LA FÊTE DES MORTS
« Cette même année, vers la fm de l'automne, et le jour de la fête des Morts, parmi temps froid, gris et sombre, Albéric s'approcha de sa mère et lui prit la main.
^^ Que veux-tu, mon pauvre enfant? — lui demanda la jeune
femme. .
„ Youlez-vous venir avec moi, ma mère?
« — Où?
« Dans les bois.
« — Et que veux-tu faire dans les bois?...
« L'enfant ne répondit point à celte question. Seulement, il reprit, et d'un ton presque suppliant :
(( — Ma mère, venez avec moi, je vous en prie...
<( Blanche ne savait rien refuser à Albéric. Elle s'enveloppa dans une pelisse et elle dit :
« — Allons.
« Un pâle sourire vint aux lèvres de l'enfant.
« Tous deux s'enfoncèrent silencieusement dans la forêt dépouillée de feuilles.
« Albéric s'engagea dans un dédale de sentiers, sans manifester jamais la moindre hésitation à l'endroit du chemin qu'il venait de prendre. « Blanche finit par s'étonner de cette assurance. « — Où donc me conduis-tu? — demanda-t-elle. « L'onfant s'arrêta. 11 regarda sa mhve avec une expression élrange. Puis il dit :
« — Mon père est revenu me voir cette nuit... « — Ah! — murmura Blanche.
« L'enfant poursuivit :
« — Il vous demande, ma mère...
<( — Alors, c'est près de lui que tu me conduis?... « L'enfant fit un signe affirmatif.
« Blanche joig'nit ses deux mains et les éleva vers le ciel. « — Soyez béni, mon Dieu ! — murmura-t-elle, — soyez béni si c'est la fin de ma longue douleur ! . . .
« Et elle continua à suivre son fils qui marchait de plus en plus rapidement.
« Enlin l'enfant s'arrêta.
« La mère et le fils avaient en face d'eux une chaumière abandonnée, dans un état de délabrement étrange, et dont un amas de pierres entassées masquait l'ouverture étroite.
« — C'est ici, ma mère, — dit l'enfant.
« Et il comniençaà enlever, une à une, les pierres qui condamnaient la porte.
« Quand cette porte fut libre, il se tourna vers Blanche et il lui dit : « — Venez, ma mère.
« Blanche passa.
« Le corps d'Albéric était étendu dans cette masure, comme au jour où Philippe lui avait brisé le crâne d'un coup de pistolet. « On eût dit qu'il était mort depuis une heure à peine. « Près de son visage, un corbeau, posé sur une pierre, ser.iblait dormir la tète sous son aile.
« L'enfant rassembla les pierres qu'il avait enlevées et mura la porte en dedans.
« — Me voici, mon fiancé... me voici, mon époux... — dit Blanche en appuyant sa lête pâle sur la poitrine du cadavre.
« Les deux bras du mort se soulevèrent lentement et se nouèrent autour* de la taille de Blanche.
« L'enfant s'étendit aux pieds de son père...
« La nuit suivante, un ouragan terrible, et tel que, de mémoire d'homme, on n'en avait pas vu de semblable, se déchaîna sur la contrée.
« Une rafale, ou plutôt une trombe, enleva le toit delà masure et en dispersa les murailles.
« On trouva les trois cadavres, et on les ensevelit en terre sainte. .
« C'est depuis ce jour, ou plutôt depuis cette nuit-là, que le château de La Baume eut des hôtes funèbres...
« Les deux frères, l'épée à la main, s'y vinrent disputer la possession de cette Blanche qu'ils avaient aimée tous les deux... La scène terrible du duel et de l'assassinat fut jouée chaque nuit par des spectres, tandis qu'un oiseau noir décrivait autour d'eux de grands cercles dans l'air, en poussant des croassements rauques.
« Et voilà pourquoi le vieux manoir, qui n'appartenait plus à personne qu'à des collatéraux éloignés, est devenu tout à coup désert...
« Yoilà pourquoi on l'a laissé se dégrader peu à peu et tomber en ruine, faute d'entretien et de réparations... Voilà pourquoi, enfin, il s appelle aujourd'hui le Château maudit l...
Émeraude se tut.
Elle avait achevé le récit de la légende promise par elle à Raoul.
— Et — demanda M. de La Tremblaye quand elle eut prononcé le dernier mot de son récit, — ces croyances superstitieuses n'ont-elles maintenant rien perdu de leur force...
— Non seulement elles n'ont rien perdu, — répondit Emeraude, mais encore elles ont grandi!...
— Ah bah! — fit Raoul.
— il est vrai, — poursuivit la jeune femme, — que l'association des chevaliers de la fausse monnaie n'a rien négligé pour donner à ces utiles rumeurs un crédit nouveau et uno foi'ce grandissante...
LES MYSTI-!{i:S DU PALAIS-ROYAL 9*9
— Et comment cela ?
— Oh! c'est bien simple... des bruits étranges, des gémissements, le sinistre fracas de chaînes agitées, se sont échappés des entrailles de la terre ; des lueurs bizarres et inexplicables ont brillé parmi les ruines ; des apparitions fantastiques se sont montrées sur les plates- formes des tours... il n'en fallait pas davantage.
— Je comprends, — répondit Raoul.
A partir du jour où M. de La Tremblaye fut reconnu pour le chef de la ténébreuse association dont nous avons parlé, son existence changea complètement.
Les richesses immenses mises à sa disposition firent do lui un des personnages les plus importants de son époque.
Il étonna Paris par son luxe, il se lia avec une foule de gentilshommes fort bien en cour, et l'un d'eux, le marquis de Thianges, que nous avons vu figurer au commencement de cette histoire, le présenta à Philippe d'Orléans, Régent de France.
Le Régent savait le nom de toutes les familles appartenant à cette haute aristocratie qu'on appelait la grande noblesse de province, et qui se trouvait en opposition presque perpétuelle avec la noblessse de cour.
Les La Tremblaye lui étaient parfaitement connus. Il n'ignorait point que leur blason et leur fîère devise figuraient aux plus belles pages de l'armoriai de Picardie.
Mais il ne savait pas, et ne pouvait pas savoir que cette famille s'était éteinte en la personne du marquis Réginald.
Il accueillit donc Raoul comme un véritable La Tremblaye, c'està-dire avec une bienveillance particulière.
Raoul, en garçon d'esprit qu'il était, songea à métamorphoser cette bienveillance en une protection sérieuse, en un réel patronage.
Si, quelque jour, un hasard malencontreux venait à dévoiler les mystères de son existence occulte et de son apparente opulence, il voulait pouvoir faire tête à l'orage en s appuyant sur le Régent.
Raoul n'avait rien de caché pour M. de Thianges, dont les balanciers du château de La Baume venaient de reconstituer, plus brillante que jamais, la fortune dévorée.
9o0 LES MYSTERES DU PALAIS-ROYAL
Il le consulta au sujet de la réalisation possible de ses désirs et de ses espérances.
M. de Thianges savait, comme tout le monde, combien Philippe d'Orléans était curieux de ce qui se rapportait anx mystères ténébreux de la démonologie et des sciences occultes.
11 en dit quelques mots à Raoul.
Ces quelques mots ouvrirent au jeu ne homme tout un horizon.
La fille du Diable, devenue sa femme l'avait, nous le savons, mis au fait de beaucoup de pratiques touchant la magie, la chiromancie, la car tomancie, etc..
Il résolut de se servir de ces connaissance-s, en appelant à son aide un peu d'audace et beaucoup de charlatanisme.
Le marquis de Thianges approuva ce plan et contribua à en rendre l'exécution possible et facile.
Ce fut lui qui se chargea d'apprendr e au Régent, sous la forme d'une confidence, dont il le suppliait de ne point abuser, que M, de La Trem" blaye, avec ses apparences d'homme du monde et de millionnaire désœuvré, était tout Lonnemcnt un des plus savants illuminés et magiciens du monde entier.
Cette nouvelle surprit et enchanta le Régent.
11 donna l'ordre à M. de Thianges de lui amener Raoul, avec lequel il eut un long entretien.
Philippe d'Orléans resta émerveillé de la profonde science du jeune homme, qui, à dater de ce jour, prit sur lui une influence extraordinaire
C'est alors que Raoul, flattant les manies du maître provisoire de la France, imagina de créer une sorte de société secrète dont les hens létroits d'une franc-maçonnerie magique unissaient entre eux les membres^ d'ailleurs peu nombreux.
Le Régent fut le chef de cette société.
Les membres de cette association prirent ce nom significatif et bizarre : les Fils de l'Enfer.
Le sceau de l'association représentait le démon vainqueur, figuré sous la forme d'un ange de ténèbres renversant le crucifix et foulant sous ses pieds de bouc l'agneau pascal expirant.
Nous avons vu Raoul faire usage de ce sceau blasphémateur lorsqu'il se croyait au moment de mourir dans la maison du Petit-Chastel.
Sur ces entrefaites, Raoul, auquel tout semblait réussir, éprouva une profonde douleur : Émeraude mourut.
Frappée subitement par un mal étrange et dont les médecins, appelés
en toute hâte, ne purent deviner la nature ni indiquer les remèdes, la pauvre jeune femme succomba en quelques heures.
Nous le répétons, la douleur de Raoul fut profonde, et pendant plus d'un an, il resta fidèle à la mémoire de cette amie, si charmante et si dévouée.
Au bout de ce temps, M. de La Tremblaye, devenu seul le chef de l'association des chevaliers de la fausse monnaie, revenait en toute hâte une nuit, du château de La Baume.
Il voulait, sans perdre un instant, arriver au Palais-Royal, où le Rég-ent l'avait fait demander.
Nous avons vu, par cette nuit d'orage, le postillon de Saint-Germain refuser de marcher.
Nous avons vu le carrosse de Raoul brisé en face du Petit-Chastel.
Nous avons vu le jeune homme mourant, recueilli dans cette demeure par Jeanne de Chambart, la touchante reine de Saba.
Nous savons enfin quelles furent pour la jeune fille les conséquences de cette hospitalité, grâce à la sacrilège complaisance du marquis de Thianges pour Raoul son complice.
Il nous reste, maintenant, à retrouver Raoul et Jeanne, abandonnés par nous depuis longtemps.
C'est ce que nous allons faire dans la prochaine et dernière partie des Mystères du Palais-Boy al.