LE BAL MAS^IÉ
Dès le mois de novembre de l'année 1716, M. le duc d'Orléans, régent de France, avait accordé au duc d'Antin la permission do donner, chaque hiver, des bals masqués dans la salle de l'Opéra.
I.IV. 110. - XAVIER DE MO.NTÉriN. - LES MYSTÈRES DU PALAIS-ROYAL.- ÉDIT. J. ROIJFF 8T ci". LIV. 1 (0
Le nombre de ces bals fui, dans l'origine, réglé à trois par semaine.
Cette fondation d'un amusement nouveau eut dès l'abord un immense succès.
Ce qui contribua sans aucun doute à cette vogue, c'est qu'un certain père Sébastien, religieux carme ', qui, tout moine qu'il était, ne voulait point rester étranger aux plaisirs mondains, avait trouvé le moyen d'élever facilement, et en moins d'une heure, le plancher du parterre au niveau de la scène.
La scène, ainsi réunie à la salle, forma un local immense, éclairé par une multitude de lustres, et dans lequel la foule des gens masqués et déguisés donna ses costumes bizarres et bigarrés, et ses multiples intrigues, en spectacle aux gens plus calmes qui remplissaient les loges.
Cette comédie, — au dire des contemporains, — en valait au moins une autre.
Le plus grand nombre des dames, sous le prétexte assez vraisemblable de la chaleur excessive, finissaient, au bout d'un peu de temps, par se découvrir le visage, et laissaient voir ainsi, dans des scènes fort animées, des expressions que le masque immobile aurait malheureusement cachées.
C'était, en vérité, peu de chose que les cinq livres qu'il fallait donner à la porte pour jouir d'un semblable coup d'oeil.
Certes, personne n'eût regretté de payer même un louis par tête, les jours où le régent, paraissant à l'Opéra, venait s'offrir aux bons Parisiens comme supplément de spectacle.
Assez souvent on pouvait voir Son Altesse Royale parcourir cette arène de folie en tenant par la main une de ses maîtresses, chancelante, comme lui, sous le poids d'une demi-ivresse, et entouré de ses roués, ivres tout à fait.
Un certain soir, — après le souper du Palais-Royal, — l'ivresse du régent était telle, que l'un de ses favoris, M. de Canillac, craignit que si Son Altesse descendait, en cet état, dans la salle de l'Opéra, le spectacle ne devînt trop burlesque pour les loges.
En conséquence, il supplia Son Altesse de vouloir bien se coucher, affirmant de la façon la plus ])ositive et la plus convaincante, que la poussière^ — la chaleur, — l'éclat des lustres, la musique et le bruit de la foule, ne pourraient manquer de lui donner une abominable migraine.
Le duc eut l'air d'acquiescer à la prière de Canillac ; — il se mit au
\ . Historique.
lit on sa présence, et, pour se débarrasser plus promptemcnt do sa surveillance importune, il se mit à ronfler, comme un homme profondément endormi.
M. de Canillac, — enchanté du résultat qu'il venait d'ohtenir, — sortit sur la pointe du pied, en se frottant les mains.
A peine venait-il de refermer la porto derrière lui, que le rég-ent cessa de ronfler, • — ouvrit les yeux, — et, joyeux comme un écolier on maraude, s'élança hors du lit et sonna ses valets de chambre.
11 se ht habiller, — descendit dans la salle du bal, ot la traversa à plusieurs reprises en chancelant et titubant d'une façon qui ne tarda pas ù attirer sur lui l'attention générale.
Le lendemain, le duc d'Orléans, sachant que M. de Canillac était informé de son escapade, dit, on le voyant entrer:
— Voilà mon mentor qui va bien me gronder de ce que je fis hier, malgré lui ! . . .
— Ne le craignez pas, monseigneur, — répondit le gentilhomme — car jamais vous ne serez mon Télémaque...
Dans la disposition d'esprit où se trouvait Raoul, nous savons qu'il ne venait point au bal de l'Opéra pour y chercher un plaisir, mais tout simplement pour tuer le temps pendant quelques heures.
Le jeune homme voulait bien sentir autour de lui du bruit, du mouvement et de la joie, — mais il ne consentait point à être distrait forcément et malgré lui, des pensées fort peu couleur de rose dans lesquelles il s'absorbait.
En conséquence, et afin d'éviter l'obsession des importuns et l'odieux bavardage dos indillerents, Raoul loua au vestiaire un domino noir et un masque.
Grâce à cette double précaution, il était complètement impossible qu'il. fût reconnu par qui que ce fût.
Puis il moula le grand escalier cl se jota résolument au plus fort de la cohue, — coudoyant à droite et à gauche, sans se préoccuper des murmures menaçants qui s'élevaient sur son passage, dans les groupes qu'il disjoignait.
On comprend facilement qu'un duel ot mémo une douzaine de duels,
doivent sembler chose de méiliocro impoiiaiico à l'Iiommequi compte le lendemain malin se brûler gaillardement la cervelle.
Ce n'est pas cependant que Raoul cherchât une querelle, — oh ! mon Dieu, non.
Le coup de pistolet qu'il se destinait lui souriait autant, pour le moins, qu'un coup d'épée donné par une main élranj^ère.
Mais il trouvait une sorte de petite distraction à faire naître autour de lui ces courroux, — et il continuait à fendre la presse, — ni plus ni moiiw qu'un mari jaloux qui court après sa femme égarée dans la foule.
Du reste, — chose bizarre, — presque phénoménale, et que nous n'entreprendrons pas d'expliquer, — Raoul, sur son chemin, récolta beaucoup» d'injures, mais ne rencontra aucune querelle.
Fatigué bientôt de ce travail herculéen qui consistait à séparer violemment les massifs compacts de cette agglomération humaine, Raoul se rendit au foyer.
Là, il se promena longtemps, — aussi lugubre au milieu des folles intrigues d'amour qui se nouaient et s'enchevêtraient autour de lui, que le trappiste, debout au bord de la tombe qu'il creuse pour lui-même et h qui une voix incessante répète :
— Frère, il faut mourir!
Cependant, peu à peu, il sortit à demi de cette morose préoccupation.
Voici comment et voici pourquoi :
La plupart des dominos féminins qui se promenaient dans le foyer étaient noirs.
Raoul, dans sa promenade solitaire, ne put s'empêcher de remarcrer une jeune femme qui, à dix reprises dilférentes, se croisa avec lui.
Cette jeune femme semblait absolument seule.
Elle portait un demi-masque de velours à barbe de satin.
Son domino était rose.
Cette couleur vive et gaie tranchait sur les costumes sombres et attirait invinciblement le regard.
XXYIII
LE DOMINO ROSC
La jeune femme en domino rose, avons-nous dit plus liaut, seniLkiit absolument seule.
Les lecteurs ont le droit de nous demander comment nous savons qu'elle était jeune, puisqu'elle portait un masque de velours.
Eh! mon Dieu, n'y a-t-il pas dans la jeunesse quelque chose, un je ne sais (juoi qui la trahit involontairement, si bien qu'elle se cache?
Le visage du domino rose était caché, — c'est vrai; — mais sa taillf, svelte et souple, offrait des contours harmonieux et irréprochables.
Ce qu'on apercevait du cou, sous la barbe du masque, était d'une blancheur éblouissante et velouté comme un pastel de Lancret ou de Boucher.
Rien ne pouvait se comparer à la petitesse aristocratique des mains longues et lines, et à la cambrure espagnole du pied le plus ravissant du monde.
A travers les ouvertures du carton recouvert de velours noir, les yeux, d'un bleu sombre et profond, lançaient des regards, tantôt vifs comme des flèches acérées, ^ tantôt voilés par un nuage de mélancolique rêverie.
Enfin, • — dernier indice d'une jeunesse en toute sa fleur. — une boucle de cheveux d'un châtain pâle et d'une merveilleuse épaisseur, venait, comme un serpent cendré, lécher le haut de l'épaule droite.
Somme toute, il aurait été difficile d'imaginer quelque chose de plus complètement séduisant que cet ensemble enchanteur.
Que dcvait-ce donc être quand le masque tom])ait?
Telle fut la réflexion que se fit involontairement Raoul après avoir croisé une demi-douzaine de fois la jeune femme.
Ceci le lira, pour un instant, de sa torpeur ennuyée; mais, presque aussitôt, il se dit que celait folie, dans sa position d'homme qui n'a plus que deux heures à vivre, de se préoccuper ainsi, ne fût-ce que pour un instant, de la séduction plus ou moins grande dé^l'une des déesses du bal de l'Opéra.
En même temps. e[ afin de s'assnrer d'une façon positive du nombre
SIS I^HS MYSTÈRES I)ÏJ PALAIS-ROYAL
Je minutes qui le séparaient encore du seuil de l'éternit»*, Raoul lira sa montre et regarda l'iieure.
Il était cinq heures du matin.
A sept heures, vraisemblablement, il trouverait ouverte quelque boutique d'armurier et pourrait acheter deux charges de poudre et deux balles.
Il ne s'était donc pas trompé en pensant que la marge de son existence n avait plus que la largeur d'une couple d'heures environ.
Raoul hocha la lèlc d'un air satisfait (^t remit sa montre dans son gousset.
Il n'avait pas encore achevé ce mouvement, quand un petit cri retentit près de lui.
Un bras tremblant s'appuya sur le sien, en s'y soutenant avec force, et une voix singulièrement douce, mais agitée par l'émotion, balbutia à son oreille :
— Vous êtes le chevalier Raoul de La Tremblaye... n'est-ce pas?... A cette question inattendue, Raoul tressaillit et regarda avec
stupeur celui ou celle qui le reconnaissait ainsi, malgré son masque, et qui venait de lui adresser cette question.
C'était la jeune femme au domino rose.
Muet de surprise, Raoul cherchait une réponse.
La voix reprit, mais avec un accent suppliant et passionné :
— Oh! de grâce, monsieur, daignez me dire si vous êtes celui que je viens de nommer?
— Je suis en eiïet le chevalier de La Tremblaye^... — répondit Raoul.
— Que Dieu soit béni! — s'écria la jeune femme, — que Dieu soit béni de permettre que je vous retrouve!.,, je ne l'espérais plus...
— Quoi, madame, vous me cherchiez?
— Oui, certes, et depuis bien longtemps!
— ■ A quoi dois-je attribuer un si grand bonheur? — Car, enfin, il me semble...
Raoul s'inlcrrompit :
— Que vous ne me connaissez point? — acheva la jeune femme.
— Je ne le crois pas, du moins... — est-ce que je me trompe?
— Peut-être... dans tous les cas, vous le voyez, moi je vous connais...
— Ceci n'est pas douteux; mais comment se fait-il que, sous ce déguisement, vous m'ayez reconnu?
— Vous le saurez plus tard...
— Pourquoi pas tout de suite?,..
— Parce que, répondre à votre question, c'est vous révéler tout mon secret...
— Et vous voulez le garder pour vous?
— Je veux, du moins, choisir un autre endroit que celui-ci pour vous l'apprendre...
— Vous piquez étrangement ma curiosité, madame...
— Il ne tient qu'à vous de la satisfaire...
— Quand?
— Tout à l'heure.
— Et comment cela?
— Êtes-vous libre?
— Oui.
— Alors quittons ce bal.
— Pour aller où?
— Chez moi.
— Soit, — dit Raoul; — je vous accompag-nerai, madame; mais jedois, d'avance, vous annoncer une chose.
— Laquelle?
— C'est qu'il m'est impossible de vous consacrer plus de deux, heures...
• — Impossible?
— Complètement.
— Peut-être avez-vous un rendez-vous? — dit le domino rose en tressaillant.
— Précisément.
— Avec une femme, sans doute?
Raoul ne répondit que par un signe de tête affirmatif, accompagné d'un sourire indéfinissable.
Celle avec qui il avait rendez- vous était bien une femme, en effet...
— Et, — demanda le domino rose, — rien ne pourrait vous faire renoncera ce rendez-vous?
— Rien.
— En êtes-vous bien sûr?
— Oh! mon Dieu, oui.
— Celle qui vous attend est donc bien belle et bien aimée? Raoul ne répondit pas.
Mais il eut aux lèvres ce même sourire dont nous avons parlé tout à l'heure.
La jeune femme reprit, avec une inlonation âpre et jalouse qu'elle jic pouvait parvenir h dissimuler entièrement :
— Est-elle ici?
— (^cUc que je rejoindrai dans deux heures? — demanda Raoul.
— Oui.
— Si belle que vous soyez, madame, — répondit le chevalier, — vous cesseriez d'être la reine de ce bal, si celle qui m'attend était ici... — olle n'aurait qu'à paraître pour dominer... elle n'aurait qu'à toucher du bout du doigt l'épaule des mieux épris et des plus amoureux, et ceux-là, sans môme regarder en arrière, quitteraient leurs maîtresses pour la suivre...
— Je ne vous comprends pas, — murmura le domino rose Raoul poursuivit avec une sorte d'exaltation :
— Celle qui m'attend est la reine du monde... — Messaline insatiable, qu'on la craigne ou qu'on l'appelle, quand elle vous veut, elle vous prend... personne ne lui résiste, et personne ne lui est intidèle, car ses amants ne sortent plus de ses bras, une fois qu'elle les a refermés sur eux...
— Et cette femme... cette femme... — demanda le domino rose, — qui donc est-elle?
— C'est la Mort, — répondit Raoul.
La main du domino rose se crispa sur le bras de M. de La Tremblay e...
— Ah! — s'écria-l-elle, — je devine... vous vous battez en duel dans deux heures ! . . .
— Non, madame.
— Mais alors?...
— Je ne me bats points — poursuivit Raoul; — mais dans deux heures, je me tue...
— Vous vous tuez?...
— Parfaitement.
Sans le masque de velours noir, on eût vu le visage du domino rose devenir pâle comme une cire vierge.
— Vous vous tuez!... — répéta-t-elle pour la seconde fois, — mais .d'une voix si faible qu'elle était à peine distincte.
Raoul s'inclina affirmativement.
— Mais pourquoi?... pourquoi?... — balbutia la jeune femme.
— Ah! ceci est mon secret; moi aussi j'ai mes mystères...
— Ce secret, ne me le direz-vous point?
— M'avez-vous dit le vôtre?
Sous le vestibule, panui la foule de laquais et de valets de pied attendant leurs maîtres, se remarquait un heiduque gigantesque. (P. 8S3.)
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XAVIEIi DE JlO.MliPlN. - LES MYSTÈliES DU l'ALAIS-UO VAL. - ÉD. J. ROUFK EX C^'. LIV 1!1
• — Mais, moi, j'ai promis de vous l'apprendre...
— Eh bien, quand vous aurez parlé, peut-être parlerai-je à mon tour. . .
— Me le jurez-vous?.,.
— Impossible! .. madame!... impossible!... je ne jure absolument rien... j'ignore entièrement ce que je ferai, puisque, ainsi que je viens d'avoir l'honneur de vous le dire, cela dépend un peu de vous.
En achevant cette phrase, Raoul tira sa montre pour la seconde fois.
— Comme le temps passe! — dit-il ensuite, — nous n'avons plus que trois quarts d'heure...
— Venez donc, alors!... venez vite !...
Et, se cramponnant avec [force au bras de M. de La Tremblaye, le domino rose l'entraîna rapidement à travers les couloirs encombrés de monde.
Quelques secondes leur sufhrent pour atteindre l'escalier.
— Quelle peut être cette aventurière? — se demanda Raoul, — et comment me connaît-elle?
Sous le vestibule, parmi la foule des laquais et des valets de pied attendant leurs maîtres, se remarquait un heiduquc gigantesque, splendidement vêtu d'écarlate et galonné sur toutes les tailles.
A la vue du domino rose, le colosse se leva vivement, son bonnet fourré et galonné à la main.
— Ma voiture, — lui dit la jeune femme. L'heiduque s'élança.
L'étonnement de Raoul redoublait.