‹ Les mystères du Palais-RoyalChapitre 143 sur 183 · AMOUR · texte numérisé non relu

AMOUR

« Blanche de La Baume, — continua Émeraude, — était, non seulement belle, mais charmante... L'éclatante blancheur de son teint la rendait digne de son nom.

« Une légère teinte rosée venait à peine, sur les joues, nuancer cette blancheur.

(( Les cheveux et les yeux de la jeune fille étaient noirs.

« Ses vêtements de deuil faisaient ressortir les proportions charmantes et l'exquise élégance de sa taille, un peu au-dessous de la moyenne.

« A tant d'attraits se joignaient une grâce sans pareille et la plus adorable simplicité.

« Henry de La Baume, en mourant, n'avait point exagéré les qualités précieuses de sa fille unique.

« Blanche était bonne autant que belle, et rien, pas même en rêve, n'avait troublé la virginale pureté de son cœur et de son âme.

« L'inévitable résultat de la présence de la jeune fille au château ne se fit point attendre.

« Ce résultat fut un violent amour dans le cœur jusqu'alors insensible à-M farouche Albéric.

« Cet amour, inconnu d'abord de celui même qui le ressentait, grandit par gradations insensibles.

« D'abord Albéric fut étonné de voir qu'au lieu de l'écrasant ennui qu'il avait redouté, il trouvait un plaisir infini dans la société de sa cousine.

« Bientôt il ne put plus se asser de cette société. L'étude fut négligée, puis abandonnée tout à fait.

« La chasse eut son tour. Les in-folio lourds et les fusils luisants n'offraient plus au vicomte le moindre intérêt.

<c II ne vivait, désormais, que pour écouter avec ravissement la voix si douce de sa cousine.

« Il montait à cheval avec Blanche, il l'accompagnait dans ses promenades à travers le parc.

« Enfin il la quittait le moins possible, et les heures pendant lesquelles il était obligé de se séparer d'elle lui semblaient d'une longueur désespérante.

« Cependant, je le répète, Albéric prenait pour une vive et profonde affection fraternelle le sentiment qu'il éprouvait pour sa cousine.

« Le vieux comte de La Baume connaissait mieux le monde, ci surtout le cœur humain.

« Il ne se trompa point sur la nature de ce sentiment.

« Un jour, huit ou dix mois après la mort du père de Blanche, il lit prier Albéric de passer dans sa chambre.

« Le vicomte obéit aussitôt.

« — Mon fils, — lui dit le vieillard, — ne vous doutez-vous point du sujet dont je veux m'entretenir avec vous ?

« — En aucune façon, mon père...

« — Bien vrai?...

« — Je vous le jure...

« — Dans ce cas, je vais m'expliquer mieux... Voici que vous allez avoir trente ans... vous êtes, en qualité de fils aîné, l'héritier de mes titres et de ma fortune... je veux vous marier...

« Albéric pâlit involontairement. Pour la première fois une idée terrifiante se glissa, comme un éclair, dans les ténèbres de son esprit : Un maiiage le sé'parerait de Blanche!...

« Cette pensée fut toute une révélation.

« — Je veux vous marier, répéta le comte.

u — Mon père, balbutia Albéric, rien ne presse...

« — Cela est fort pressant, au contraire, et je ne consentirai point à remettre...

« — Mais, pourquoi?... 11 me semble, mon père, qu'à trente ans, je suis jeune encore...

u — Vous êtes jeune, d'accord...

.< — Eh bien?...

(( — Mais, moi, je suis vieux!...

«< — Vous êtes plein de force et de santé, mon père...

u — Sans doute; mais, d'un jour à l'autre, force et santé peuvent me manquer... or, avant de mourir, je veux avoir un petit-fils...

« — Mais... — hasarda timidement Albéric...

« — Je veux! — répéta impérieusement le vieillard.

« Albéric baissa la tète et ne répondit pas.

« M. de La Baume reprit :

« — J'ai fait choix, pour vous, d'une femme...

« Même silence de la part du vicomte.

« — N'êtes-vous point curieux de savoir son nom? demanda le vieillard.

« — Eh! que m'importe? — murmura Albéric avec amertume; cette femme, je ne la connais pas!

« — C'est ce qui vous trompe, monsieur mon fils.

« — Je la connais !... — s'écria le jeune homme.

« — Oui, certes!... et beaucoup...

<( Les yeux du vicomte étincelèrent.

« — Mais, mon père, balbutia-t-il, — songez-vous bien à ce que vous dites?... Je connais, dites-vous, celle que vous me destinez... et vous savez aussi bien que moi, cependant, que je ne connais qu'une femme...

« — Qui prétend le contraire?...

« — Ainsi, Blanche?... ma cousine Blanche?...

(( — Refuseriez-vous de l'épouser, par hasard? — demanda le vieillard avec un sourire malicieux.

„ — Refuser?... refuser?... quand, au contraire, je craignais...

« — Quoi donc?

„ — D'autres projets de votre part et une opposition vive à mon mariage avec ma cousine...

(( — Et pourquoi m'y serais-je opposé?

« — Blanche est pauvre...

(( — Qu'importe? sa noblesse est sans tache, puisque mon pauvre frère avait épousé une fille bien née... Vous êtes d'ailleurs, mon fils, assez riche pour deux, et cette nièce me convient.

« — Je ne sais de quelle façon vous remercier dignement, mon père...

« — Yous aimez donc votre cousine.

^^ — Éperdument... et sans le savoir... c'était la crainte de me voir séparé d'elle par un autre mariage qui, tout à l'heure, vient de m'ouvrir les yeux...

« — Et pensez-vous que Blanche vous aime?

« — D'une chaste et tendre affection de sœur, j'en suis sûr... et bientôt, j'espère, d'un amour de fiancée...

(( — C'est au mieux... Je vais m'entretenir avec Blanche à ce sujet. Nous fixerons ensuite l'époque de votre union...

Philippe pùiiétra dans la chambre virginale, dout il ferma la porte derrière lui. (p. 927.^

■-IV. I!6. - XAVIEH DK .MO.MÉri.N. - LES ilYSTÈlŒS DU PALAIS-UO YAL. - ÉD. J. RQUFF ET C". UV. UQ.

« — Celte époque sera-t-elle bien éloignée?

« — Non. Je pense qu'aussitôt que Blanche ne portera plus le deuil de mon pauvre frère, votre mariage sera célébré...

« — Quatre mois encore! — s'écria Albéric, — c'est bien long! « Le vieux comte ne répondit que par un sourire.

« A partir de ce jour, Albéric et Blanche furent fiancés.

« Ainsi que l'avait dit le vicomte à son père, un amour naïf et charmant ne tarda guère à remplacer la tendresse de sœur dans l'âme aimante de la jeune fille.

« Jusqu'alors elle avait vu Albéric comme un cousin. Maintenant elle le vit comme un époux.

« Quoique l'attente semblât longue, aux amoureux surtout, les semaines et les jours passèrent rapidement, dans les délices d'une douce et confiante intimité. L'époque lixée par le comte approchait. Trois mois s'étaient écoulés. Il n'en restait plus qu'un avant le mariage.

« Rien au monde ne semblait pouvoir troubler le bonheur si prochain...

« Le ciel était pur et sans nuages. L'orage se formait, cependant et la foudre allait bientôt gronder.

« La fin du mois de décembre était proche.

(( C'était le soir. Au dehors bruissait une tempête semblable à celle qui se déchaîne autour de nous, cette nuit.

« Le vieillaid et les deux jeunes gens étaient assis devant un grand feu qui brûlait dans l'immense cheminée du salon.

« Albéric et Blanche faisaient de délicieux projets et bâtissaient les plus beaux châteaux en Espagne.

u M. de La Baume les écoutait en souriant. •

« Le timbre sonore d'une haute pendule venait de frapper onze heures. Soudain on entendit sonner fortement à la porte extérieure du château. Le comte tressaillit.

« — A cette heure, et par un temps pareil, qui peut venir? mur-

mura-t-il.

« La réponse à cette question ne se fit pas attendre longtemps.

« Au bout de quelques minutes, un bruit de pas rapides et de bottes éperonnées retentit dans l'antichambre.

« La porte s'ouvrit.

u Un nouveau venu entra, ou plutôt se précipita dans le salon, en

s'écriant :

„ — Quoiqu'on ne m'attende point ici, je pense que cependant] 'y serai

le bienvenu.

« — Un fils est toujours le bienvenu sous le toit de son père... même quand il le mérite peu... — répondit le comte avec une lenteur solennelle.

« Et il tendit à l'arrivant une main que ce dernier porta assez cavalièrement à ses lèvres.

« — Bonjour, mon père, — dit-il ensuite...

« Puis il s'inclina devant Blancbe,

(( — Mademoiselle de La Baume, votre cousine, — fit le vieillard.

(( L'arrivant s'inclina pour la seconde fois, et son regard exprimait une admiration manifeste.

« Ce nouveau venu, si peu attendu, était, on l'a déjà compris, Philippe de La Baume, le cadet de famille.

« Philippe portait l'uniforme de son régiment.

« Toutes celles des parties de son costume qui n'avaient point été mises à l'abri de la tempête par son vaste manteau, étaient littéralement ruisselantes d'eau, car il était venu à cheval. La bouc marbrait ses bottes à éperons d'argent.

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