LES SOUTERRAINS
Qu'on se figure d'immenses souterrains voûtés, dont les arceaux étaient soutenus de distance en distance par de lourds piliers de style roman.
De profondes ténèbres envahissaient les parties reculées de ces souterrains.
Le centre, au contraire, était vivement éclairé par de grandes lueurs rougeâtres, au milieu desquelles semblait s'agiter une bande de démons.
Ici, des noires silhouettes, éclairées parfois par une llamme iutoimittente, activaient à l'aide de soufflets gigantesques le brasier d'un feu de forge.
Là, d'autres figures, d'apparence non moins fantastique, remuaient le métal en fusion dans les creusets fumants.
Ceux-ci faisaient passer les lingots au laminoir.
Ceux-là présentaient aux balanciers des flans tout préparés.
C'était une activité étrange et, en quelque sorte, surnaturelle.
Tous ces hommes semblaientapporterleur part de travail à une œuvre infernale.
En même temps que M. de la TrembJaye, Emeraude s'était arrêtée sur la dernière marche de l'escalier.
— Qu'en dis-tu? — demanda-t-elle à Raoul, en lui montrant le spectacle bizarre que nous venons de décrire, et qui, certes, eût tenté Salvator et Rembrandt.
— C'est terrible et beau! — répondit Raoul.
— Que penses-tu de tes sujets, vus d'ici?
— Je pense qu'ils ressemblent à des diables.
— Un peu.
— Oh! beaucoup.
— Ils ne sont pas si noirs qu'ils en ont l'air, je t'assure... ce sont les plus braves gens du monde.
■ — Ce ne serait point l'avis du lieutement criminel, — dit Raoul en riant.
— Nous ne lui demanderons pas son opinion, — répondit Emeraude du même ton.
Puis elle se remit à marcher.
A mesure que la jeune femme et son amant avançaient, ils quittaient les ténèbres pour entrer dans une zone de plus en plus lumineuse.
Bientôt un des travailleurs les aperçut.
Cet homme reconnut Emeraude et frappa dans ses mains,
A ce signal, souftlets de forge, creusets, laminoirs et balanciers furent désertés.
Les faux monnayeurs accoururent au-devant d'Emeraude, qui fut traitée par eux véritablement comme une reine.
— Mes amis, — dit-elle, après avoir témoigné sa reconnaissance de la petite ovation dont elle venait d'être l'objet, — ■ mes amis, nous sommes en France, où les femmes ne portent point la couronne... Ma main d'ailleurs est trop faible pour vous diriger plus longtemps... il vous faut un chef et un maître... ce chef, et ce maître, je l'ai trouvé... j'abdique, je remets mon pouvoir entre ses mains... Saluez mon successeur... obéissezlui comme à moi-même... le voici, c'est le chevalier Raoul de la Tremblaye.
— Yive monsieur de la Tremblaye ! — crièrent toutes les voix ; — vive le nouveau chef des chevaliers de la fausse monnaie!...
Raoul, en quelques mots, remercia ces braves gens de l'honneur qu'ils voulaient bien lui faire, et promit de s'en montrer digne en ne négligeant rien de ce qui pourrait rendre l'association florissante.
Puis Emeraude fit un signe à un jeune garçon qui se trouvait là et qui, détachant de la muraille une torche, se mit en devoir d'accompagner Raoul et la jeune femme dans l'excursion qu'ils continuaient à travers les souterrains.
Emeraude ouvrit successivement plusieurs portes de fer pratiquées dans les murailles épaisses.
La première conduisait dans les anciens cachots du château, encombrés encore d'instruments de supplice, de chaînes et de carcans rongés par la rouille.
Une autre donnait accès dans une sorte de magasin où des tonneaux debout et défoncés étaient remplis de pièces d'or.
Quand elle fut ouverte, il vit, à une distance de vingt pas à peu près, une haute et lourde grille de fer dont les barreaux massifs montaient (depuis les dalles jusqu'à la voûte.
LES MYSTÈRES DU PALAIS-ROYAL 9li
Entre ses barreaux passaient les gueules évasées de deux petits canons de bronze montés sur des affûts légers.
— Qu'est-ce donc que cette artillerie? — demanda Raoul, — et à quoi jîeut-elle servir dans cette situation souterraine?
— A rien sans doute, — répondit Emeraude ; — mais tous les cas ont dû être prévus, môme les plus invraisemblables...
— Enfin, ces cas invraisemblables, quels sont-ils?
— Admettons que, par impossible, l'éveil soit donné au lieutenant de police... Admettons que les plus adroits limiers de ce digne magistrat découvrent la piste des chevaliers de la fausse monnaie... Admettons qu'une escouade d'estafiers et d'exempts arrive au château de La Baume... Admettons que cette escouade découvre le secret des souterrains et y fasse invasion à Timproviste... Tu vois que, franchement, il faut une bonne volonté robuste pour admettre tout cela... Eh bien, ce cas inadmissible échéant, il nous serait encore cependant facile de nous en tirer...
— Et comment? — demanda Raoul.
— Derrière cette grille s'ouvre une issue mystérieure, longue de près d'une lieue, et qui, après de nombreux détours, communique avec une excavation rocailleuse, encombrée de broussailles et de lichens, et située au milieu des bois... Une décharge de ces petits canons balayerait une bonne partie des suppôts de la police, et, avant que le reste eût entrepris seidcment de forcer la grille, nous aurions gagné la campagne et nous serions en sûreté.
— Admirable!
— Tu vois que les mauvaises chances sont à peu près nulles...
— Je le vois, et j'admire cette habileté surprenante...
— Maintenant, situ veux, nous remonterons chez nous...
— Je ne demande pas mieux, car, franchement, l'air de ces souterrains m'oppresse...
Les deux jeunes gens regagnèrent le premier étage de la tour carrée par l'escalier de granit et grâce à l'échelle de fer.
Là, ils s'installèrent au coin d'un bon feu, et Emeraude entra avec Raoul dans une foule de détails qu'il serait trop long de rapporter ici.
Elle lui apprit, entre autres choses, qu'une cuisine avait été pratiquée dans la partie des anciennes caves du château qui s'étendait sous la tour carrée, et qu'une maisonnette, ayant toute l'apparence d'une pauvre chaumière, et située à un demi-quart de lieue, servait à loger les voitures, les chevaux, et ceux des domestiques auxquels la prudence permettait de se confier.
La pendule d'écaillé rouge incrustée de nacre et de cuivre indiquait onze heures et demie.
Le temps, assez beau pendant toute la journée, était tout d'un coup devenu mauvais.
Un vent impétueux sifflait à travers les ruines, chassant des tourbillons de neige contre les fenêtres à petits carreaux.
Par instants, et durant quelques secondes, la grande voix de la tempête cessait de se faire entendre.
Puis, soudain, elle reprenait avec une intensité nouvelle; le vent faisait rage en imitant les sinistres grondements de la foudre, et semblait, dans ses efforts convulsifs, ébranler sur sa base le donion séculaire.
— Quel temps! — murmura Émeraude en se pelotonnant frileusement dans sa chauffeuse.
— Un temps diabolique i — appuya Raoul ; — on dirait que Fenfer se déchaîne et veut ne pas laisser, cette nuit, pierre sur pierre du vieux
manoir
— L'enfer, — répondit Émeraude en riant, — l'enfer aurait tort de malmener ainsi sa propriété
— Que veux-tu dire?...
Je veux dire que le Château maudit appartient incontestablement
au diable... demande plutôt au premier paysan que tu rencontreras d'ici à quatre ou cinq lieues à la ronde, et même au premier bourgeois venu de la bonne ville de Saint-Germain... Ces braves gens ne te parleront du Château maudit qu'avec un grand signe de croix.
Tu sais, chère Émeraude, — fit Raoul, — que tu m'as promis
quelque chose...
— Quoi donc?
— Une légende, celle de ce château.
. — Et je suis prête à tenir ma promesse, d'autant plus que l'heure est favorable et que cette nocturne tempête semble improvisée tout exprès pour ajouter à l'elfet de mon récit...
La légende en question expliquerait-elle le surnom donné au
château!..,
— A peu près.
Espoir déçu ! M. de La Bannie n'était pas seul. 11 donnait la main à une jeune tille entièrement vêtue de noir. (P. 917.)
— Est-elle longue?
— Oh! non, — répondit Émeraude en souriant; — sois tranquille, elle est fort courte...
— Tant pis! je t'ai prévenue que j'adorais le merveilleux... ou plutôt le fantastique...
UV. lia. — XAVIEK DE MONTÉPIN. — LES MYbTÉHES DU r.\LAIS-KOYAL. — ÉD. J. UOIFF ET C>'^.LIV. 115
— Alors, tu seras servi à souhait; rien au monde n'est plus invraisemblable que ce que je vais te raconter...
— Cent fois tant mieux ! rien n'est aussi ennuyeux que la \Taisemblance...
— Es-tu prêt?
— J'écoute.
— Et, moi, je commence...
Et, s'accoudant au bras rembourré de sa chauffeuse, Émeraude commença en effet.