PHILIPPE
« Philippe avait vingt-cinq ans. C'était un grand et beau jeune homme, beaucoup plus beau que son frère aîné.
« Ses cheveux noirs, bouclés naturellement, encadraient un visage allongé, un peu pâli par les veilles et par les plaisirs.
« Les grands yeux de Philippe offraient une bizarre expression d'audacieuse effronterie et de hardi désir.
(( Ses moustaches, brunes et soyeuses, se retroussaient cavalièrement en crocs au-dessus de sa lèvre supérieure.
« Bref, il y avait, dans le visage et dans la personne du jeune officier, ce je ne sais quoi qui décèle le mauvais sujet, et qui plaît tant à certaines femmes..- je devrais dire peut-être à presque toutes les femmes...
<( Philippe venait d'obtenir un congé de semestre.
« Or, se trouvant la bourse vide, il se proposait de passer au château palernel la plus grande partie de ce congé.
« La perspective de cet isolement, disons-le, l'épouvantait fort.
« L'absolue nécessité seule avait pu le contraindre à accepter, pour un temps plus ou moins long, un genre de vie aussi monotone, aussi différent de celui dont il avait l'habitude.
« Aussitôt que ses yeux eurent rencontré Blanche, aussitôt qu'il eût appris que la jeune fille était sa cousine et la commensale du château, cette épouvante dont je viens de parler disparut comme par enchantement.
« Philippe était un séducteur de profession.
« Les faciles et nombreux succès qu'il avait obtenus dans chacune de ses garnisons ne lui permettaient de croire à aucune résistance inébranlable.
« Use dit, tout d'abord, que ce serait pour lui un délicieux passetemps de triompher de l'innocence et de la vertu de sa cousine.
« A coup sûr, c'était chose rare que de rencontrer sur son chemin un pareil miracle de beauté.
« Une semblable conquête offrait un dédommagement plus que suffisant pour quelques mois passés dans un vieux et triste château.
« Philippe était en train de se faire à lui-même tous ces beaux raisonnements , lorsqu'il apprit que son frère et sa cousine s'aimaient et que leur mariage devait être célébré à l'expiration du deuil.
« Cette nouvelle, loin de détourner le jeune officier de ses premiers projets, fut, au contraire, un excitant pour lui.
« — L'aventure, — se dit-il, — en sera plus piquante !...
« Ce Philippe était un garçon sans cœur et sans entrailles, un méchant, un véritable démon sous une forme charmante. 11 n'aimait point sa cousine, et pensait bien ne l'aimer jamais ; seulement il la désirait, et, pour satisfaire ce désir, il était décidé à ne reculer devant rien au monde.
« Quelques semaines se passèrent.
« Philippe, en véritable roué qu'il était, ne manquait jamais, toutes
les fois qu'une occasion favorable se présentait, déjouer la passion vis-àvis de sa cousine, et, pour être franche, je dois avouer qu'il la jouait avec un véritable talent.
« Mais, cette fois, il avait affaire à une naïveté réelle, à une véritable candeur.
« Philippe avait beau se surpasser dans son rôle, Blanche ne le comprenait pas.
« Ses tirades ardentes, ses exclamations passionnées ne présentaient aucun sens à l'esprit de la jeune fille.
« Elle ne pouvait voir en Philippe autre chose que le frère d'Albéric, d'Albéric son fiancé, presque son mari.
« Aussi prenait-elle ses paroles d'amour pour des promesses de fraternelle et bonne amitié, exprimées en un langage bizarre. Et de son côté elle promettait à Philippe une affection de sœur.
« Cette résistance si peu attendue étonna et irrita le jeune homme au plus haut point.
« Cette défaite sans espoir fit fermenter tous les impurs limons dont se composait son âme.
« il se dit qu'il faudrait bien que Blanche lui appartînt, et que, si ce n'était de gré, ce serait de force.
« En même temps il commença à ressentir pour sa cousine, non plus un désir passager, mais les premières atteintes d'une passion violente, effrénée, aveugle, une de ces passions comme en éprouvent les libertins qui s'étaient promis de n'aimer jamais.
« Blanche, sauvegardée par l'égide de son innocence immaculée et de son chaste amour pour Albéric, ne s'aperçut pas plus de la passion de Philippe qu'elle ne s'était aperçue de son caprice.
« Cependant le jeune officier, pareil au tigre ou au jaguar, n'attendait qu'un moment propice pour se précipiter sur celle dont il voulait faire sa victime.
« Un jour, l'occasion longtemps attendue se présenta. Albéric et son père avaient quitté tous deux le château de La Baume en voiture et pour plusieurs heures.
« Philippe, que tout le monde croyait à la chasse pour la journée entière, avait assisté à leur départ, caché dans un bouquet d'arbres, situe à une faible distance.
« Blanche était seule.
« Philippe revint sur ses pas aussitôt que le carrosse eut disparu dans l'éloignemcnt.
« A poine rentré au château, il entendit les sons de la harpe de sa cousine, qui remplissaient les airs d'une musique délicieuse.
« Le jeune homme se hâta d'échanger ses vêtements de chasse contre le plus élég-ant de ses costumes de ville. Puis, d'un pas qui voulait être assuré, mais que l'émotion rendait incertain et irrégulier, il s'engagea dans le corridor sur lequel ouvrait la chambre de Blanche.
« A mesm-e qu'il approchait, les sous de la harpe arrivaient à lui, plus purs, plus harmonieux.
« C'était une musique faite par un ange, et digne des anges.
« Enfin, il atteignit la porte.
« Pendant une seconde, il hésita. Mais son mauvais génie avait pris sur lui un trop grand empire pour que celte hésitation fût longue. Il frappa doucement à la porte
« La musique s'interrompit aussitôt.
« — Qui est là? — demanda une voix plus suave que les accords de l'instrument dont les cordes vibraient encore.
<■<■ — Moi, ma cousine, — répondit Philippe.
«■ — Entrez, mon cousin, — dit la jeune fille, non sans un certain étonnement, car c'était la première fois que l'un des deux frères venait frapper à la porte de sa chambre.
« Cependant il lui sembla qu'en interdire l'entrée à Philippe serait un acte de pruderie ridicule et sans motif.
« Aussi, comme nous venons de l'entendre, elle lui répondit aussitôt :
« — Entrez.
« Philippe pénétra dans la chambre virginale, dont il referma la porte derrière lui.
« Son visage avait une expression étrange. 11 était plus pâle encore que de coutume et marbré do larges taches rouges.
Ses yeux brillaient. Un léger tremblement nerveux agitait ses lèvres.
Enfin, quoiqu'il s'efforçât de paraître cahne, son émotion était manifeste.
« Un seul regard, jeté sur la figure de son cousin, épouvanta Blanche.
(( D'où venait cet instinctif effroi?
u Elle n'en savait rien... Mais le fait est qu'elle l'éprouvait.
« Blanche quitta précipitamment le siège qu'elle occupait.
»< Elle appela sur ses lèvres un sourire contraint, et elle dit avec vivacité :
« — A quoi dois-je votre visite gracieuse et inattendue, mon cousin?...
« Malgré elle. Blanche appuya sur le mot : inattendue.
« — Je voudrais causer avec vous, ma belle cousine... — répondit Philippe, — si toutefois vous daignez m'accorder la faveur de l'entretiou que je réclame...
« — Causer avec moi, mon cousin?... — répéta Blanche.
« — Je le désire plus que tout au monde...
« — Eh bien, c'est facile, ce me semble...
« — Quoi! vous consentez?...
« — Et de grand cœur...
(( Philippe fit un pas pour tomber à genoux devant Blanche. Mais celle dernière ne lui en laissa pas le temps.
« — Le temps est fort beau, quoiqu'un peu froid, — ajouta-t-elle aussitôt ; — descendons au jardin, nous y serons tout à notre aise pour causer,
« — Pourquoi ne pas rester ici, ma cousine? — demanda Philippe.
« — Quand vous avez frappé à la porte, mon cousin, j'allais sortir.
« — Quoi! — s'écria Philippe, — vous alliez interrompre cet air merveilleux que vos doigts charmants apprenaient aux cordes de votre harpe!...
« Surprise en flagrant délit d'innocent mensonge, Blanche rougit légèrement.
« Philippe poursuivit :
« — Enfin, ma cousine, — dit-il, — accordez-moi une grâce...
« — Une grâce?
« — Oui.
« — Laquelle ?
« — Celle d'écouter ici, dans cette chambre, ce que j'ai à vous dire...
« — Pourquoi ici plutôt qu'ailleurs, mon cousin?... pourquoi dans cette chambre plutôt qu'au jardin?...
M — Parce que c'est mon désir... mon vœu... parce qu'il le faut !..
« — Il le faut!... — répéta Blanche avec étonnement.
« — Oui, ma cousine, 2/ /e/a?<^.^
« Et Philippe appuya sur ces trois mots.
« Mais Blanche, malgré sa douceur, avait dans les veines le sang^ impétueux des filles de noble race.
« Elle releva fièrement la tête.
« — Et si pourtant ce n'est pas ma volonté? — dit-elle.
« Pour la seconde fois, Philippe hésita.
Au chevet de son lit, comme une relique sacrée, on voyait suspendue i'épée de
son père. (P. 932.)
espril.
(( Mais, pour la seconde fois aussi, le diable triompha dan
s son
« — Il faudra que ce soit, ma cousine, — répondit-il, — quand bien même ce ne serait pas votre volonté, car c'est la mienne...
« Et, se retournant, il poussa les verrous intérieurs de la porte.