‹ Les mystères du Palais-RoyalChapitre 136 sur 183 · FAUTE DUNE BALLE · texte numérisé non relu

FAUTE DUNE BALLE

Raoul de La Tremblaye avait passé bien des jours, bien des mois, bien des années à se dire qu'il ne désirait rien en ce monde aussi passionnément que la vengeance. Il l'avait dit et il le croyait.

Maintenant que ce but de sa vie venait d'être atteint, était-il heureux?

Non pas.

Jamais il ne s'était senti aussi profondément triste et sombre, — jamais il n'avait regardé le présent et l'avenir d'un œil aussi découragé.

Plaisirs, — honneurs, — fortune, — amours, — tout cela lui apparaissait comme à travers un crêpe.

Désormais l'esprit de Raoul ne donnait plus audience qu'à des pensées lugubres.

Le triste jeune homme ne connaissait plus que de nom le sommeil et l'appétit.

Aussi le voyait-on pâlir et maigrir de la façon la plus lamentable, et le fidèle Jacques se désespérait.

Raoul, en cet état de choses, fut repris par ces velléités de suicide auxquelles nous l'avons vu, jadis, céder sans trop de résistance, et il les caressa complaisamment et de la meilleure foi du monde.

Cependant, avant d'envoyer son âme — à laquelle il ne croyait guère — au diable, — auquel il ne croyait pas du tout, — il résolut de tenter un dernier effort.

En d'autres termes^ il décida qu'il essayerait de se rattacher à la vie par une passion quelconque.

Or, de quelles passions pouvait-il se servir pour cette suprême expérience?

L'amour?...

Mais Raoul se persuadait que son cœur était plus mort et plus glacé que celui d'un vieillard.

Le vin?...

La seule pensée d'une ivresse habituelle inspirait au jeune homme une de ces répugnances dont on ne triomphe pas.

Le jeu?. . .

Ah! le jeu?...

C'était vrai.

Donc, restait le jeu.

Raoul se dit que les cartes lui avaient donné sa fortune, et que — peut-être, — elles ne lui refuseraient pas maintenant quelques-unes, de ces émotions dont il avait besoin pour vivre.

Ce n'était plus le gain qu'il voulait demander aux tapis verts, — c'était un intérêt dans sa vie.

Il retourna donc à cette maison de la rue Saint-Honoré, dans les salons de laquelle nous l'avons accompagné si souvent déjà.

Ici, rien ne serait plus facile à un romancier moins consciencieux que nous le sommes, que de s'étendre tout à son aise et de raconter, durant bien des pages, d'émouvantes alternatives de perte et de gain...

Mais, mon Dieu! que cela serait donc ennuyeux, et avec quelle religieuse complaisance nous allons nous abstenir! ...

Une demi-douzaine de lignes nous suffiront, et grandement.

La chance avait tourné pour Raoul.

A sa veine fabuleuse d'autrefois avait succédé une déveine invraisemblable.

Il perdit, avec une persistance non moins incroyable que celle avec laquelle il avait gagné jadis.

Il perdit, sans trêve et sans relâche, — pendant un jour, — pendant deux, — pendant dix !

Raoul se sentait au comble de la joie.

L'édifice de sa fortune se démolissait comme à miracle, mais qu'importe?

Le jeune homme atteignait son but.

Ses sombres tristesses, ses noires préoccupations avaient disparu

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complclcmeiit. Il se retrouvait iusouciaiit coimno jadis, — plus que jadis, peut-être, — c'était tout ce qu'il avait souhaité.

Bientôt Raoul vit les derniers louis de son argent comptant se fondrr au feu du lansquenet, comme un monceau de neige aux premiers rayons d'un chaud soleil de printemps

Alors il vendit le somptueux mobilier de l'hôtel qu'il occupait rue du Pas-de-la-Mule.

Puis ses tableaux...

Puis ses chevaux...

Puis ses bijoux...

Puis sa g-arderobe tout entière — ou à peu près.

A l'exception de Jacques, les valets avaient été congédiés.

Raoul loua, dans la rue Richelieu, à un troisième étag'e, un très petit appartement meublé, et s'y installa.

L'argent produit par les ventes successives dont nous avons parlé s'en alla rapidement.

Un beau jour, il ne resta plus au jeune homme que trente louis, — Ja montre armoriée qui lui venait du marquis Réginakl, et qui a joué un si grand rôle dans cette histoire, — et une paire de pistolets, gardés dans le but de se faire, un beau matin ou un beau soir, sauter la cervelle.

Raoul mit ving^t louis dans sa poche et s'en alla au jeu avec le projet — si la veine ne lui était point redevenue favorable — de donner à Jacques les dix louis restants, avant de se loger une balle dans la tête.

La veine n'avait point tourné. Les vingt louis disparurent en cii)q minutes.

Raoul prit très philosophiquement son parti de cette situation, prévue par lui depuis longtemps.

n quitta la maison de jeu, et, tout en sifflottant du bout des dents un air à la mode, il revint cliez lui pour se tuer.

Il monta donc ses trois étages, et, comme il avait donné à Jacques la permission de sortir, il ouvrit la porte lui-même avec une clef qu'il avait dans sa poche.

Il alluma une bougie.

11 enveloppa les dix louis dans une feuille de papier blanc, sur laquelle il écrivit :

Ceci est un souvenir pou?' mon fidèle Jacques.

Puis, cela fait, il prit les pistolets et en examina le bassinet, afin de s'assurer que la poudre de l'amorce était sèche.

Raoul eut en ce moment une violente et désagréable déception.

Le bassinet était vide...

Il enfonça la bag-uotte dans chacun des canons. Ces canons n'étaient point chargés.

Raoul frappa du pied avec colère et fouilla dans un meuble pour y trouver de la poudre et des balles que deux jours auparavant il y avait plac«''es lui-même.

Vaine recherche.

La poudre et les balles avaient disparu.

— Ah! de par tous les diables î... — s'écria Raoul avec une véritable fureur, — voici qui devient trop fort!

Et il continua ses investigations dans l'appartement.

Kilos ne produisirent pas le moindre résultat.

Aucun tiroir ne renfermait le moindre grain de pouflre ou do plomb.

Les pistolets étaient, ce soir-là, les armes le plus parfaitement inoffensives du monde entier.

Nous ne devons point laisser partager h nos lecteurs l'étonnement naturel de Raoul.

Rien de plus simple et de plus facile que de leur expliquer ce fait qui sembla inouï à M. do La Tremblaye.

Guidé par l'instinct de son attachement, Jacques redoutait de voir son maître prendre à l'improviste un parti terrible.

La persistance de Raoul à garder ses pistolets, tandis qu'il se défaisait de tant d'autres objets, en apparence plus utiles, avait redoublé les craintes du jeune valet de chambre.

Au risque donc d'encourir la colère et de supporter les reproches de son maître, ii avait décharg-é les pistolets et caché la poudre et les balles dans la paillasse de son propre lit.

Or, il était beaucoup trop lard pour que Raoul put songer à acheter, cette nuit-là, d'autres munitions.

Force lui était donc de renoncer — momentanément du moins à

son projet meurtrier.

11 lui restait, à la vérité, la ressource de se jeter par la fenêtre, ou de se passer son épée au travers du corps.

Mais le suicide a ses manies, ni plus ni moins que toutes les autres passions.

Tel Anglais se coupe la gorge avec son rasoir par un jour de brouillard, qui ne se pendrait pour rien au monde.

Tel autre, au contraire, s'accroche fort confortablement à un clou, planté <7f/Aoc, qui ne voudrait point se risquer à la glaciale morsure d(î l'acier.

Le négociant qui b:e tue pour cause de faillite — (oxistc-t-il encore

aujourd'hui?) procède avec le pistolet, — l'arsenic lui ferait horreur.

Proposez à la grisette amoureuse de se détruire autrement que par le charbon allumé dans un réchaud, — l'infusion de gros sous vertdegrisés dans du vinaigre, — ou par le plongeon dans la Seine ou dans le canal Saint-Martin, et vous verrez de quel air elle vous recevra.

Quelques-unes, il est vrai, essayent de se plonger dans le cœur de très petits ciseaux à découper la broderie ; mais, comme elles n'y parviennent point généralement, nous ne mentionnons cette exception que pour mémoire.

Bref, Raoul voulait mourir en se brûlant la cervelle, et pas autrement.

Quand son premier désappointement fut un peu passé, — quand son premier courroux se fut exhalé, il se dit :

— Vivons jusqu'à demain matin^ puisqu'il le faut absolument!... somme toute, cette nuit sera bientôt passée!...

Mais, immédiatement après, et par manière de reflexion, il ajouta :

— Bientôt passée?... pas déjà tant... car que faire, la nuit, à moins que l'on ne dorme?... Et, certes, je ne songe guère à dormir.

A force de chercher l'emploi des quelques heures qui lui restaient à vivre, Raoul finit par le trouver.

— Allons au bal de l'Opéra, — se dit-il; — là, du moins, j'attendrai le jour en nombreuse et bruyante compagnie...

Cette résolution une fois prise, Raoul défit le petit paquet préparé pour Jacques.

Il mit les dix louis dans sa poche, et il quitta l'appartement et la maison, non sans regretter le profond repos que quelques grains de soufre et de salpêtre noircis et un petit morceau de plomb n'auraient point manqué de lui procurer.

Singulières dispositions pour aller au bal!...

Nous pensons qu'aucun de nos lecteurs ne fera difficulté d'en convenir.

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Kl celle femme... celte femme demanda le domino rose, qui doue est-elle? (P. 880)

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