LA TOUR CARRÉE
Quelques pas d'hommes, empreints sur la neige de ce vaste désert qui avait été la cour d'honneur du château, étaient les seuls indices de la présence d'êtres vivants.
Le désappointement de Raoul était manifeste.
Le jeune homme avait froid et il avait faim.
Or, c'est chose triste, lorsqu'on a compté sur un bon feu, un bon repas, un bon lit, de trouver une ruine déserte et solitaire, ouverte ù tous les vents du ciel.
La physionomie de M. de La Tremblaye exprimait clairement ce qui se passait en lui.
Emeraude se mit à rire d'un petit rire si franc et si joyeux, que Raoul reprit immédiatement bon espoir.
Evidemment la jeune femme ne pouvait pas avoir le cruel courage de railler sa détresse, si cette détresse était sérieuse.
Emeraude posa la main sur le bras de Raoul.
— • Assez d'épouvante, — lui dit-elle; — ■ cher incrédule, viens avec moi...
Et, légère comme une gazelle, elle se dirigea vers l'un des angles do la cour, endroit oii la chute d'une haute muraille avait amoncelé les décombres jusqu'à la hauteur du premier étage.
Raoul, à son grand étonnement, s'aperçut alors qu'une sorte de tranchée étroite et profonde, invisible depuis le porche, était pratiquée entre les décombres.
Cette tranchée conduisait à une poterne percée dans l'épaisseur de la haute tour carrée que nous avons comparée à une sentinelle géante.
La porte en bois de chêne, constellée de têtes de clous énormes, n'était évidemment pas contemporaine des ruines.
Emeraude s'arrêta et frappa trois fois dans ses mains d'une façon particulière.
La porte s'ouvrit.
Qu'on se fipvire d'iiiinion?ps souterrains voûtés, dont Ips arcoatix ('■faient soutenus ùe distance en distance par de lourds piliers du style roniau. (P. 90^. 'i
— Monseigneur, — dit la jeune femme en riant, — ou plutôt mon cher sire, puisque je vous ai fait roi de mon cœur et de mes sujets, entrez, vous voici chez vous...
Haoul passa.
Rien ne se pouvait imaginer de plus alfrcux que la pièce dans laquelle il pénétra.
LIV. 114. XAVIEH DE MONIÉI'IN. — LES 5J\STi'ltES UV l'ALAlS-nOYAL. — ÉD. J. ROUFF ET C'". l.IV. I 14
Cette pièce, formant le rez-de-chausséo de la tour dont elle occupait toute la largeur, était voûtée, humide et sombre.
Elle ne recevait de jour que par quatre meurtrières étroites, à peine suffisantes pour permettre de distinguer les teintes verdâtres et les guirlandes de toiles d'araignées suspendues au plafond de pierre.
Mais c'est à peine si Raoul eut le temps de ressentir l'impression que devait faire naître cet horrible lieu.
La voûte parut s'entr'ouvrir tout à coup, et une vive lumière jaillit de cette ouverture.
En même temps une petite échelle de fer, à rampe de soie, descendit de l'étage supérieur et vint appuyer son extrémité sur les dalles, aux pieds de Raoul.
— Monte, — lui dit Emeraude.
Raoul obéit.
Il se trouva alors dans un ravissant petit salon, que nous décrirons suffisamment en disant qu'il renfermait toutes les merveilles du luxe le pius raffiné.
Un escalier de fer, appuyé contre une des murailles, et d'une si ravissante légèreté qu'on eût dit une dentelle noire, conduisait depuis le salon à l'étage supérieur.
— Là-haut est la chambre à coucher, — dit Emeraude, répondant ainsi à un regard interrogateur de Raoul.
Puis elle ajouta :
— Nous la visiterons plus tard... plus tard, aussi, nous descendrons aux ateliers... maintenant tu dois avoir faim, soupons...
— Soupons, — répondit Raoul.
Mais comme, en regardant a,ulour de lui, il ne voyait aucun préparatif, il craignit que le repas ne se fît longtemps attendre.
Sans doute, cette fois encore, Emeraude lut dans sa pensée, car elle sourit.
Puis, prenant sur une étagère de bois de rose un très petit sifflet d'or, elle l'approcha de ses lèvres.
A trois reprises elle en tira un son prolongé, tout à la fois doux et aigu.
Au même instant la trappe par laquelle était descendue l'échelle s'ouvrit sans cause apparente.
Une table toute servie fit son entrée par l'ouverture, et la trappe se referma.
Raoul, parfaitement décidé à ne plus s'étonner de rien, sembla trouver que ce mode de service était la chose du monde la plus simple.
Il s'assit en face d'Émeraude, et tous deux firent honneur aux mets et aux vins dont la table était chargée.
L'appélit une fois satisfait, le tour de la causerie arriva.
— Ëmeraude, — demanda Raoul, — comment m'as-lu dit que s'appelait l'endroit où nous sommes?
— Jadis, le château de La Baume.
— Et maintenant?
— • Oh! maintenant, il s'appelle le Château maudit,
— C'est bien là le nom qui m'avait frappé...
— Il est, en effet, bizarre...
— D'où vient-il?
— C'est toute une légende..
— Une légende?... — répéta Raoul.
— Oui.
— Merveilleuse?
— Oui.
— Et la sais-tu?
— Sans doute.
— Eh bien, chère enfant, j'adore les légendes, et surtout les légendes merveilleuses... raconte-la-moi...
— Comme tu voudras... mais si tu voulais...
— Eh bien, si je voulais?
— Tu me permettrais de remettre à ce soir le récit que tu me demandes...
— Pourquoi?
— Oh! mon Dieu, dans mon intérêt de narratrice, tout simplement : il est des choses qu'il faut écouter quand la nuit est noire et quand le vent souffle au dehors... Un récit, insignifiant ou absurde au grand soleil, fait trembler et pâlir à l'heure des fantômes, lorsque le chat-huant gémit lugubrement dans les ruines ou sur le sommet blanchi d'un vieil arbro foudroyé...
— Je crois que tu as raison, Ëmeraude...
— Ainsi tu attendras?
— Oui.
— Merci, mon Raoul.
— Mais jusque-là, que ferons-nous?
— Etrange roi! — s'écria Ëmeraude — n'es-tu donc pas curieux do venir visiter ton royaume souterrain?
— Ah! — répondit Raoul avec une galanterie plus affectée peut-être que réelle, — quand je suis auprès de toi, je ne pense qu'à toi...
La jeune femme attacha sm' son amant un regard illuminé d'amour...
— 0 mon roi, — dit-elle, — je t'aime...
Puis, après un baiser, elle reprit son sifflet d'or, dont elle ne tira qu'un son.
La trappe s'ouvrit.
L'échelle de fer à rampe de soie apparut. Seulement, celte fois, elle montait au lieu de descendre.
Raoul et Ëmeraude en franchirent les échelons légers et se retrouvèrent dans la sombre salle du rez-de-chaussée.
Ëmeraude fit deux pas en avant, à partir du bas de l'échelle, puis deux pas à droite, et frappa du pied sur une large dalle.
La dalle voisine sembla s'abîmer aussitôt, et découvrit la naissance d'un escalier tournant de granit.
— Viens, — dit Ëmeraude en s'élançant dans cet escalier. Raoul la suivit.
A mesure que le jeune homme descendait, il éprouvait une sensation étrange.
Des bouffées d'un air brûlant et saturé de vapeurs métalliques venaient , par instants, le frapper au visage.
Il entendait des bruits bizarres.
C'étaient des bourdonnements de voix confuses, le bruissement de chaudières gigantesques placées sur des brasiers ardents; c'étaient les sifflements aigus du métal en fusion qui se fige dans l'eau glacée, les retentissements des lourds marteaux, les coups stridents et monotones de balanciers frappant sans relâche.
Tous ces bruits, nous le répétons, formaient un ensemble indéfinissable pour celui qui les entendait pour la première fois.
Cependant les marches succédaient aux marches.
Il semblait à Raoul qu'il s'enfonçait dans d'incommensurables profondeurs.
Peu à peu, des lueurs rouges, semblables à des éclairs dans une nuit sombre, traversèrent les ténèbres.
Ces éclairs devinrent si vifs qu'à chacun de leurs rayonnements Raoul était obligé de fermer les yeux.
Soudain l'escalier tourna.
jM. de la Tremblaye franchit trois marches encore, puis s'arrêta, pétrifié d'étonnemcnt et d'admiration, en présence du spectacle inouï qui s'offrait à lui.