DE LA PART D 'EMERAUDE
J'appuyai contre mes lèvres la montre et le hillet, et je m'écriai :
— Pauvre fille I... c'était une noble et belle nature que les hasards delà vie ont égarée!... pauvre fille!... Dieu ne l'avait point créée pour en faire l'associée et la complice de voleurs! si jeune!... si belle!... tant de cœur! et retenue si bas par des chaînes mystérieuses!... Oh! que ne vient-elle à moi !... à moi qui pourrais encore l'aimer et qui la relèverais par mon amour!...
Pour la seconde fois Emeraude s'était agenouillée devant le jeune homme.
— Vous avez dit cela, Raoul? — lui demanda-l-elle en élevant sur lui son beau regard, baigné des lueurs d'une ineiïable béatitude, — vous avez dit cela?
• — Je l'ai dit... et je le pensais... et je le pense encore... et je m'en souviens, je vous le répète, comme si cela s'était passé aujourd'hui...
• — Ah! — s'écria Emeraude en se relevant, en enlaçant Raoul dans une étreinte passionnée, et en appuyant contre son cœur la montre armoriée qu'il tenait encore à la main, — cette montre m'a porté bonheur!.., c'est mon talisman... oui, c'est mon talisman...
— Comment cela? — demanda Raoul intrigué de ces exclamations bizarres...
— Eh!... — poursuivit la jeune femme en couvrant la montre de baisers fous, — ne devinez-vous donc pas que c'est grâce ù ce bijou, si bien connu de moi, que je vous ai deviné, cette nuit, au bal de l'Opéra...
— Oh! — dit Raoul, aux yeux de qui la lumière se faisait soudain, — je comprends maintenant...
Soudain, l'étincelle de la joie s'éteignit dans les prunelles bleues d'Emeraude.
Le sourire disparut de ses lèvres et son visage tout entier prit une expression de stupeur.
Cette expression n'échappa point à Raoul.
— Qu'avez-vous donc? demanda-t-il.
Émeraudo ne répondit pas. Mais ses yeux ne pouvaient se détacher du cadran de la montre.
Les aiguilles couraient rapidement et marquaient six heures et demie.
Une heure et demie auparavant, Raoul avait dit au domino rose qu'il se tuerait dans deux heures.
ÉMER AUDE
— Émeraude, — répéta Raoul en prenant la main de la jeune femme, — qu'avez-vous?
Emeraude, au contact de cette main, fit un mouvement brusque, comme si elle s'éveillait d'un rêve.
Une légère teinte rose envahit ses joues et jusqu'à son front.
La flamme d'une résolution immuable étincela dans ses yeux ; elle murmura, non point en réponse à la question de Raoul , mais se parlant à elle-même :
— Eh bien, s'il veut encore mourir, nous mourrons ensemble... Raoul comprit, et, nous devons l'avouer, il éprouva une rapide mais
profonde émotion.
— Pauvre enfant... pauvre enfant !... dit-il, — c'est donc bien vrai, vous m'aimez ?
— Si je l'aime! — s'écria Emeraude, — il demande si je l'aime, mon Dieu !
— Mais depuis quand?
— Depuis toujours !... Je vous aime, Raoul, depuis le premier instant où nous nous somme rencontrés... où on vous a présenté à moi... mais je no me suis aperçue véritablement de cet amour que plus tard... Alors il était trop tard ! Vous aviez quitté l'hôtellerie de la Toison d'or, et toutes mes
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AussitM, par la blessure béante, dos milliers de p.èce, dor ruisselèrcot sur le plancher. (P. „ô.
démarches pour retrouver vos traces ont été inutiles... Depuis ce momen. Raoul, j a, vécu on pensant à vous, et il ny a pas eu une heure dans ma vie, pas une minute, pas une seconde, où votre image n'ait été dans nu cœur et votre nom sur mes lèvres.
- Et depuis lors, - demanda .11. Je La Tremblaye d-ua air de
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doute, — depuis lors, vous avez été fidèle à mon souvenir... fidèle à voire amour?
Emeraude étendit la main.
— Fidèle d'âme et de corps! — dit-elle avec solennité, — Raoul, je vous le jure.
Un sourire légèrement incrédule vint aux lèvres du jeune homme. Emeraude aperçut ce sourire et en devina le sens.
— Ah ! — s'écria-t-elle, — vous doutez !...
— Chère enfant, — murmura M. de la Tremblaye, — me croyezvous donc la prétention extravagante de vous demander compte du passé?
— C'est vrai, — murmura tristement Emeraude, — quel compte pourriez-vous me demander? que suis-je pour vous? que vous importe ce que j'ai été et ce que j'ai fait? Vous me connaissez assez pour savoir que je n'ai droit qu'à votre mépris.
Raoul voulut répliquer.
Mais la jeune femme ne lui en laissa pas le temps. Elle poursuivit :
— Et pourtant, plutôt que d'être infidèle à votre souvenir et à mou amour, je serais morte cent fois !... Je ne vous demande pas de le croire , mais c'est la vérité.
Raoul ne répondit point. Il promena un regard, distrait en apparence, sur tous les objets qui l'entouraient,
— Chez qui sommes-nous? — demanda- t-il au bout d'un instant.
— Chez moi, — balbutia Emeraude.
— Ah! — ht Raoul.
— Cela vous étonne?
— Non, certes! — pour vous rien n'est trop beau!... rien n'est trop riche ni trop luxueux... Seulement...
— Eh bien?
— Eh bien, je dois vous faire compliment de votre fortune rapide, car vous êtes riche, n'est-ce pas?
— Oui, répondit Emeraude, — très riche...
— La fortune ne fait pas le bonheur, — dit philosophiquement Raoul, — mais elle y contribue... Vous avez hérité, ma chère?
— Moi, et de qui?...
— De quelque parent, j'imagine...
— Je n'ai point de famille.
— Alil fort bien, — répliqua Raoul. — je n'insiste pas plus longtemps...
Depuis quelques instants, le ton du jeune homme était bien changé,
Son accent avait perdu la tendresse compatissante qui rendait Emeraude si heureuse au commencement de l'entretien, pour devenir sec et railloi;r.
La cause de ce changement est simple.
Raoul ne croyait point un seul mol de tout ce que lui disait Emeraude, et il savait mauvais gré cà cette derniJ^re de chercher à le prendre pour dupe. Il aurait mille fois mieux aime l'entendre lui avouer tout franchement qu'elle était la favorite du Régent ou la maîtresse de quelque fermier général.
Comment, en effet, exphquer d'une autre façon les somptuosités vraiment royales au milieu desquelles vivait Tex-associée de M. Benoît et des aulres chevaliers d'industrie de la rue du Geindre.
Emeraude lut, comme en un livre ouvert, tout ce qui se passait dans le cœur de Raoul.
— Mon ami, — lui dit-elle d'une voix lente et grave, — je vais vous confier le secret de ma fortune... C'est mettre ma vie entre vos mains... mais j'en suis heureuse... si vous ne m'aimez pas, je veux mourir. . .
En ce moment la pendule placée sur la cheminée du petit salon sonna sept heures.
Un jour hlafard pénétrait dans l'appartement à travers les rideaux entre-bail lés.
Raoul regarda la pendule et passa la main sur son front.
Sept heures!...
L'heure fixée pour son suicide.
L ou
Emeraude avait suivi la direction de son regard. Elle devint livide. Le regard de Raoul quitta le cadran de la pendule pour revenir au visage de la jeune femme.
Ce visage était décomposé par l'émotion et l'épouvante.
• — Vcux-lu toujours mourir? — dit-elle d'une voix brisée et méconnaissable.
— Oui, toujours.
— Rien ne te rattacbe à la vie.
— Rien.
Le froncement convulsif des sourcils d'Émeraude révéla qu'une douleur aiguë la mordait au cœur.
Mais sa physionomie redevint calme aussitôt.
— Eh bien! — dit-elle, — mourons ensemble...
— Quoi! — s'écria Raoul, — vous voulez...
— Partager ton linceul au défaut de ta vie... Oui, je le veux, et je te supplie de le vouloir aussi.
— Soit, — dit Raoul.
Emeraude s'approcha d'un petit meuble de laque.
Elle toucha un ressort : le meuble s'ouvrit.
Sur une tablette illustrée de pagodes et de mandarins, elle prit un flacon de cristal, rempli d'une liqueur limpide et transparente comme de Feau de roche.
Puis elle revint auprès de la cheminée en tenant ce flacon à la main.
— Qu'est-ce que cela? — demanda Raoul.
— Un poison qui foudroie et ne fait pas souiîrir.
— Y en a-t-il assez pour deux?
— Il y en aurait assez pour cent ; une aiguille, trempée dans ce poison, tue aussi vite et aussi sûrement qu'une balle au cœur.
Elle posa le llacon sur la cheminée, prépara deux verres sur la petite table, les remplit à demi d'un vin brillant de Lacryma-Chrisli récolté sur le Vésuve, et dit, en reprenant le flacon et en s'apprêtant à le déboucher :
— Nous allons partager...
Mais le jeune homme l'arrêta.
Depuis un instant déjà Raoul ne voulait plus mourir.
Il venait de comprendre, dans toute son étendue, l'amour réel, immense, exclusif d'Emeraude.
Le lourd fardeau de son ennui et de ses tristesses avait disparu comme par enchantemonl.
Il ne se souvenait que d'une chose : c'est qu'Emeraude était jeune et belle, qu'elle l'aimait, et que, lui, il avait vingt-cinq ans à peine.
Aussi, quand Emeraude étonnée se retourna, Raoul l'enveloppa de ses deux bras, et approciiant ses lèvres ardentes de sa petite oreille.
qu'on eût dit sculptée par Phidias dans un marbre blanc de Carrare, il murmura :
— Au lieu de mourir tous deux, ne vaut-il pas mieux vivre ensemble?...
Au moment où nous rejoignons nos deux personnages, que nous avons jugé convenable d'abandonner pour quelques heures aux douceurs du tête-à-tête, ils étaient assis en face l'un de l'autre, à chaque angle de la cheminée.
Raoul parlait.
Il racontait son histoire à Emeraude.
Mais, celte fois, il ne bâtissait point un roman, comme à l'époque 011 la jeune femme et lui s'étaient rencontrés jadis sous les dangereux auspices du bonhomme Benoit.
Il disait véritablement sa vie tout entière et telle qu'elle avait été.
Il ne déguisait rien des phases brillantes et néfastes de cette existence d'aventurier, de bohème, de gentilhomme.
La chaumière des Rigaud, — le château de la Tremblay e, — Réginald, — le repas des funérailles, — ■ les héritiers, — la maison de jeu, — Déborah, — Ilébé, — le mariage, — l'adultère, — la vengeance, toute cette étrange épopée dont nous venons de tracer le sommaire en quelque mots, passa sous les regards d'Emeraude.
Elle écoutait, haletante, oppressée, émue, tantôt riant, tantôt pleurant.
Elle s'irritait des amours de Raoul...
Elle partageait ses haines, ses espoirs ; — avec lui, elle caressait les rêves de la vengeance.
Avec lui, elle regrettait de s'être trop vengée.
Quand Raoul eut achevé, Emeraude avait la fièvre.
Un rose vif colorait ses joues, son regard étincelait d'un éclat pareil à celui du diamant.
Elle était d'une incomparable beauté.
Raoul s'agenouilla devant elle et murmura *
— J'ai bien fait de ne pas mourir I...
894 LES MYSTÈRKS DU PALÂlS-ROVAL
Après les dernières paroles de M. de la Tremblaye, il y eut un moment de silence.
Puis Raoul, enlaçant de ses bras la taille souple et frémissante de sa jeune et belle maîtresse, lui dit :
— Tu sais ma vie... c'est à toi de parler maintenant; tu as promis de me révéler le secret de ta fortune... j'attends...
— Oh! ce sera bien court, — répondit Emeraude ; — mais d'abord, «coute-moi...
Raoul fit un geste qui témoignait de son attention. La jeune femme reprit :
— Après une existence telle que la tienne, tu dois être au-dessus des préjugés, n'est-ce pas?
— Certes! — fit Raoul.
— Tu dois prendre les hommes pour ce qu'ils sont...
— Et Dieu m'est témoin, — s'écria Raoul, — que je les estime à leur juste valeur !
Eh bien, si l'on t'offrait une domination absolue^ un pouvoir sans
bornes, infini, en un mot la toute-puissance, à la condition d'engager contre ces hommes que tu méprises une guerre occulte, mais terrible, dans laquelle tu seras vainqueur...
— Eh bien?
— Accepterais-tu?
— Sans hésiter.
— Bien vrai?
— Je te le jure!...
— Alors, Raoul, ce pouvoir, cette domination, cette toute-puissance, je te les offre !...
— Toi! Emeraude!..'.
— Oui, moi... la pauvre Emeraude...
— Tu parais sérieuse et convaincue, mon enfant, et pourtant, malgré moi, je me demande si tu railles ou si tu es folle?...
Un sourire triomphant fit étinceler les dents de la jeune fille sous ses lèvres de corail.
— L'or est-il le maître du monde? — demanda-t-elle d'une voix calme. — Admets-tu cela, Raoul ?
— Je l'admets.
— La royauté de l'opulence a-t-elle le pas sur toutes les autres? — Admets-tu cela aussi?
— Oui, si cette opulence est immense, infinie, sans bornes, comme le pouvoir dont tu parlais tout à l'heure.
— L'homme qui pourrait puiser sans cesse dans des trésors aussi inépuisables que les grains de sable du bord de la mer, serait-il, s'il le voulait, un dominateur absolu?
— Oui... mais cet homme n'existe pas... Emeraude quitta son siège.
Elle saisit la main de Raoul et lui dit :
— Viens avec moi...
Raoul se laissa entraîner, Emeraude s'approcha de la muraille.
Elle appuya son doigt sur l'une des fleurs d'argent brodées dans la tenture.
Une petite porte, admirablement dissimulée dans les plis nombreux de l'étoffe, tourna sans bruit sur ses gonds invisibles.
La jeune femm.e introduisit Raoul dans un cabinet de moyenne gran^ deur.
Ce cabinet n'avait pas de meubles.
Les murailles disparaissaient sous un amoncellement de sacs qui s'élevait jusqu'au plafond.
— Qu'est-ce que cela? demanda Raoul.
Emeraude, au lieu de répondre, essaya de détacher la corde minc& qui nouait la gueule d'un des sacs; mais ses doigts mignons n'y parvinrent point.
Elle fit un petit geste d'impatience.
Puis se tournant vers son amant, elle lui dit :
— Donne-moi ton épée...
Raoul obéit.
Emeraude prit l'arme par la poignée et d'un coup de pointe entailla Fun des sacs.
Aussitôt, par la blessure béante, des milliers de pièces d'or ruisselèrent sur le plancher.
Emeraude éventra de môme un second sac. Puis un troisième.
Des cascades métalliques inondèrent la chambre avec un joyeux bruissement.
L'étrange inondation montait.
Raoul et sa compagne avaient do l'or jusqu'aux chevilles.
M. de la Tremblay e, stupéfait, n'en pouvait croire ses yeux et se demandait s'il était réellement éveillé.
— Eh bien, incrédule, qu'en dis-tu? demanda Emeraude en souriant.
Et comme Raoul no répondait pas, la jeune femme poursuivit :
— Ces tas d'or qui t'étonnent et t'éblouissent ne sont pas la cent millième partie des richesses que je puis mettre à ta disposition...
— Mais qu'es-tu donc?... — balbutia Raoul. — Es-tu une fée... un génie?...
— Je suis la reine, — repondit Emeraude.
— La reine? — répétale jeune homme.
— La reine des faux monnayeurs du Château maudit! Raoul regarda Emeraude.
Puis, se baissant vivement, il ramassa une poignée d'or et se mit à étudier chaque pièce, comme un usurier prêteur sur gages regarde un diamant qu'on lui apporte en dépôt.
Mais l'examen le plus attentif vint démentir à ses yeux le sens des paroles d'Emeraude.
— Tu te moques de moi, — dit-il en laissant retomber les louis qu'il tenait dans sa main, — cet or est bon.
— Tu vois, du moins, — répliqua Emeraude, — qu'il peut tromper les plus habiles...
— Quoi, tu persistes?...
— A soutenir la vérité... oui, sans doute.
— Mais ce que tu me dis là est incroyable !...
— Incroyable, soit!... mais réel... dans un instant tu seras convaincu...
Emeraude ramena Raoul dans le petit salon aux tentures bleues.
Elle referma la porte mystérieuse, et les jeunes gens reprirent leurs places aux deux angles de la cheminée.
Emeraude commença alors un récit trop long pour que nous le reproduisions ici, mais dont nous allons donner la substance.
Un jour, quelque temps après l'épisode du Bélier d'argent, et alors que la jeune femme était encore affiliée à la bande des chevaliers d'industrie de la rue du Geindre, un inconnu s'était présenté chez elle.
— Madame, — lui avait-il dit d'emblée et sans le moindre préambule, — je viens à vous comme ambassadeur...
— Et de quelle puissance? — avait demandé Emeraude en riant.
— D'une puissance qui vous offre une couronne...
— Une couronne, dites-vous?...
— Mon Dieu, oui.
— Et laquelle ?
— Celle de la richesse et du luxe ; puisque vous avez déjà celle de
Emeraude s'arrêta et frappa trois lois daus ses lualus dîme façou particulière. (,P. 904,
la grâce et de la beauté... en d'autres termes, pour vous proposer une fortune immense... Acceptez-vous?
— Cela dépend.
— De quoi?
— Des conditions.
— Ohl elles sont simples...
UV. l\?>. — XAVIKUDE UONTÉPIN — LES MYSTÈHES DU PALAtS-nOYAL. — Cd. J. ROUFF ET Ci". I.IV. 113
— Enfin, voyons...
— Il ne s'agit que d'avoir l'hôtel le plus élégant, les équipages les plus splendides, de donner des fêtes, enfin de mettre en circulation beaucoup d'or...
— Jusqu'à présent cela me paraît facile... Mais ensuite?
— Ensuite, il n'y a rien...
— Quoi! c'est là tout?
■ — Tout absolument.
— Impossible!...
— Je vous l'affirme !...
— Allons, monsieur, il doil y avoir quelque petit mot que vous u'avoz pas encore prononcé...
— Au fait, c'est juste ; mais ce mot, madame, est pour vous de nulle importance...
— Voyons-le toujours...
— Mon Dieu, le voici : l'or que vous dépenserez sera faux, limeraude tressaillit.
— De la fausse monnaie!... — s'écria-t-elle.
— Tout bonnement, — dit l'inconnu de l'air le plus naturel.
— Mais, monsieur, savez-vous bien que les faux monnayeurs sont roués lout vifs en place de Grève?...
— Je ne l'ai jamais ignoré, madame...
— Jolie perspective, alors!...
— Elle n'existe pas pour vous.
— Comment?
— Le danger est nul.
— Prouvez-moi cela.
— C'est ce que je vais essayer de faire...
L'inconnu entra alors avec Emeraude dans des détails infiniment compliqués, tendant à lui démontrer, d'abord, qu'elle n'avait point affaire à (!c vulgaire faux monnayeurs pratiquant sur une échelle misérable leurs imitations maladroites et se faisant arrêter par la police à l'émission de la dixième pièce.
Il s'agissait d'une immense opération, admirablement organisée.
Les ateliers de fabrication se trouvaient dans un vieux château situé h quelques lieues de Saint-Germain ; l'exactitude de la reproduction était' telle, que, grâce à un alliage de métaux encore inconnu du vulgaire et des savants, les pièces d'or pouvaient tromper les regards les plus exercés et les plus scrutateurs.
Emeraude fit observer à l'inconnu que, les choses se trouvant dans
une situation semblable, elle ne comprenait pas à quoi elle pouiTail èLro utile à l'association des faux monnayeurs.
L'interlocuteur de la jeune femme s'attendait à cette objection.
— Je vais avoir l'honneur, — dit-il, — de vous répondre, madame... et, je l'espère, de vous convaincre.
UNE P.OYALTÉ
En effet, l'inconnu expliqua fort clairement et fort catégoriquement à Emeraude que les membres de l'association honorable dont il était le mandataire et l'ambassadeur éprouvaient littéralement l'embarras des richesses, — maladie rare et fort enviée.
Ces honnêtes gens ne savaient comment lancer dans la circulation les sommes immenses qui s'entassaient chaquejour dans les souterrains du vieux château dont nous avons parlé.
Il leur était tout à fait indispensable de se créer de hautes relations dans un monde oii ils recruteraient sans peine des complices que le soupçon ne pourrait point atteindre.
On devine qu'ilsjetaient d'avance leur dévolu sur certains dissipateurs appartenant à d'illustres familles.
Or, une femme seule, et une femme réunissant les triples conditions de la jeunesse, de l'esprit et de la beauté, pouvait établir les premiers fondements de ces relations.
Le hasard leur fit rencontrer Emeraude, et il leur sembla qu'ils ne pourraient pas trouver mieux.
Emeraude, en effet, riche, célèbre par sa beauté et par son luxe, ouvrant ses salons, donnant des fêtes brillantes, attirerait chez el!e, indubitablement, l'élite de la mauvaise compagnie de haut lieu.
Elle passerait pour la plus à la mode des courtisanes, et son hùtel serait un terrain neutre où les chevaliers de la fausse monnaie pourraient coudoyer les fils de grands seigneurs et tendre leurs filets en eau trouble.
Quant à Emeraude, il était parfaitement entendu qu'on détourneia't un des bras du nouveau Pactole pour le faire affluer chez elle.
La proposition, formulée ainsi, était parfaitement acceptable et fut acceptée.
Emeraude, connue à partir de ce moment sous le pseudonym • de Madame de S an- Luc ar, étonna Paris par lamagnilicence de ses équipages qui dépassèrent de bien loin ceux des plus célèbres entre les impures de r Opéra.
Bientôt il ne fut question que de l'éblouissante étrangère, de son hôtel, de ses soirées.
Il devint de bon goût d'être de ses amis, et, parmi les plus grands seigneurs du royaume, plusieurs sollicitèrent la faveur de ses invitatiiMs.
Jamais femme ne fut plus entourée ni plus courtisée qu'Emeraide, et cependant, chose bizarre, on ne lui connut pas d'amant.
Emeraude ne tarda guère à prendre sur ses complices un empire absolu.
Leur chef étant venu à mourir, la jeune femme avait été proclamée la reine de l'étrange association.
C'est de cette royauté dont elle voulait maintenant se démettre en faveur de Raoul.
Telle fut, nous le répétons, la substance du récit d'Émeraude, récit qu'elle termina en disant :
— Ce pouvoir suprême, entre mes mains, n'était qu'un éventail... entre les tiennes, ce sera un sceptre... Raoul, acceptes-tu?...
Toutes les réflexions du jeune homme avaient été faites tandis qu'Emeraude parlait. Aussi répondit-il sans hésiter :
— J'accepte.
— Vive le roi! — cria Emeraude.
Et jetant, ses deux jolis bras autour de la tête de son amant, elle Fembrassa avec passion.
— Maintenant, — demanda-t-elle ensuite, — il faut que mon roi me dise quand il lui conviendra de se faire connaître par ses sujets.
— Mes sujets! — fit Raoul en riant; — quels sont-ils?
LES MYSTÈRES DU PALAIS-ROYAL 90i
— Les membres (le la colonie souterraine et myslérieusc...
— C'est juste, les hôtes du Cliâteau maudit, n'est-ce pas?
— Précisément.
— Eh bien, ma chère Émeraude, nous irons quand tu voudras.
— Moi, je n'ai pas de volonté... décide....
— Aujourd'hui te convient-il?
— Ce qui te convient me convient...
— Tu pourrais avoir d'autres projets...
— Le projet de t'aimer toujours, mon Raoul; mais je n'en ai pas d'autres.
— Combien nous faut-il de temps pour aller d'ici au château? • — A peine quatre heures... j'ai trois relais sur la route.
— Peut-on coucher, là-bas?
— Aussi bien qu'ici... tout est prévu... nous trouverons au château un souper prêt et une chambre chaude...
— Eh bien, partons dans deux heures.
— Pourquoi pas plus tôt?
— Je sors.
— Oïl vas-tu? — demanda Emeraude avec une nuance démolion jalouse.
— Chez moi.
— Qu'as-tu donc à faire?
— J'ai à prévenir que je ne reviendrai pas cette nuit...
— Prévenir!... — s'écria la jeune femme, — et qui donc? Raoul ne put s'empêcher de sourire. »
— Mon pauvre valet, — répondit-il, — mon fidèle Jacques... — le seul être qui m'ait aimé en ce monde, avant que je fusse aimé par loi...
— Eh bien, va, — dit Emeraude, — va, et rcvien, vite... Et, tout en parlant, elle frappa sur un timbre.
Un valet de pied accourut.
Emeraude donna l'ordre défaire avancé une des voitures qui attendaient, jour et nuit, tout attelées.
C'est dans cet équipage splendide que Raoul arriva, rue Richelieu, à la porte de la maison où se trouvait son modeste logement garni.
Il ne voulait pas emmener Jacques avec lui; il se contenta donc de lui donner de l'argent, en l'avertissant qu'il ne rentrerait point la nuit suivante et que, peut-être, son absence se prolongerait pendant deux ou trois jours.
Puis il remonta en carrosse et il regagna l'hôtel d'Émeraude, que, désormais, il considérait un peu comme le sien.
Une autre voiture stationnait devant le perron, et, depuis près d'une heure, un courrier à cheval avait pris les devants pour faire disposer les relais.
Émeraude attendait Raoul.
La jeune femme était enveloppée dans une pelisse de velours violet, garnie d'une précieuse fourrure.
Un petit chapeau de feutre gris, d'une forme masculine et cavalière, semblait près de tomber de sa tète charmante, tant il était placé de côté.
Cette toilette rendait Emeraude plus ravissante encore que de coutume.
Raoul le lui dit.
Emeraude le remercia dans un baiser.
Le carrosse qui allait emmener les deux jeunes gens était parfaitement commode, mais très simple.
Les panneaux, d'une nuance brune uniforme, n'offraient nul vestige de dorures, non plus que de chiffres et d'armoiries.
Le cocher et le valet de pied portaient une livrée grise, sans galons.
Les chevaux, d'une rare magnificence, étaient bais, et leurs harnais entièrement noirs.
Somme toute, cet équipage devait passer partout sans attirer l'attention, excepté peut-être celle d'un connaisseur, à cause de la beauté des chevaux.
Raoul et Emeraude prirent place l'un à côté de l'autre, et la voiture s'ébranla.
L'allure de l'attelage était si rapide que bientôt les Champs-Elysées et Neuilly furent dépassés.
Le carrosse, courant au milieu des campagnes mornes et couvertes de neige, dépassa Nanterre, Rueil, encore tout rempli des souvenirs du grand cardinal.
On traversa Bougival.
Raoul, en passant devant le Petit-Chastel, après avoir dépassé la machine de Marly, ce monument aujourd'hui disparu du règne du grand roi, Raoul, disons-nous, ne se douta guère que cette humble demeure devait jouer, un peu plus (ard, un tel rôle dans sa destinée!
La voiture atleigiiit et traversa Saint-Germain, et continua à rouler, laissant Versailles sur sa gauche.
Le château de La Baume, autrement dit le Château maudit, était distant de Saint-Germain d'environ six lieues.
Pour y arriver, il fallait quitter la grande route et s'engager dans des chemins de traverse assez mal entretenus et à peu près impraticables dans cette saison.
Les chevaux, malgré les ornières et les difficultés de toutes sortes, ne modéraient point leur allure.
Vingt fois Raoul crut que le carrosse allait se briser.
Mais il était sans doute à l'épreuve des mauvais chemins, il résista.
Soudain les cahots cessèrent ; le roulis et le tangage de la voiture diminuèrent.
Raoul mit la tête h la portière et vit une avenue assez large, bordée de grands arbres.
A une faible distance, au bout de cette avenue, se trouvaient des ruines imposantes.
Une haute tour carrée et une autre ronde, massive et trapue, se dressaient à chaque angle de ces ruines, ainsi que de colossales sentinelles.
Com^me débris du temps passé, cela était beau et grandiose; mais aucun vestige d'habitation moderne ne se laissait entrevoir parmi les pierres croulantes et les murailles démantelées.
— Que dis-tu du château? — demanda Emeraude en souriant.
— Je dis que tu t'es moquée de moi... il est impossible de coucher ici... à moins d'être chouette ou chat-huant...
— ïu crois?...
— Oui, certes! à juger par l'apparence...
— L'apparence est souvent trompeuse... Enfin, patience, nous arrivons, et tu vas voir...
En ce moment la voiture s'arrêtait sous une porte gothique à moitié détruite et qui, jadis, servait d'entrée à la cour d'honneur.
Raoul et Emeraude descendirent.
Le jeune homme regarda autour de lui. Il ne vit que des donjons évcntrés, escaliers dont les hardies spirales s'élançaient vers le vide, dos écussons brisés et des entassements de décombres.