‹ Les mystères du Palais-RoyalChapitre 145 sur 183 · PÉRIL · texte numérisé non relu

PÉRIL

« Blanche vit ce geste. Elle comprit qu'un péril la menaçait.

« Et quel péril?... Le plus terrible de tous!... Le péril inconnu!...

« La jeune fille devint très pâle.

« Elle se sentit près de chanceler, et elle murmura d'une voix qu'elle cherchait à rendre ferme, mais qui, en réalité, était à peine distincte :

« — Puisque vous me contraignez, par la force, à rester ici... puisque vous m'obligez, par la violence, à vous écouter dans cette chambre... je cède... me voici prête... parlez, que voulez-vous?

« Philippe, que sa méchante action enivrait comme un vin frelaté, répondit audacieusement :

« — Voici longtemps déjà, ma cousine, que vous refusez de m'écouter, ou, si vous m'écoutez, que vous ne voulez pas me comprendre... il faut que vous m'accordiez aujourd'hui toute votre attention, il le faut, car ce que j'ai à vous dire est chose sérieuse, et c'est afin que rien ne tienne nous interrompre et nous distraire, que j'ai insisté pour obtenir de vous une audience dans votre chambre, et que j'ai pris la liberté de pousser le verrou... C'est un crime, sans doute ; eh ! mon Dieu, je ne le nie pas!... désobéir à ces yeux si doux, à cette bouche si charmante, c'est un crime de lèse-beauté!... pis que cela, c'est une tyrannie!... J'espère cependant vous prouver bientôt que mon crime est moins grand qu'il ne le paraît, et que je ne puis être le tyran de celle dont je suis l'esclave...

« Blanche ne comprit point, tout d'abord, le sens alambiqué de ce galant phébus.

« Philippe s'en aperçut et résolut d'être plus clair. Il reprit donc :

« — Depuis le moment oii je vous ai vue pour la première fois, ma cousine, vous avez produit sur moi une impression profonde, brûlante, ineffaçable; le trait décoché par vos prunelles victorieuses est resté dans mon cœur... en un mot, je vous aime...

« — Vous m'aimez comme un frère, — interrompit vivement Blanche ; — et quoique en ce moment j'aie à me plaindre de vous, mon cousin, je partage cette affection, et je vous remercie de l'éprouver,

« — Je ne vous aime pas comme un frère, — répondit Philippe en secouant la tête.

« — Comment m'aimez-vous donc, mon Dieu?... — balhutia la jeune fille.

« — Je vous aime comme un amant.

(( En même temps, pour accompagner ces paroles d'une pantomime appropriée à la circonstance, et qui n'avait jamais manqué de lui réussir, Philippe mit un genou en terre devant Blanche.

« De pâle qu'elle était, la jeune fille, à l'instant même, devint pourpre.

« — Monsieur mon cousin, — dit-elle avec hauteur, — ne savczvous donc point que je suis la fiancée de votre frère aîné?

(' — Je le sais, au contraire, à merveille.

<( — Vous le savez?

« — Oui, ma cousine.

« — Et, le sachant, vous osez me parler ainsi que vous venez de le faire?

« — Raison de plus.

« — Est-ce une insulte nouvelle?

(( — Ce n'est pas une insulte, ma cousine, c'est une vérité. Albéric est indigne de vous; c'est un lourd gentilhomme, sans brillant, sans esprit, sans vivacité; il ne peut vous apprendre ce que c'est que l'amour, tandis que, moi, je suis passé maître en cette douce science. Que peut vous offrir Albéric de plus que moi? Un titre et une fortune que je n'ai pas, c'est vrai... Eh bien, si vous tenez à ce titre et à cet argent, prenezles, j'y consens de grand cœm\.. Qu Albéric soit votre mari, pourvu que, moi, je sois votre amant... Voyons, belle cousine, y consentez-vous?

« Blanche, indignée et épouvantée, poussa un cri et s'élança du côté de la porte. Philippe la retint sans peine.

<( — Où donc allez-vous, chère Blanche? — lui demanda-t-il.

« — Vous le voyez, je fuis vos outrages I

(( — xMes outrages!... oh! ma cousine, quelle expression!... traiter ainsi l'aveu sincère de l'amour le plus pur!... mais vous n'y songez pas!... c'est le bonheur que je vous olFre, et je veux, s'il le faut, vous le faire accepter malgré vous...

(( Tout en parlant ainsi, Philippe enlaça Blanche dans ses bras.

« — Au secours! — cria la jeune fille.

a Philippe se prit à ricaner.

« — Au secours!... — répéta Blanche.

« — Ma cousine, personne ne viendra... mon père et mon frère sont absents, et mes mesures sont bien prises... cessez donc une vaine résistance...' cessez des appels inutiles... Allons, ma charmante cousine... un baiser ne ternira pas les roses de vos lèvres... vous savez que je vous aime... faut-il vous le dire encore... faut-il vous le répéter à genoux?...

« Et Philippe, resserrant son étreinte, s'efforça d'approcher son visage du visage de Blanche.

« Cette dernière, par un mouvement brusque et d'une incompréhensible énergie, échappa aux bras vigoureux qui l'enlaçaient, et bondit

en arrière.

« Philippe fit un pas vers elle.

« N'approchez pas! — s'écria Blanche, les yeux étincelants, —

n'approchez pas!...

« — Pourquoi donc? — demanda Philippe; — croyez- vous, belle cousine, que, quand je veux cueillir une rose, j'aie peur de me piquer les doigts aux épines de la fleur?...

« Et il fit un nouveau pas en avant.

« Blanche se retourna.

K Au chevet de son lit, comme une relique sacrée, on voyait, suspendue à la muraille, l'épée de son père.

« Elle saisit celte arme. Elle rejeta loin d'elle l'inutile fourreau, et, brandissant la lame étincelante, elle dit à Philippe, d'un ton où le mépris se montrait provoquant : — Approchez, maintenant!...

« Philippe hésita. Il calcula les chances de la lutte et les trouva trop

inégales.

« Blanche était une faible jeune fille, c'est vrai; mais elle étaitarmee, et, la braver en ce moment, irritée et menaçante, c'était courir à la mort,

Philippe prit son parti :

« — Belle cousine, — dit-il en souriant, d'un sourire un peu contraint il est vrai, — ce n'est pas à la rose que j'aurais dû vous comparer tout à l'heure... c'est à l'abeille... comme elle vous avez, pour défendre votre miel, un aiguillon terrible... Je m'avoue vaincu, et je me retire. Nous venons de commencer ensemble une partie dont vous avez la première manche... A bientôt, ma belle cousine...

« Et, saluant avec une humilité ironique, Philippe ouvrit la porte et

se retira.

u Blanche le laissa sortir.

« Puis, refermant la porte derrière lui, et repoussant les verrous, elle

laissa tomber son épée, et tomba elle-même sur un siège, toute frissonnante encore du danger qu'elle avait couru.

« Quelques heures se passèrent ainsi.

« Blanche était brisée de corps et d'esprit Elle n'avait plus ni force physique ni force morale.

« Elle ne remuait point... Elle ne pensait pas.

« Lorsque le bruit des roues du carrosse sur les pavés de la cour luv annonça le retour de son oncle et de son fiancé, elle tressaillit, et elle se leva brusquement.

« Une pensée terrible venait, en effet, de se présenter à elle.

« Quel parti prendre au sujet de ce qui avait eu lieu entre elle et Philippe?

« Devait-elle parler, et demander justice d'un outrage aussi inouï qu'immérité? Devait-elle, au contraire, ensevelir ce funeste secret dans les ténèbres les plus profondes ?

« Si elle parlait, de combien de malheurs n'allait-elle point être cause? Elle apportait, dans le sein de sa famille, le trouble, — la discorde, — la haine...

« Un père maudissait son fils... Un frère provoquait son frère... Qui sait si le sang ne coulerait pas dans une lutte fratricide?...

« Une telle perspective épouvanta Blanche. Elle résolut de garder le silence et de ne point divulguer un seul des tristes événements de la journée. Elle se tint parole.

« Vainement le vieux comte et Albéric, lorsqu'elle alla les rejoindre au salon, la questionnèrent au sujet de sa pâleur.

« Elle répondit qu'elle était un peu souffrante, et que, le lendemain, elle aurait repris son visage ordinaire.

« Ceci arriva en ellet, et personne ne put concevoir le moindre soupçon.

« Trois jours se passèrent.

« Le soir du troisième jour, Blanche, en se mettant au lit, trouva sur son chevet une lettre qu'elle ouvrit en tremblant.

« Cette lettre était de Philippe.

« Le jeune homme suppliait sa cousine de lui pardonner sa conduite odieuse. Il la remerciait à deux genoux du silence qu'elle avait gardé.

« Il ajoutait que sa vie entière serait consacrée à lui faire oublier un moment de folie, une action infâme, que le plus violent amour ne saurait justifier.

« Cette lettre soulagea d'un grand poids le cœur et l'esprit de Blanche.

« Elle avait la crainte instinctive de se voir en butte de nouveau à quelque infernale tentative de Philippe.

« Elle redoutait aussi un éclat entre les deux frères, une scène violente et peut-être sanglante.

« La lettre de Philippe dissipait toutes ces appréhensions, anéantissait toutes ces terreurs.

« — Allons, — murmura Blanche, — il est meilleur que je ne le croyais...

« Et elle s'endormit en remerciant Dieu.^

« L'époque du mariage approchait.

(( Blanche faisait une retraite pieuse de huit jours, et ne quittait son appartement que pour se rendre à la chapelle du château.

« Les journées et les heures semblaient interminables à l'amoureux Albéric,qui ne savait comment tuer le temps.

« Un soir, il annonça qu'il passerait à la chasse toute la journée du lendemain.

(( Philippe, en même temps, témoigna l'intention d'aller à Saint- Germain faire quelques emplettes, et donna l'ordre qu'on lui tînt un cheval sellé, dès le matin.

« Le vieux comte lui demanda s'il ne se ferait point accompagner par un valet.

« Philippe répondit négativement..

(( Le lendemain, en effet, -dès le point du jour, Albéric, le fusil sur l'épaule et suivi de ses chiens, quitta le château et se dirigea vers la forêt.

« Un instant après, Philippe se mit en selle et lança son cheval au galop sur le chemin de la ville.

(( Les deux frères marchaient dans deux directions opposées, et par conséquent se tournaient le dos.

« Plusieurs heures s'écoulèrent.

« Le ciel, assez pur pendant la matinée, était devenu d'un gris sombre. De grande^ nuées rampaient lourdement sur la cime des arbres dépouillés de feuilles.

« Le vent sifllait à travers les branches avec un bruit sinistre.

« La neige ne tombait pas encore ; mais elle était imminente

« Albéric suivait lentement une large tranchée pratiquée au miheu d'une futaie d'ormes et de chênes centenaires.

La voix de ses chiens qui, dans le lointain, chassaient un lièvre ou un renard, arrivait jusqu'à lui par intervalles.

« Mais il n'écoutait pas ce murmure, si liarmonieux cependant poulies oreilles d'un chasseur.

« Albéric pensait à sa Blanche bien-aimée, au jour du mariage, au bonheur si proche et si certain.

« Et il s'étonnait, au milieu de ces pensées joyeuses, de se sentir sur le cœur un poids de tristesse vague et sans cause.

« Tout à coup, une forme humaine se détacha du tronc d'un chêne et s'avança vers lui.

« Albéric leva les yeux et regarda celui qni venait ainsi à sa rencontre en ce lieu solitaire.

a A son grand étonnement, il reconnut Philippe. « • — Comment, mon frère, — s'écria-t-il, — te voilà!... <(■ Et il tondit au jeune officier une main que celui-ci ne prit pas. « Albéric n'attacha aucune importance, dans le premier moment, à ce refus de prendre sa main .

<( — Je te croyais à Saint-Germain... — poursuivit-il. « — Tu te trompais, comme tu vois.

« — Mais par quel hasard ici?...

« — Ce n'est pas un hasard.

« — Ah!...

« — J'attendais quelqu'un...

« — Et qui donc?

« — Toi.

« — Ah! — répéta Albéric — Tu as donc quelque chose à me dire?...

« — Oui.

« — Et quelque chose de mystérieux ?

« — Oui.

« Albéric sourit.

« Il supposait que Philippe, dissipateur et prodigue comme il l'était, avait contracté h son régiment quelque dette dont il n'osait point parler à son père, et qu'il venait s'adresser à lui, pour le prier de lui ouvrir sa bourse, à l'occasion de la solennité de son mariage.

— Et il se disait à lui-même que, dans un moment où il serait parfaitement heureux, il voulait que tout le monde le fût autour de lui, et qu'il viendrait de tout son cœur k l'aide de son frère. « C'est dans cette disposition qu'il ajouta:

« — Eh bien, voyons! parle, mon frère, j'attends cette communication pressante et mystérieuse...

« — Ecoute-moi donc, — dit Philippe, — et prends garde à ce que tu vas me répondre...

« Le ton dont ces paroles furent prononcées étonna Albéric. Il regarda Philippe, afin de lire sur son visage s'il parlait sérieusement.

« Le visage du jeune homme était sombre. Ses sourcils contractés donnaient à sa physionomie une expression farouche.

« Albéric se sentit troublé.

« Un secret instinct lui criait qu'il allait se passer quelque chose d'étrange et de terrible entre son frère et lui...

<( Philippe reprit :

« — Tu ne seras point le mari de Blanche.

« — Je ne serai point le mari de Blanche!.., répéta Albéric stupéfait et ne pouvant croire à ce qu'il entendait.

« — Non, — dit Philippe.

« — Et qui l'empêchera?...

« — Moi.

« — Et pourquoi Tempêcheras-tu?

« — Parce que je ne veux pas que ce mariage s'accomplisse.

« — Tune veux pas!... — s'écria Albéric.

(( — Je ne veux pas, — répéta Philippe.

(( — Et de quel droit, malheureux?...

„ — J'aime ma cousine...

„ — Et moi, donc, crois-tu que je ne l'aime pas... et depuis plus longtemps !

« — Peut-être, mais elle ne t'aime pas..

« — Qu'oses-tu dire?

« — La vérité. Blanche ne t'aime pas, et elle en aime un autre..

(( — Mensonge!...

(( — Elle en aime un autre, — poursuivit Philippe, — et cet autre,

c'est moi...

« Albéric était livide. Ses yeux s'injectèrent de sang.

(( Elle te l'a dit? — demanda-t-il d'une voix rauque et étranglée.

« — Elle a fait mieux..

« — Comment?

« — Elle me l'a prouvé...

a Albéric s'élança sur son frère, et, lesaissisant parles deux poignets il lui cria :

(( — Ainsi, tu prétends...

« La force lui manqua pour achever sa phrase.

Sur l'oreiller, nu oiseau noir battait dos ailes. P. 943.)

« — Je préleiuls que filauclie osl ma maîtrosso... — dit Philippe avec le plus grand sang-froid.

« — Misérable! — hurla Alhéric, — sais-tu bien que je vais le tuer?...

« — Essaye.

LIV. lis. — .\A\Illl 1>K MOMIIMN. — IIS MYSIKRES DU l'ALM^-nOY VL. — FD.J. ROLFF ET C'<^ LIV. US

LES MYSTÈRES DU PÂEAIS-ROYAE

« — Ah! lu me délies I...

« — Oui.

<c Philippe n'avait point achevé cette phrase, que son frère a^né, aveuglé par la fureur, saisissait son fusil et en dirigeait vers lui le canon.

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