‹ Les mystères du Palais-RoyalChapitre 142 sur 183 · LA LÉGENDE · texte numérisé non relu

LA LÉGENDE

— Il y a longtemps de cela, — dit-elle. — Ne me demande pas, mon Raoul, de fixer une date, car, celte date, je l'ignore, ot ceux qui m'ont raconté la légende l'ignoraient comme moi sans doute... du moins, s'ils la savaient, ils ne me Font pas dite.

« Le comte de La Baume, beau vieillard et digne gentilhomme, habitait ce château avec son fils aîné, le vicomte Albéric.

« Le comte de La Baume n'avait que deux enfants.

« Philippe, son second fils, auquel il avait acheté une compagnie dans Roval-Bourgogne, était un fort mauvais sujet, donnant seulement de ses nouvelles pour demander de fargeiit, que, dans sa bonté inépuisable, le vieux comte ne manquait jamais de lui envoyer.

« On ne pouvait rien imaginer de plus triste que l'intérieur du château.

« Le vieillard ne se consolait pas de la mort de sa femme. M""' de La Baume avait quitté ce monde depuis bientôt dix ans, et le comte, comme au premier jour, portait le deuil dans son cœur et sur ses vêtements.

« Le vicomte Albéric avait près de trente ans.

« C'était un beau cavalier, d'un caractère mélancolique, taciturne, presque sauvage.

if II détestait et fuyait le monde. Jamais les conseils, et presque les

ordres de son père, n'avaient pu le déterminer à se présenter à la cour.

« Cet étrange jeune homme n'avait d'ardeur que pour deux choses en ce monde : la science et la chasse.

« Quant à ce sentiment qui s'appelle l'amour^ il n'en connaissait l'existence que par ses livres.

« Le comte et le vicomte se voyaient aux heures des repas, échangeaient à peine quelques paroles, et se séparaient.

« Tout ceci constituait une existence horriblement monotone.

« Depuis longtemps, les gentilshommes des environs avaient cessé de faire au château des visites qui ne leur étaient jamais rendues.

« D'ailleurs, une pesante atmosphère d'ennui enveloppait le vieux manoir. Rien qu'à voir le sommet de ses tours crénelées, les moindres hobereaux bâillaient.

« Un jour, la lourde monotonie de cette existence fut soudainement rompue.

« Une lettre arriva pour le comte.

« La main du vieillard eut un tremblement fébrile en rompant le cache I

« Celte lettre était signée : Henry de La Baume.

« Cet Henry était le frère cadet du comte, qui comptait au moins ving( ans de plus que lui.

« Ce dernier rejeton de la grande souche des La Baume avait obstinément refusé, jadis, d'entrer dans les ordres ou de prêter les vœux des chevaliers de Malte.

« Le motif de ce refus, qui avait indisposé contre lui toute sa famille à l'exception seulement de son frère aîné, était un violent amour éprouvé par Henry pour une jeune fille de noblesse qu'on voulait à toute force faire religieuse.

« La jeune fille n'avait pas de dot. Henry de La Baume ne possédait que sa mince fortune légitime.

« Malgré cela, ils se marièrent et s'en allèrent vivre obscurément en quelque village inconnu.

« A son grand regret, depuis vingt ans, le comte de La Baume n'avait point entendu parler de son jeune frère, qu'il avait toujours aimé tendrement.

« Il venait de reconnaître l'écriture de ce frère sur l'adresse de la lettre.

« D'ailleurs, les armes des La Baume en timbraient le cachet. Voilà pourquoi, en brisant ce cachet, la main du vieillard avait tremblé.

« La lettre contenait ces lignes :

(( Mon frère,

« Je connais ton cœur, et je ne doute point de ton affection pour moi.

c( Je sais que tu serais venu à mon aide avec bonheur, au milieu des « douleurs et des misères de ma vie, si un déplorable sentiment d'orgueil « ne m'avait toujours empêché de m'adresser à toi.

« Aujourd'hui, je viens à toi... — bien tard hélas!... — je vais « mourir...

« J'ai une fille... Ma Blanche bien-aimée a seize ans... C'est un ange « de beauté, un ange de pureté, un ange de douceur.

<( La pauvre enfant n'a jamais connu sa mère, morte en lui donnant le « jour. Elle va donc se trouver doublement orpheline.

(( Mon frère, je te lègue ma fille...

<( A peine me reste-t-il quelques jours à vivre.

«Mets-toi donc en route anssitôt que ma lettre te sei'a parvenue, car « je suis épouvanté par cette pensée que ma fille chérie pourrait se trouver « seule avec mon cadavre, ne fût-ce que pendant une heure...»

« Henry de La Baume donnait ensuite à son frère le nom du village dans lequel il vivait avec sa fille et qui était distant de Paris d'une vingtaine de lieues.

« Aussitôt que le comte eut achevé sa lecture, non sans que plus d'une larme se fût échappée de ses paupières il demanda M. le vicomte.

(( On lui répondit que M. le vicomte était à la chasse.

« — Alors, — dit le comte, — qu'on mette à l'instant même des chevaux à ma voiture de voyage... je pars dans une heure...

« Cet ordre fut exécuté sur-le-champ.

« Au moment où le vieux gentilhomme franchissait le marchepied de son carrosse, l'intendant lui demanda :

« — Monsieur le comte n'a-t-il aucun ordre à laisser pour M. le vicomte ?

« — Vous lui direz, — répliqua le vieillard, — que je reviendrai dans peu de jours, et que je ramènerai avec moi sa cousine germaine, M"^ Blanche de La Baume.

« Puis le carrosse s'ébranla.

« Lorsque les dernières paroles de son père furent rapportées au vicomte Albéric, elles lui causèrent la sensation la plus désagréable qu'il soit possible d'imaginer.

« Une femme!... Quoi, une femme allait venir s'installer au château!...

« Rien au monde de plus effrayant en effet !

« La nouvelle venue allait le débusquer, forcément, de ses habitudes de sauvagerie et de laisser-aller.

« Il se verrait contraint de se montrer poli, empressé, galant peutêtre... 11 lui faudrait, avant chaque repas, surveiller les moindres détails de son costume, dont les ardeurs de l'étude, et surtout celles de la chasse, compromettaient souvent la correction...

« Le vicomte Albéric se dit tout cela, et bien d'autres choses encore.

« Puis, comme le mal était inévitable et sans remède, il se résigna et attendit l'ennemi de pied ferme.

« L'ennemi, c'était sa cousine!

« Vers le soir du sixième jour, Albéric, qui travaillait dans la bibliothèque, entendit le bruit d'un carrosse roulant sur les pavés de la cour.

« — Ah ! — murmura-t-il avec un secret espoir, — si mon père pouvait être seul?..

« Et il descendit rapidement.

« Espoir déçu! M. de La Baume n'était pas seul. Il donnait la main à une jeune fille entièrement vêtue de noir.

« — Ma chère Blanche, — lui dit-il, en désignant Albéric qui s'arrêtait tout interdit à l'entrée du vestibule, — voici mon fils aîné votre cousin... Allons, mes enfants, embrassez-vous...

« Blanche fit aussitôt quelques pas en avant, avec une candeur pleine de grâce.

« Le jeune homme comprit combien il serait ridicule en reculant, ou seulement en hésitant.

« Il s'approcha donc et, selon l'ordre de son père, il embrassa sa cousine, mais sans l'avoir regardée.

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