.
Tous les cavaliers mirent pied à terre et, conduisant leurs montures parla bride, pénétrèrent dans le parc.
Les chevaux furent attachés par la bride à des troncs d'arbres.
Ensuite les nocturnes aventuriers se divisèrent en deux troupes, Tune conduite par Raoul, — l'autre dirigée par La Rose, que Raoul avait mis au fait do tous les détails de son plan.
Les deux troupes se dirigèrent vers le château.
La vaste façade n'offrait, dans les ténèbres, que deux ou trois points lumineux.
Ces lueurs jaillissaient des fenêtres de la salle à manger, qui se trouvait au premier étage, et de celles des offices et des cuisines, situées à un rez-de-chaussée à demi souterrain.
Raoul s'approcha de l'une de ces ouvertures.
11 vit, réunie, buvant et jouant, toute la valetaille du château.
Parmi ces domestiques se trouvaient, — en petit nombre, — quelques anciens serviteurs du marquis Réginald.
Ce ne fut point sans émotion que le jeune homme reconnut ces visages, qui lui rappelaient les meilleures et les plus belles années de sa vie.
Tandis que Raoul regardait, il vit un valet en grande livrée entrer dans la salle basse, portant sur un plateau un immense bol d'argent complètement vide.
Bol et plateau furent placés sur un dressoir.
— Eh bien! — dit à l'arrivant un autre valet, d'un ton assez haut pour être entendu de Raoul, — qu'est-ce qu'ils font, là-iiaut?
— lisse grisent,, pardieul... voilà ce qu'ils font... — c'est assez leur habitude...
— Alors, ils n'ont pas besoin de toi?
— Ma foi, non ; — je viens de leur confectionner un second bol de vin chaud pareil à celui-ci qu'ils ont déjà vidé... Avant de mettre à sec cet océan de vin de Gascogne épicé, ils en ont pour une bonne heure... — D'ailleurs, s'ils veulent autre chose, ils sonneront.
— En ce cas rien ne nous empêche de nous attabler à notre tour, et de nous griser comme nos maîtres?...
— Rien absolument.
■ — Eh bien! assieds-toi et buvons...
— Va, comme il est dit! — répliqua le laquais. Puis il s'attabla et remplit son verre.
Raoul n'avait pas perdu une seule des paroles qui venaient d'être échangées entre les valets.
Le jeune homme compta ces derniers; ils étaient dix.
Il y avait, en outre, quatre ou cinq femmes, — - filles de chambre ou jardinières.
Vraisemblablem.ent la domesticité du château était là, au grand complet :
— Tout me favorise!... — pensa Raoul, — et le hasard est pour moi!...
Puis, faisant un signe à ses hommes, il quitta son poste d'observation, et tournant autour du château il gagna une porte de service, qui, par un couloir assez long, communiquait avec les cuisines et les autres dépendances du rez-de-chaussée à demi souterrain.
L'office dans laquelle les domestiques se trouvaient réunis avait deux issues.
A l'une des portes, — en dehors, — Raoul plaça l'un de ses hommes en sentinelle, avec la consigne de ne laisser sortir personne.
Lui-même, avec quatre autres des aventuriers, entra par la seconde porte.
Tous les cinq avaient le pistolet au poing.
Ajoutons que les mines des compagnons du jeune homme étaient formidables.
A la vue de cette subite invasion, une profonde stupeur s'empara des valets qui se crurent perdus.
Les femmes commencèrent à pousser des cris déchirants.
— Silence! — dit Raoul d'une voix tonnante, — il ne vous sera pas fait de mal...
Puis, s'adressant à l'un des anciens serviteurs du marquis Réginald :
— Aubry, ne me reconnaissez-vous pas? — dit-il.
Lo vieux domestique considéra poudaul uu instant le jouiio liomme qui lui parlait.
Ensuite, joignant les mains et les étendant vers lui, il s'écria :
— Dieu de Dieu !... est-il vraiment possible que je ne me trompe pas?... Monsieur Raoul, est-ce bien vous?...
— Oui, c'est moi, c'est bien moi, — répondit le jeune bomme; — et puisque vous savez qui je suis, et ce que je suis, dites à vos camarades qu'ils se rassurent et qu'ils n'ont rien à craindre de moi...
— Mais, au nom du ciel, — poursuivit le vieux serviteur, — au nom du ciel, monsieur Raoul, que venez-vous cbercher ici?...
— Justice et vengeance, — répliqua le fils du braconnier Roger Rigaud, — justice des infâmes qui ont fait mourir de faim mon père el ma mère!... vengeance des lâches qui m'ont chassé de mon héritage !...
Peut-être Aubry, tout tremblant, allait-il répliquer. Raoul ne lui en laissa pas le temps.
— Que personne ne sorte d'ici, — dit-il en s'adressant à deux de ses hommes; — sur votre tête, vous me répondez de tous ces braves gens; — ayez pour eux les plus grands égards, — mais si quelqu'un tentait de s'échapper malgré vous, feu sur lui, et criez : « A l'aide! »
Au moment où Raoul achevait de donner cette consigne, une énorme sonnette relentit avec violence dans l'intérieur même de l'office.
Raoul connaissait cette sonnette.
Elle communiquait avec la salle à manger du premier étage et servait 0 à appeler les domestiques.
Il y eut un intervalle de silence.
Puis la clochette retentit de nouveau, et, cette fois, d'une façon pour ainsi dire convulsive.
— Ah! — s^écria Raoul avec un rire d'une effrayante expression, — les maîtres du logis s'impatientent; — il ne faut pas les faire attendre plus longtemps, j'y vais!...
Et il sortit.
Je me demande si je dois faire à un misérable tel que vous l'iiouneur de croiser mou ép6e avec la sienne. (P. 833.)