LES MAITRES
Le succès de rexpédition n'était désormais pas douteux; il devenait même à peu près superflu d'user plus longtemps des précautions dont on s'était environné jusque-là.
Liv. 107. — XAVIER DE MONTÉPIN. — LKS MYSTÈRES DU PALAIS-ROYAL. — ÉD. J. ROL'FF ET C''?. LIV. 107
850 Li^b A1\STERES DU l'ALAIS- HO V AL
Si les buveurs qui s'enivraient en haut entendaient retentir dans les escaliers des pas rapides- et nombreux, ils devaient supposer tout simplement que leurs laquais s'empressaient pour répondre à leur appel.
Quelques secondes suffirent à Uaoui et à sa petite troupe pour gagner l'étage supérieur.
La Rose était resté au rez-de-chaussée.
Autour de la salle à manger régnait un large couloir, destiné à faciliter le service.
A chacune des quatre portes qui donnaient accès dans ce couloir, Raoul plaça un homme.
Tandis qu'il s'occupait de ce soin, il entendait des voix avinées crier à tue-tète :
— Ces drôles arriveront-ils, à la fm!...
— Je crois, Dieu me damne ! qu'ils se moquent de nous !...
— Ce vin épicé est détestable!...
— Il y manque de la cannelle!...
— Et du citron !...
— Et du sucre!..,
— Le cuisinier est un cuistre !
— Le maître d'hôtel est un polisson!...
— Ce sont tous des faquins!...
— De plats gueux!...
— Il faut chasser ces coquins-làl...
— C'est ça, chassons-les I...
— Mais viendront-ils?...
— Je ne sais qui me retiendra de passer mon épée au travers du corps du premier qui paraîtra...
En ce moment la porte s'ouvrit.
Le premier qui parut, ce fut Raoul.
Il entra seul et referma la porte derrière lui.
Il avait son cha!)eau sur la tête, — son épée nue sous le bras gauche, et ses pistolets à la ceinture.
Il fit quatre ou cinq pas vers la table, croisa ses bras sur la poitrine, et dit :
— Vous avez appelé, messieurs, je crois?... — Me voici... — Que voulez-vous?
Une surprise profonde, mais qui cependant n'était pas encore de. l'épouvante, se peignit sur le visage des convives. Ces convives étaient au nombre de six.
Le chevalier Glodulphe-Eléonore de Jacquemct;
Le vicomte Anlénor de Vertapuy;
Le baron Stanislas-Landolphe-Adhémar de Mornesouche ;
Et enfin, les trois hormiies de loi, assistant de leurs conseils loyaux et désintéressés les trois héritiers.
Tous les six en étaient arrivés à la première période de l'ivresse.
Mais celte ivresse produisait sur eux des ellets différents.
Le visage du chevalier de Jacquemet était d'un beau rouge pourpre.
Celui du vicomte de Vertapuy prenait un ton jaune, marbré de petites taches violettes.
Le baron de Mornesouche ne semblait ni plus ni moins coloré qu'à l'ordinaire ; mais il ne pouvait ouvrir ses yeux papillottants, et sa langue déjà pâteuse lui refusait absolument le service.
Quant aux trois hommes vêtus de noir, suppôts de la hideuse chicane, leurs nez rougis et bulbeux tranchaient au milieu de leurs figures blafardes, encadrées dans des cheveux gras et plats et dans de longues oreilles rouges.
Tous les six, — nous le répétons, regardèrent avec une surprise profonde et naturelle le nouveau venu.
Les gens de loi ne le connaissaient point. Quant aux héritiers, ils n'avaient pas encore pu le reconnaître.
Raoul fit un pas de plus en avant.
Il lixa de nouveau son regard menaçant sur les laides figures du chevalier du vicomte et du baron, et il répéta :
— Me voici.'.. — que voulez- vous ?
Le chevalier de Jacquemet était, sans contredit, la plus forte tête du triumvirat.
Nous l'avons déjà vu à l'œuvre.
Ce fut lui qui, le premier, se rendit maître de sa surprise, et regardant Raoul d'un air méprisant, il dit :
— Qui êtes-vous, et comment vous trouvez-vous ici?
La vérité est que M. de Jacquemet ne reconnaissait point Raoul, qu'il n'avait aperçu qu'une seule fois et qui d'ailleurs était bien changé depuis l'époque de leur unique entrevue.
Au lieu de répondre à la question du chevalier, Raoul décroisa ses bras, souleva son chapeau et dit :
— Messieurs, regardez-moi bien...
— Après? — fit l'héritier de Réginald.
— Vous souvenez-vous de moi, maintenant?
— Je ne vous ai jamais vu.
— Vous m'avez vu, monsieur, — vous m'avez vu, bien en face !... — et ce jour-là je vous ai crié que je ne vous disais pas adieu, car nous nous reverrions... — Je liens ma parole : — me voici...
Los derniers mots de Raoul éveillèrent à l'instant même un souvenir dans l'esprit de M. de Jacquemet.
Ce souvenir, — pareil à un éclair dans une nuit sombre, lui montra dans le passé, — à l'heure du souper des funérailles, — le fils d'adoption du marquis Réginald, pâle et jurant de se venger.
A coup sûr il y avait i)éril. Mais sans doute, ce péril pouvait être conjuré. Raoul semblait seul.
M. de Jacquemet résolut de faire bonne contenance.
M. DE JACQUEMET
M. le chevalier de Jacquemet, disons-nous, résolut de faire bonne contenance en face d'un péril dont l'imminence et la gravité ne lui paraissaient point démontrées de façon certaine.
En elfet, nous le répétons, Raoul semblait seul, — et M. de Jacquemet avait, ou du moins croyait avoir à sa disposition ses cinq convives et ses douze laquais.
11 le prit donc sur un ton très haut :
— Ah! ah! — fit-il en toisant dédaigneusement Raoul, — je crois vous reconnaître, en effet...
Et comme le jeune homme continuait à garder un silence menaçant, il poursuivit :
— N'ètes-vous pas ce fds d'un paysan... ce vagabond, que mon digne parent, feu le marquis Réginald, avait recueilli par charité?...
Raoul, en entendant ces mots, devint d'une pâleur livide. Une ride profonde creusa son front.
Il mordit si violemment sa lèvre inférieure qu'une goutte de sang en jaillit, et sa main se crispa sur la garde de son épée.
Mais il domina presque aussitôt les symptômes du terrible ouragan
qui se formait dans son sein ; et c'est d'une voix presque calme qu'il répondit :
— Oui, monsieur, je suis bien celui que vous dites...
— 11 a peur! — pensa M. de Jacquemet en voyant ce calme; — sans doute il croyait me trouver seul et m'épouvanter par sa présence... il se voit maintenant pris au piège, comme un vrai sotl...
Et, fort encouragé par cette conviction, il poursuivit :
— Je ne sais quel était votre motif en vous présentant dans ce château, ainsi que vous venez de le faire, d'une façon fort inconvenante et sans y avoir été autorisé par les propriétaires légitimes... — mais si énorme que soit cette action, je ne veux point vous en faire un crime, car, en vérité, vous ne pouvez pas être au courant des façons d'agir des hommes bien nés... — J'imagine que vous venez solliciter notre protection, ou implorer de nous un secours... Assurément vous ne méritez ni l'un ni l'autre, et vous ne semblez pas digne du moindre intérêt, mais, néanmoins, en mémoire de notre digne parent, feu le marquis Réginald, nous ne vous ferons pas jeter à la porte par nos laquais, et même nous ne vous refuserons point quelques écus... — Descendez donc à la cuisine, dont vous devez connaître le chemin... dites à mon valet de chambre de me venir parler sur-le-champ, et je lui donnerai l'ordre de vous remettre une petite somme...
Les regards de Raoul, fixés d'abord sur M. de Jacquemet, s'étaient abaissés peu à peu pendant cette longue tirade, et maintenant se fixaient sur le plancher.
Après les derniers mots du provincial, le silence s'établit.
Ce silence gênait M. de Jacquemet, qui, voyant que son interlocuteur ne bougeait pas, s'écria :
— Eh bien, qu'attendez-vous là?...
Raoul releva la tête.
L'expression de ses yeux fit, en ce moment, tressaillir M. de Jacquemet, qui, malgré ses convives et ses laquais, commença à ressentir les très vives atteintes d'une horrible frayeur.
— Ce que j'attends? — répéta Raoul d'une voix lente et grave, — je délibère et je me consulte...
— Et à quel sujet? — murmura M. de Jacquemet tout tremblant.
— Je me demande si je dois faire à un misérable tel que vous l'honneur de croiser mon épée avec la sienne... ou si je vais, tout simplement, vous enfoncer ce couleau dans le ventre ou vous brûler la cervelle d'un coup de pistolet...
La rouge figure de M. de Jacquemet était devenue verdâtre.
La frayeur faisait place à Fangoisse la plus indicible. Il se leva en renversant sa chaise, — tandis que les autres convives restaient immobiles, cloués à leur place par la stupeur.
— Monsieur... monsieur!... — cria-t-il, — j'espère que vous ne m'assassinerez pas...
Raoul remit son chapeau sur sa tête, et, jjrenant son épée dans sa main droite, il marcha sur M. de Jacquemet en disant :
— On n'assassine point les loups ni les serpents... on les tue et tout est dit...
— Celui qui tue un homme sans défense est un lâche!... — hurla le malheureux provincial.
— Un lâche ! — répéta Raoul.
— Oui, un lâche!...
— Et c'est vous, misérable!... c'est vous qui parlez de lâcheté!... — Mais, enfin, soit, — je veux bien vous laisser cette chance de salut... — Je descends jusqu'à vous... — je vais vous tuer... mais en duel... — Allons, monsieur, défendez-vous!...
— Je ne le peux pas... — balbutia M. de Jacquemet.
— Et pourquoi?
— Vous voyez bien que je n'ai pas d'arme...
— En voilà, — fit Raoul, qui désigna du bout de son épée une panoplie formée contre l'un des panneaux de la boiserie.
Le gentilhomme provincial, dont la tête depuis un instant semblait complètement perdue, s'élança vers la panoplie et saisit une épée.
Mais, au lieu de revenir sur Raoul, il s'empara du cordon de sonnette appendu auprès du trophée, et il l'agita avec toute la force du désespoir.
Un sourire de haine immense et de profond mépris vint aux lèvres de Raoul.
— Oh! le lâche ! — murmura-t-il. Cependant M. de Jacquemet sonnait toujours.
Par la meilleure de toutes les raisons, personne ne répondait à son appel.
Peu à peu il perdit l'espoir d'être secouru par ses laquais, espoir qui l'avait soutenu pendant quelques secondes.
Il fil alors un mouvement comme pour revenir à Raoul ; n\als passant à côté de l'une des portes donnant dans le couloir, il l'ouvrit rapidement et voulut s'élancer dehors, pensant s'échapper dans les ténèbres.
Il se heurta contre un homme, armé jusqu'aux dents, qui, d'une main, lui présentait la pointe d'une épée, et, de l'autre, le canon d'un pistolet.
Le chevalier poussa un cri de fureur et de désespoir, puis, tournant sur lui-même, il rentra dans la salle à manger, en chancelant comme un homme ivre.
Il était anéanti.
Une triple et terrible sensation le tira de cette lâche atonie.
Raoul venait de le souffleter, de lui cracher au visag-e, et, le faisant pirouetter devant lui, il lui chargeait les épaules de grands coups de plat d'épée.
Ce multiple et honteux outrage eut pour efi'et immédiat de donner un éclair de courage au misérable qui venait de le recevoir.
M. de Jacquemet ploya les genoux et se rassembla, comme un jaguar qui va bondir.
Un rauque hurlement s'échappa de sa gorge, — ses yeux s'injectèrent de sang-, — des flocons d écume apparurent aux coins de sa bouche ; — enfin il s'élança sur Raoul.
Ce dernier le reçut au bout de son épée.
Quelques lig-nes de fer pénétrèrent dans la poitrine de M. de Jacquemet qui se rejeta en arrière.
Trois fois de suite il revint à la charge avec une aveugle et incroyable furie.
Trois fois de suite il rencontra, comme un mur de fer, la pointe de cette épée impassible, et il recula tout sanglant.
Trois ruisseaux de sang coulaient de ses trois blessures, dont aucune n^était dangereuse, mais dont l'une le rendait hideux, car la peau du front était fendue dans toute sa hauteur, et le malheureux chevalier n'avait plus ligure humaine.
Alors, ce courage factice dont nous avons parlé lui fit défaut tout à coup et complètement.
Le misérable, au lieu d'attaquer de nouveau Raoul, jeta son épée et s'enfuit.
Sa fuite ne pouvait l'entraîner bien loin, car il savait les portes gardées, — il tournait donc autour de la table, poursuivi par son adversaire, qui lui criait, mais vainement, les mois les plus outrageants, afin de le décider à remettre l'épée à la main.
Yoyant que ces insultes ne produisaient d'autre résultat que d'activer
la course de son adversaire, Raoul le saisit par le collet de son habit.
l'arrêta, — le souffleta de nouveau à cinq ou six reprises, et enfin le précipita de toute sa hauteur, le visage sur la table.
Le front du chevalier était déchiré.
La douleur fut ati"oce.
Cette douleur produisit sur M. de Jacquemet l'effet que produit une mèche ardente appliquée au flanc d'un vieux cheval fourbu et poussif : — elle lui rendit quelques secondes d'énergie factice.
Il se releva, et, saisissant un couteau sur la table, il se jcla sur Raoul, Tétreignant de son bras gauche et s'eflorçant de le frapper de la main droite.
11 y parvint; — mais la pointe du couteau glissa sur la boucle de la ceinture de Raoul.
Ce dernier, un instant surpris par cette agression imprévue, se remit bien vite.
11 comprima le bras droit de M. de Jacquemet, il lui enleva sou couteau, puis, serrant contre sa poitrine le gentilhomme provincial avec une force surhumaine, il lui enfonça entre les deux épaules l'arme improvisée.
Raoul sentit un tressaillement convulsif passer dans les membres de son ennemi vaincu...
Alors il dénoua son étreinte, et le hideux cadavre tomba lourdement sur le parquet qu'il ensanglanta.