GAIN
« Philippe, doué d'une force prodigieuse, lui arracha Farme des mains, la tordit sur ses genoux et, la jetant loin de lui, dit en tirant son
épée du fourreau :
« — Je ne suis ni un sanglier ni un loup, peur qu'on me tue à coups de fusil... Allons, monsieurmon frère, défends-toi, à moins cependant que lu renonces à épouser ma maîtresse.
« Albéric n'avait pas d'épée, mais il portait un couteau de chasse à la lame épaisse et bien affilée.
(( Il le saisit et de nouveau s'élança sur Philippe, qui dut rompre pour éviter d'être percé de part en part.
« Alors commença entre les deux frères un combat temble et sacrilège, sans autre témoin qu'un corbeau immobile au sommet d'un vieux chêne, et qui, spectateur impassible de cette scène effrayante, mêlait de temps en temps son croassement lugubre au bruit sinistre du fer heurtant
contre le fer.
« Au bout de quelques minutes, le couteau de chasse d'Albéric rencontra obliquement la lame d'épée de Philippe.
« L'épée se brisa sous ce choc comme si elle eût été de verre, il ne resta dans la main du jeune officier qu'un tronçon impuissant, tandis que son frère conservait intacte son arme formidable.
(, Menteur infâme, tu vas mourir! — murmura Albéric en bondissant sur Philippe désarmé.
« Mais Philippe avait prévu ce mouvement. 11 recula dun pas, et
LKS MYSTÈRES DU PALAIS-ROVAL 939
saisissant à sa ceinture un de ses pistolets tout armés, il brûla à bout portant la cervelle ù son frère.
« Albéric tomba la face contre terre.
« Il était mort sans même avoir poussé un soupir.
« Philippe monta sur un chêne très élevé et regarda du côté de l'horizon.
« Aucun être animé ne se montrait dans le bois, aussi loin que la vue pouvait s'étendre.
« Philippe redescendit.
« Il lit rentrer dans le fourreau la lame brisée et le tronçon de son épée. Ensuite il prit le cadavre dans ses bras, et, chargé de ce fardeau terrible, il s'engagea dans un étroit sentier.
« Le corbeau quitta la branche du chêne sur lequel il était perche, et suivit le meurtrier en décrivant de larges spirales dans les airs.
« Philippe arriva auprès d'une cabane déserte, bâtie jadis par des bohémiens pour y passer l'hiver.
« La porte en élait murée.
(( Il ôta, les unes après les autres, les pierres qui fermaient l'entrco.
(( Il plaça le cadavre dans l'intérieur. 11 le recouvrit de mousse et» sortit.
« Puis il reconstruisit le mur qu'il avait démoli pour enlrer.
« Le corbeau s'était posé sur le toit de la cabane et faisait retentir sa voix rauque et lugubre.
« Philippe ramassa des cailloux pour les lui jeter.
« Le corbeau secoua ses ailes et ne bougea pas.
'( Philippe grimpa sur le toit.
u Le corbeau s'envola, et s'arrêta sur un arbre h quelques pas de là.
« Philippe redescendit.
« L'oiseau funèbre revint prendre sa place au faite de Ja masure, avec cette étrange persistance des oiseaux carnassiers qui sentent un cadavre.
« Alors Philippe eut peur.
« Ce corbeau devint, pour lui, la forme vivante des remords.
« — Il va me trahir ! — pensa-t-il.
« 11 prit il sa ceinture celui de ses pistolets qui restait chargé. Il mit le corbeau on joue et fit feu.
« Philippe élait un tireur de première force.
« L'oiseau tomba.
« Piiilippe se sentit soulagé.
i< Pendant uu instant il avait craint que toute arme terrestre ne fût impuissante contre le corbeau vengeur.
« Il dérangea de nouveau l'une des pierres accumulées contre la porte.
« Il jeta le corbeau dans l'intérieur de la masure, puis, après avoir replacé la pierre, il alla reprendre son cheval, attaché dans un fourré à quelques centaines de pas de l'endroit oi^i avait eu lieu le combat fratricide .
« Ceci fait, Philippe gagna rapidement Saint-Germain par des chemins de traverse, et fit les emplettes dont il avait parlé la veille.
« A peine venait-il de se mettre en route pour revenir au château, que le hasard sembla se déclarer pour lui.
« La neige se mit à tomber légèrement d'abord, puis à gros flocons, cachant ainsi, sous une épaisse couche d'une blancheur immaculée, les traces du duel, ou plutôt de l'assassinat, la terre fraîchement souillée et le sang répandu. »
« Lorsque Philippe, revenant de Saint-Germain, arriva au château, Albéric n'avait pas encore reparu. Mais personne ne songeait à s'inquiéter de ce retard. Le vicomte, alors qu'il était chasseur déterminé, restait souvent dans la forêt pendant un laps de temps bien plus long que celui qui venait de s'écouler.
u Cependant la pluie tombait toujours.
« Le crépuscule arriva, puis l'obscurité complète et profonde.
« Albéric ne rentrait pas. On commença à s'étonner.
« Deux heures se passèrent encore. L'étonnement devenait de l'inquiétude.
(( Enfin des aboiements sonores retentirent non loin du château.
(( Dieu soit béni ! — s'écria le vieux comte de La Baume, — Dieu
soit béni!... mon tils arrive!...
« Mais, au bout d'un instant, un valet entra dans le salon, la consternation peinte sur le visage.
« Il venait annoncer que les chiens de M. le vicomte arrivaient au chenil mais que leur maître ne les accompagnait pas...
« Oh! alors la terreur fut au comble!... 11 devenait impossible de douter qu'un malheur ne fût arrivé!...
« Philippe prouva clairement, par l'explosion de sa douleur, combien il aimait son frère aîné 1 . . .
« Sous la conduite du jeune homme les valets du château, munis de torches et de lanternes, parcoururent la forêt, pendant toute la nuit, en appelant l'absent à grands cris.
« Nulle voix ne répondit à leur appel.
« Le lendemain les recherches continuèrent. Elles n'amenèrent aucun résultat.
« Il fut impossible de rien découvrir, et Ion se perdit en conjectures au sujet àeVaccide?it auquel Albéric devait avoir succombé, car la pensée d'un cr{?ne ne se présentait à personne.
« Blanche pleura longtemps la mort de celui qu'elle aimait.
« Puis, comme le cœur humain se console de tout, elle finit par se consoler.
« Cependant la position de Philippe était bien changée.
« De pauvre cadet de famille, ayant mangé d'avance sa maigre part d'héritage, la mort de son frère l'avait rendu lils aîné, héritier d'un titre de comte et d'une immense fortune.
« Philippe laissa s'écouler quelques mois.
« Puis, quand la douleur de Blanche se fut complètement calmée, il dit à son père qu'il aimait sa cousine et qu'il ne désirait rien tant au monde que de devenir son mari.
« Le vieillard éprouva une joie vive à voir se réaliser son dernier vœu.
« Il demanda à Blanche si elle consentait à (hnmcr sa main à Philippe comme elle avait consentit à la donner à Alhéric.
(( Il se livra dans le cœur do la jouiio fille un long et cruel combat. Il lui semblait qu'en acceptant l'amour de Philippe, elle allait parjurer et trahir les serments faits à Albéric.
« Mais l'insistance finit par l'emporter sur ses irrésolutions. Elle céda et devint la fiancé 3 du second fils, après avoir été celle du premier.
« Le jour du mariage arriva.
« La bénédiction nuptiale fut donnée aux jeunes époux dans la chapelle du château.
« Philippe et Blanche, au moment où ils prononcèrent le oui solennel étaient aussi pâles Tun que l'autre.
« Cependant il n'y avait pas de tristesse dans leurs regards, et un sourire se jouait sur leurs lèvres décolorées.
(c Les invités étaient peu nombreux.
« La mort récente d'Albéric interdisait toute réunion bruyante et trop joyeuse.
« Immédiatement après le repas qui suivit la cérémonie, les convives demandèrent leurs carrosses et s'éloignèrent.
(c Quand arriva la nuit, le comte de La Baume etles nouveaux époux étaient seuls au château.
c( La soirée leur sembla longue et triste à tous les trois.
« Vers onze heures. Blanche se remit aux mains de ses femmes de chambre pour sa toilette de nuit.
c( — Dans une demi-heure, chère Blanche, — lui dit tout bas Philippe, — je frapperai à votre porte... M'ouvrirez-vous, ma bien-aimée?...
« Blanche rougit légèrement.
« — Je n'ai plus le droit de ne pas vous ouvrir... — répondit-elle en souriant.
(( — Quoi ! le droit seulement? — murmura Philippe.
« — Ni le désir... — ajouta Blanche d'une voix plus basse encore.
« Et elle s'enfuit...
« Cinq minutes ne s'étaient point écoulées, que déjà la jeune épouse vier ' encore avait achevé sa toilette de nuit, — qu'elle renvoyait ses femmes, et qu'elle attendait, le coeur palpitant, le sein ému...
« Quelques minutes encore se passèrent, qui lui parurent longues comme des heures.
« On frappa doucement à la porte.
« — Qui est là? ■ — demanda Blanche d'une voix tremblante.
« — L'époux qui vient, plein d'espoir et d'amour... répondit celui qui frappait.
« Par un sentiment d'exquise pudeur Blanche éteignit les bougies des candélabres. La chambre ne se trouva plus éclairée que par une veilleuse, cachée dans une lampe d'albâtre suspendue au plafond. La clarté de cette veilleuse rendait les ténèbres visibles, mais ne les dissipait pas.
LES MYSTÈRES DU PAEAIS-ROVAL 943
« Blanche, alors, fit glisser doucement les verrous. La porte s'ouvrit.
« Un homme l'étreignit aussitôt, la serrant d'une main contre son cœur, et, de l'autre, repoussant les verrous qu'elle venait do tirer.
(f — Comme vous avez froid!... murmura Blanche eu frissonnant...
« — Tu me réchaufferas dans tes bras, — répondit une voix passionnée; je t'aime. ..je t'aime... et depuis bien longtemps... — je t'aime... et tu es enlin à moi... viens... viens...
« Soudain, Blanche, échevelé, demi-nue, se dressa sur sa couche avec un cri d'épouvante.
<(. On frapjjaitàla porte de la chambre.
« — Qui est là? qui frappe ainsi? cria Blanche.
<( — L'époux qui vient plein d'espoir et d'amour... répondit-on depuis le dehors.
« — Entends-tu?... entends-tu?... murmura Blanche à demi folle de terreur, en saisissant la main de celui qui partageait sa couche.
« Cette main lui parut glacée,
« La jeune femme s'élança hors du lit et courut à la porte.
(( — Parlez! — dit-elle, — parlez encore,., et répétez-moi qui vous êtes...
« — Je suis ton amant... ton époux... je suis Philippe... — chère Blanche, ne reconnais-tu pas ma voix?..,
« Blanche passa sa main crispée dans ses cheveux épars, avec ce geste particulier aux gens dont la raison s'égare. Puis elle arracha les verrous plutôt qu'elle ne les tira...
« Elle saisit Philippe par la main... carc'élail bien Philippe qui venait d'entrer... et, l'entraînant jusqu'au lit, elle balbutia, en lui montrant une forme humaine qui se dessinait vaguement dans les demi- ténèbres.
« — Qui donc est là?... qui donc est là?...
(( A ce moment précis, une flamme ardente et lumineuse comme un éclair jaillit de la veilleuse suspendue au plafond.
« Une clarté fulgurante et fugitive illumina la chambre jusque dans les recoins les plus perdus.
« Blanche et Philippe fixèrent sur le ht leurs regards eflarés.
« Tous deux, alors, virent et reconnurent un cadavre, celui d'Albéric, le front troué par une horrible blessure d'où s'échappaient encore quelques gouttes de sang.
(( Sur l'oreiller, un oiseau noir battait des ailes.
« Le lendemain de cette étrange nuit de noces, on trouva deux corps étendus sur le parquet de la chambre à coucher.
<( Philippe était mort.
« Blanche n'était qu'évanouie.
(( Le cadavre avait disparu.
« Lorsque Blanche revint à elle-même, elle espéra d'abord qu'elle venait d'être le jouet de quelque épouvantable rêve.
« Vain espoir, hélas !
« La mort foudroyante de Philippe ne confirmait que trop l'horrible vérité.
« Tout bonheur en ce monde était à jamais fini pour la malheureuse jeune femme.
(( Le souvenir de la scène hideuse que je viens de te raconter la poursuivait partout, sans trêve et sans relâche...
« Et ce n'était pas une vision... Sans cesse elle sentait sur ses lèvres l'empreinte glacée des lèvres du spectre...
« Comment douter, d'ailleurs, de la réalité terrible de ce qui s'était
passé?...
« Les monstrueux embrassements d'un mort avaient porté leurs fruits. Blanche allait être mère!...
« Neuf mois après la nuit horrible, Blanch(^ mit au monde un enfant.
« Elle se prit à chérir ce fils mystérieux comme la seule créature qu'elle pût, désormais, aimer sur la leire...
« Les années se passèrent. Le vieux comte de La Baume était mort depuis longtemps, laissant toute sa fortune à son pelit-lils.
(( Albéric, Blanche l'avait ainsi nommé, Albéric grandissait.
u II était beau, mais dune pâleur étrange. Si grande était cette pâleur, qu'on eût dit que le sang ne circulait point sous le tissu transparent et satiné de sa peau.
« Albéric n'avait ni la gaieté, ni la vivacité turbulente des enfants
de !-on ge.
« Il recherchait l'isolement et le silence.
« Souvent il descendait dans les caveaux consacrés qui gardaient, depuis des siècles, les tombes des seigneurs de La Baume et de ceux de leur race...
« Là, il lisait et relisait sans cesse les inscriptions tracées sur chaque pierre tumulaire, semblant chercher un nom qu'il ne trouvait pas...
a Puis, il entrait dans la chapelle. Il s'agenouillait devant l'autel. Il cachait sa tête dans ses mains.
Les deux frères, Tépée à la main, s'y vmreni disputer la possession de cette Blanche qu'ils avaient aimée tous les deux. (P. 948.)
Et là, prosterné, il pleurait long-temps et avec une sombre amertume. " — Pourquoi pleurer ainsi, mon enfant? — lui demandait parfois sa mère.
« II répondait :
« — Je ne sais pas...
LIV. 119 — XAVIEH DE AIO.NTKPIN . — LKS MYSTÈRES DU PALAIS-ROYAL. — ÉD J. ROLFFErc''. LIV. 119
« Blanche, ne voulant so séparer de son fils que le moins possible, le faisait coucher dans une chambre attenante à la sienne.
u Une nuit, dix ans, jour pour jour, après la naissance de l'enfant, Blanche se réveilla en sursaut.
« Minuit sonnait.
« Blanche prêta l'oreille. Il lui semblait entendre deux voix dans la chambre oii couchait son fils.
« L'une de ces voix était celle de l'enfant.
« L'autre était trop basse pour qu'il fût possible à Blanche de la reconnaître.
« — Albéric, — demanda-t-elle, — tu n'es pas seul?
(( — Non, ma mère, — répondit l'enfant.
(( • — Et qui te parle?
« — C'est mon père.
« Blanche sentit une sueur froide mouiller la racine de ses cheveux.
« Elle s'évanouit.
« Le lendemain elle interro""ea Albéric. Il ne se souvenait de rien.