‹ Les mystères du Palais-RoyalChapitre 15 sur 183 · JEANNE · texte numérisé non relu

JEANNE

Peu de minutes après. Raoul entrait dans le petit salon oriental où se trouvait Jeanne.

La jeune fille était assise sur un des divans circulaires.

Ses vêtements de deuil tranchaient avec les couleurs éclatantes des étoffes et des tapis qui Fenfouraienl.

Son visage était très pâle, et, à voir ses yeux rougis, on devinait qu'elle avait pleuré.

C'est qu'elle venait de penser à sa mère!

Ses mains étaient encore jointes.

Ses lèvres ontr'ouvertes achevaient |de murmurer une prière pour le repos de l'âme de Madeleine de Chambard, morte en état de péché mortel.

A la vue de Raoul, elle se leva vivement . , .,

Une charmante teinte rosée apparut sur ses joues, et ses lèvres ebau-

r'ièrent un sourire. . ,.

— Chère enfant, - dit le chevalier en prenant dans ses mams 1 une de. mains de la jeune fille et en la portant à ses lèvres, - je vous ai laissée seule bien longtemps, n'est-ce pas? ^ -

Quand je ne vous vois point, le temps me paraît toujours long répondit Jeanne avec une adorable ingénuité.

— J'ai une excuse...

Vous n'en avez pas besoin! - interrompit vivement la jeune

lille.

— Laissez-moi vous dire celle-lù .

— Si vous le voulez, mon ami. dites.

Je m'occupais de nous...

— De nous!... --répéta Jeanne.

Oui, de notre bonheur; car le mien, je le crois, est aussi le

vôtre . Je m'occupais de notre mariage.

— Iln'y apas d'obstacle, j'espère?... - demanda la jeune lille avec

un peu de tremblement de la voix.

— Au contraire, répondit Raoul, tout est arrange, loul esl prêt, tout

est prévu... • i ■ i

— Quel estlejour?... — murmura Jeanne d un au- do lunule empressement.

— Après-demain.

Jeanne sourit de nouveau, et son sourire était radieux de joie et

d'espérance. Raoul continua :

- En raison de la perte si récente et si douloureuse «pie vous venez de faire il ne serait point convenable que notre union fût célébrée d une façon publique, au milieu d'une aftluence de spectateurs curieux et frivoles Un de mes amis veut bien mettre à ma disposition la chapellr de son hôtel, et c'est là qu'un bon prêtre viendra vous dire, ô ma bien-aimée, que vous êtes ma femme devant Dieu et devant les

hommes

Jeanne attacha sur Raoul un regard clincelantdu plus naïf et du plus

doux amour.

Le chevalier soutint ce regard sans baisser les yeux.

— Votre femme devant Dieu et devant les hommes! —répéta la jeune lil[p 0 Raoul, que je suis heureuse!

Ainsi. - demanda le chevalier. — vous approuvez ce que j ai

ait?

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— Cei'los! — répondit Jeanne, — je l'approuve, et de tout mon cœuri

En ce moment, le l)ruit faible et doux d'un balancier frappant sur un timbre se fit entendre à deux reprises, et à une distance si rapprochée qu'on aurait dit que le bruit venait de Finlérieur même de Tappartement. Jeanne tressaillit.

— Ne craignez rien, — lui dit Raoul, — c'est Samuel, le propriétaire de l'hôtellerie du Roi-Salomo7i, qui, par un signal convenu entre nous, me demande s'il peut entrer. Je vais lui répondre de la même manière...

— Raoul s'approcha de la muraille et toucha du bout du doigt un ressortcaché dans la toniurc. Unaulre timbre résonna tout aussitôt dans le lointain. Au bout d'une minute la porte secrète tourna silencieusement sur ses gonds, et Samuel parut.

— Avez-vous besoin de me parler en particulier? — demanda Raoul.

— Non, monsieur le chevalier, — répondit le juif.

— Alors que voulez-vous?

— Je vien^ pour avoir l'honneur de vous prévenir qu3, d'après vos ordres, j'amlne la femme de chambre que vous destinez à M""" de la Tremblay e.

— Vous n'avez pas perdu de temps, Samuel!

— J'en perds ie moins possible, monsieur le chevalier.

— C'est bien, cela!... c'est très bien!... ■ — Je ne fais que mon devoir.

— ■ Et, dites-moi, cotte femme de chambre, vous en répondez?

— Comme do moi-même. C'est un peu jeune et un peu inexpérimenté, pcut-êlro bien. Mais c'est honnête et dévoué.

— Où est-elle?

— Dans la chambre des Mages.

— Amcncz-là ici, et, si elle convient à ma femnio, nous la garderons immédiatement.

Samuel sortit et revint presque aussiliM, suivi d'une jeune fille à^i dix-huit ou dix-neuf ans, qui semblait jolie, même auprès de Jeanne et dont la beauté était relevée encore })ar un grand air de timidité et d'innocence.

Elle semblait fort embarrassée de sa contenance, et baissait modestement ses grantls yeux. Raoul demanda tout bas à Jeanne :

— Yous plaîl-elle?...

— Oui, — répondit Jeanne du même ton. — Et, si son cceur vaut son visage, je n'aurai Iticn cerlainement qu'âme louer de ses services.

Le chevalier se tourna vers la nouvelle venue, et lui dit :

— Comment VOUS nommez-vous, mon enfaiil?

— Honorine, monsieur.

— Quel âge avez-vous?

— Dix-neuf ans.

— Avez-vous déjà quelque habiludo du service?

— Aucune.

— D'où venez-vous?

— De mon pays, qui est Saint-Malo

— Que font vos parents?

— Ils sont tisserands de leur métier, et, comme nous ne sommes pas riches, ils m'ont envoyée à mon oncle Samuel que voici, afin qu'il me cherche une place.

— Ah! — fit Raoul, — Samuel est votre oncle?...

— Oui, monsieur le chevalier, — répondit le juif. — Ma pauvre défunte, Antoinette, était la propre sœur du père de cette petite; seu•^ lement, mon beau-frère et moi nous ne sommes pasdelamême religion...

— Honorine, mon enfant, — dit alors M. de la Tremblaye, — vous êtes dès à présent au service de madame. Faites en sorte de la satisfaire, et je vous assure que vous n'aurez point à vous plaindre de votre sort...

— J'y tâcherai, monsieur, répondit la jeune fille.

Samuel, après avoir opéré, ainsi que nous l'avons vu, la présentation officielle de sa nièce : se retira discrètement.

Raoul, resté seul avec les deux jeunes femmes, indiqua à Honorine, un petit cabinet dans lequel elle devait coucher et qui touchait à la chambre de Jeanne.

Ensuite il revint à cotte dernière et lui dit :

— Je me sépare de vous pour jusqu'à demain, chère enfant, les convenances l'exigent et je leur obéis malgré moi ; mais, grâce au ciel, quelques heures encore et je pourrai ne plus vous quitter!...

Un soupir de Jeanne indiqua qu'elle avait bâte, comme Raoul lui même, d'arriver à ce moment.

Le jeune homme poursuivit :

— Dans un instant, Samuel vous apportera des lumières et votre repas, et si d'ailleurs vous aviez besoin de quelque autre chose vous n'auriez, pour le faire venir, qu'à appuyer légèrement sur le ressort que voici.

Raoul passa dans la chambre à coucher. Il ouvrit un petit meuble dont les tiroirs étaient remplis d'or. Il mil dans ses poches deux ou trois poignées de cet or, et il sortit après avoir déposé sur le front de Jeanne un long baiser rempli d'une ardeur contenue.

ji2 m: S MVSTÈiu:s ni: p.v lai s- royal

Samuf^l ne larda poinl à servir 8iir la la])lo de la salle à manger un repas qui parut splendiJe à Jeanne.

L'abondance et la variété des mets surprirent fort la jeune lille, habituée à l'ordinaire si frugal qu'elle préparait elle-même au petit Chas tel. Elle voulut absolument qu'Honorine s'assît en face d'elle et partageât son repas.

La jeune femme de chambre parut très éensibb' à coL acte de haute condescendance, et Samuel s'épanouit de joie en voyant l'honneur insigne qu'on faisait à sa nièce.

Le repas achevé, Jeanne se retira dans la chambre à coucher.

Un feu brillant pétillait dansTâtre, les huit bougies de deux candélabres d'argent projetaient une lueur éclatante; un moelleux fauteuil, installé auprès du foyer, semblait inviter à la lecture ou au sommeil. Jeanne ne voulait point dormir.

Elle regarda tout autour d'elle et aperçut, dans l'un des angles de ia chambre, une petite bibliothèque en bois de rose, fermée par des rideaux de soie couleur changeante.

Elle y courut et en rapporta plusieurs volumes (ju'eile se mit à parcourir aussitôt.

Mais, après quelques secondes d'examen, elle rejeta ces livres avec impatience et presque avec effroi.

Tous, en effet, traitaient de cabale, de magie, de divination et des autres parties les plus sombres etlesplus mystérieuses des sciences occultes.

Jeanne chercha d'abord à s'expliquer la présence de ces volumes suspects dans le logis de son fiancé.

Mais, n'y pouvant parvenir, elle prit le parti de n'y plus penser et elle s'étendit dans le grand fauteuil, où elle s'assoupit bientôt, doucement bercée par ses souvenirs et par ses espérances.

Raoul de laTremblaye, en quittant l'hôtellerie àii Boi-Saio mon, donna l'ordre à Jacques de le suivre et s'achemina pédestrement vers l'autre côté de la Seine.

Il marchait lentement, absorbé dans ses rétlexions, et il était déjà tard quand il atteignit cette partie de la rue Saint-Honoré qui se trouve située entre le Palais-Royal et la rue de Richelieu.

" Il entra d'abord chez un traiteur célèbre de l'époque, à l'enseigne du Chariot ctOr; là, il dhia d'un potage aux bisques d'écrevisses, d'un turbot" à la Béchamel, d'un lilet de bœuf à la Conti, duu rôti de perdreau rouge et d'une série d'entremets et de friandises dont les noms nous échappent, le tout arrosé de deux ou trois bouteilles de vin de Beaune et de vieux cbamljerlin.

ii:

Qui je suis? Je suis tlou Raymond de Vasconcelios, Grand d'Espagne de première classe. (P. 119.^

Le chevalier, suffisamment lesté, comme on voit, quitta le Chariot d'or avec cette démarche libre et aisée d'un homme dont la conscience est en repos et dont l'estomac est salisiail.

^ Il se dirigea vers une grande maison située à une cinquantaine de pas rie l'endroit oii il'avait dîné.

La porte de cette maison était éclairée d'une façon brillante ; il y avait

J:V. 15. - XAVIKR DK JIOMliPIN. LES MYSfillES DU PALAIS-ROYAL. - lio . i. ROUI-K ET 0*^. UV . 15.

Hi LES MYSTÈRES DU PALAIS-ROYAL

aux alenlours une cohue de laquais secouant des torches, et porteurs do chaises amenant des gentilshommes.

C'était, entre ces laquais et ces porteurs, un échange permanent do cris et d'injures, de disputes et de querelles, d'où naissait un tumulte inouï.

Raoul fendit la cohue, franchit le seuil, traversa une vaste cour encore plus encombrée de laquais que ne l'était la rue, monta un escalier dans lequel vingt personnes auraient passé de front -et entra dans une gigantesque antichambre.

Autour de cette antichambre, il y avait de« banquettes recouvertes do cuir grenat garni de clous dorés.

Sur ces banquettes se prélassaient d'es valets de pied, vêtus des livrées les plus diverses et Jouant entre eux aux cartes et aux dés.

Sans doute Raoul et Jacques étafont des habitués de l'endroit, car le valet alla sans hésiter prendre possession d'un coin de banquette, tandis que le maître continuait son chemin et entrait dans les salons.

Ces salons, très gTands et merveilleusement décorés, étaient remplis do monde.

— Une foule d'hommes, de tous les âges et de toutes les apparences, y circulaient et y bourdonnaient sans relâche. On y voyait des échantillons de presque toutes les classes de la société, depuis le grand seigneur ayant ses entrées au palais de Versailles, jusqu'au modeste robin n'ayant les siennes qu'au palais de la Chicane, depuis le traitant millionnaire jusqu'au poète tragique affamé, depuis le galant petit-maître, levant des contributions faciles sur les beautés hors d'âge de la cour et de la ville, jusqu'au gontillâtre de province, fort dépaysé dans Paris et reconnaissable à sa tournure gauche et à son costume hors de mode.

Tout ce moïfdc, avons-nous dit, circulait et bourdonnait, mais pour revenir bientôt vers des centres communs qui attiraient invinciblement la foule, comme le miel attire les mouches.

C'étaient des talîles de pharaon, de creps, de lansquenet, de vingt et un, de bassette et de tous les autres jeux inventés par le diable pour vider les poches des dupes et gonfler celles des fripons.

La maison dans laquelle nous venons d'introduire nos lecteurs n'était autre chose qu'un de ces enfers privilégiés (comme on dirait à Londres) où tous, grands et petits, se rencontraient sur un terrain neutre, avec une iuloniion identique, celle do jouer et de gagner.

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