LA MONTRE
Au bout de quelques secondes l'heiduque reparut. — La voiture de madame, — dit-il.
Le domino rose reprit le bras de Raoul et sortit avec lui Devant le péristyle du théâtre attendait un magnifique carrosse, élincelant de dorures, mais sans armoiries.
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Un valet de pied, galonné comme Fheiduquc, tenait la portière oavertc. Un énorme cocher, magistralement assis sur un large siège à housse écarlale, avait peine à contenir la fougue de deux chevaux noirs i\if la plus grande taille.
La jeune femme monta.
Raoul s'élança à côté d'elle.
Le valet de pied referma la portière avec un claquement strident, et les chevaux partirent à un trot prodigieux.
A peine le carrosse venail-il de s'ébranler, que le domino rose s'empara de l'une des mains de Raoul et la serra entre les siennes.
M. de La Trcmhlaye sentit une larme brûlante couler sur cette main.
— Vous pleurez! — s'éoria-l-il.
— Oui, — murmura la jeune temme.
— Et pourquoi?
■ — Parce que mon cœur su brise I... parce que, d'ici à quelques instants, ma vie va se décider... parce que, tout à l'heure, quand vous allez me voir à visage découvert, vous me repousserez sans doule avec horreur.
— Vous repousser? — interrompit Raoul, — et pourquoi! n'ètesvous donc pas belle?
■ — Je suis belle... du moins on le dit...
— Eh bien?...
Au lieu de répondre, la jeune femme poursuivit :
— Mon cœur se brise, enfin, parce que, jadis, je vous ai fait bien du mal... j'ai du moins contribué à vous en faire... et depuis ce temps-là, je vous aime... je vous cherche... et, au moment où j'aurais pu, peut-être, réparer le passé, voici que je vous retrouve... mais c'est ponr vous reperdre encore, puisque vous voulez mourir...
Et les larmes de la jeune femme tombaient, plus pressées et plus briîlautes sur la main de Raoul. Elle souleva cette main et elle l'approcha de ses lèvres qui s'y appuyèrent passionnément.
— Mais qui donc ôtes-vous?. . . qui donc êtes-vous? — s'écria M. de La Tremblaye.
— Qui je suis. . . hélas ! vous ne le saurez que trop tôt. . .
Raoul allait insister pour le savoir à l'instant même. ]\rais le carrosse cessa de rouler.
Pendant l'entrelicn qui précède, le rapide attelage avait dévoré la dislance qui séparait le Palais-Royal de ces terrains vagues sur lesquels
s'élèvent aujourd'hui les rues de Clichy, de Londres, de Berlin, d'Amsterdam, etc..
Une faible partie do ces terrains était occupée par de grands jardins et de petites maiso?is à l'usag^e des roués du régent et des traitants millionnaires.
Le carrosse venait de franchir une large porte cochère, et, tournant autour d'une pelouse arrondie, il s'étai*. arrêté devant le perron d'un petit hôtel merveilleusement élég"ant.
La portière s'ouvrit.
Raoul et sa compagne descendirent.
A la suite du domino rose, M. do La Tremblaye franchit cinq ou six pièces meublées avec un luxe princier.
Tous deux pénétrèrent dans un petit salon, ou plutôt dans un boudoir tendu de satin bleu brodé de fleurs d'argent.
Les sièg'es, — les écrans, — les paravents étaient en laque du Coromandel.
Dans la cheminée flambait un feu vif et clair.
Les bougies d'un lustre et de deux candélabres répandaient une clarté diurnale.
Devant le foyer, une table de laque supportait ces viandes froides ces confitures et ces pâtisseries que l'on appelait un en cas.
Des vins de France et d'Espagne étincelaient dans des carafons de verre de Venise constellés d'étoiles d'or.
Enfin, do chaque côté de la cheminée, deux larges et profondes chauffeuses semblaient préparées pour le repos, la causerie et les amoureuses langueurs.
Dun seul coup d'œil Raoul remarqua tous les détails dans lesquels nous venons d'entrer, et bien d'autres que nous oublions.
Il en conclut qu'il se trouvait chez une grande dame millionnaire ou chez l'une des reines de la galanterie vénale.
Mais Raoul connaissait fort peu les impures à la mode, et pas du tout les véritables grandes dames.
Aussi, comme il n'entrevoyait aucune issue à ses perplexités, il ne put que répéter:
— Mais, enfin, qui donc êtes-vous?
L'inconnue porta la main à son masque.
Mais, au moment de l'arracher, elle se jeta aiix genoux de Raoul.
— Que faites-vous? — balbutia ce dernier en s'elîorçant de la relever, — madame, au nom du ciel. . .
— Jurez-moi... — interrompit la jeune femme, — jurez-moi que
lorsque vous aurez vu mon visage, vous ne témoignerez ni mépris ni colère. . . jurez-moi que vous écouterez jusqu'au bout ce que je veux vous dire...
— Poiivez-vous en douter?
— Jurez!
— Eh bien, je jure.
La jeune femme se releva.
— Regarde-moi donc, — dit-elle, — regarde... et souviens-toi que tu viens de jurer...
Le masque tomba.
Raoul vit apparaître, entre les boucles épaisses d'une adorable chevelure, un frais et doux visage un peu pâle.
Un regard lui suffit pour reconnaître ce visage.
— Emeraude ! . . . — s'écria-t-il, — Emeraude 1 , . .
— Oui, — balbutia la jeune femme en baissant la tête, — oui, Emeraude... c'est-à-dire la misérable fille qui vous a dépouillé... volé... et qui vous mai...
— Emeraude !... répéta Raoul pour la troisième fois.
Puis il murmura, mais assez haut pour être entendu de la jeune femme :
— Celle à qui si souvent j'ai rêvé!... l'ange bienfaisant qui me venait en aide avec une pitié si douce. . . — Emeraude! ... la fée aux blonds cheveux que mes lèvres appelaient, parce que mon cœur voulait l'aimer...
— Raoul!... Raoul!... cria la jeune femme avec l'expression d'une joie surhumaine, — est-ce que c'est vrai... est-ce que c'est bien vrai, ce que tu dis là?
■ — Pourquoi mentirais-je, Emeraude?
— Mais non ! . . . c'est impossible ! . . . impossible !..
— Pourquoi?
— Vous aviez donc tout oublié?
— Je me souvenais, au contraire . . ,
— Mais ces hommes . . . ces hommes, ces misérables qui vous ont dépouillé. . . vous saviez cependant que j'étais leur complice?. . .
— Leur complice? non. . . je n'en crois rien. Sans doute, ils avaient fait de vous un instrument docile, en se servant de moyens que j'ignore... mais si vous étiez leur esclave, vous n'étiez pas leur complice.. . et la preuve, c'est que ces hommes m'ont volé et que, vous, tout ce que vous aviez pu sauver dans les débris de monnaufrage, votre part de butin, vous me l'avez rendu, . .
Emeraude pleurait silencieusement
Mais c'étaient dos larmes de joie qui maintenant coulaient sur ses joues veloutées.
Raoul poursuivit, en tirant sa montre de sa poche et en la présentant à Emeraude :
— Oh! je me souviens, comme si cela s'était passé aujourd'hui, du jour où, pour la sec^Dnde fois, on me remit à l'hôtel de la Toison dor un petit paquet qui portait mon adresse... j'ouvris ce paquet; il renfermait cette montre, cette montre, pour moi un trésor, une relique!... et, à côté de la montre, ces quatre mots :