‹ Les mystères du Palais-RoyalChapitre 148 sur 183 · LE BON ANGE · texte numérisé non relu

LE BON ANGE

C'est un terrible effort de mémoire que celui qu'il nous faut en ce moment solliciter de nos lecteurs.

Nous n'osons les prier de vouloir bien relire la première partie de l'immense roman dont nous commençons aujourd'hui la dernière série, et pour venir en aide à leurs souvenirs confus, si toutefois ils ont conservé de la Reme Balkis le moindre souvenir, nous devons mettre sous leurs yeux une rapide analyse des derniers événements auxquels se rattachent par des nœuds indissolubles les faits que nous allons raconter et qui contiennent le dénoument de notre œuvre.

Jeanne de Chambard, la touchante reine de Saba, devenue, ou plutôt se croyant devenue M"° de La Tremblaye, dupe qu'elle était de l'infâme comédie d'un mariage fictif, profanation digne de roués sans âme tels que le chevalier Raoul et le marquis de Thiang-es, jouissait en paix des joies d'un amour dont elle ne pouvait soupçonner l'illégitimité.

Mais voici que, tout à coup, dans le ciel si pur de son bonheur jusqu'alors sans nuages, retentit un coup de tonnerre.

Un papier, tombé de la poche de son mari, et recueilli par elle, lui. apprit que Raoul faisait prendre des renseignements, par un espion à ses o-ao-es, sur une certaine Anlonia Verdi, intrigante douée d'une rare beauté, récemment arrivée à Paris, et demeurant rue de la Jussienne, hôtel de Lyon.

Eu ce moment, le marquis arrivait eu haut de l'escalier. (P. 939.)

Une jalousie furieuse s'empara de Jeanne à l'instant même et la rendit folle.

Après une scène violente avec son mari, elle sortit de chez elle en l'absence de ce dernier, et elle se fit conduire, dans une chaise à porteurs, à l'hôtel de la rue de la Jussienne.

Elle voulait voir Autouia Venli et lui an'acher la vérité.

LIV. 120. — XAVUCli liK MOMÉriN. — LKS MYSitUKS DU l'ALAIS-llOYAL . — KD. J. KOUKF ET C'«. I.IV. 120

9o4 LES MYSTÈRES DU PxVLAIS-RO YAL

Elle ne put arriver jusqu'à la prétendue Italienne, et elle regagnait sa demeure, désespérée, découragée, mais calmée, quand elle tomba tout à coup dans un trébuchet tendu par un certain vicomte d'Aubigny.

Ce vicomte d'Aubigny, il est utile qu'on ne l'oublie pas, était un des familiers du régent et l'introducteur d'Antonia Verdi au Palais-Royal,

Jeanne allait devenir la proie de son ravisseur audacieux, quand un secours inespéré lui tomba du ciel sous la forme de don Ray mond de Vasconcellos, commandeur de Malte, et notre an cienne connaissance.

Un duel eut lieu entre les deux hommes, et don Raymond de Vasconcellos, représentant par hasard le bon droit, si rarement protégé par la justice divine, tua raide le vicomte d'Aubigny, réintégra Jeanne évanouie dans la chaise à porteurs et la ramena à l'hôtellerie du Moi Salomon.

M. de La Tremblaye cependant avait rassuré ?a femme en lui racontant que cette Antonia Yerdi, qui lui causait tant d'ombrage, devait être affiliée à la police du Régent.

Comme cette police, — avait-il ajouté, — est à ma recherche, à la

suite de la prétendue conspiration dont je t'ai déjà parlé, j'ai un puissant intérêt à me renseigner au sujet d'Antonia de la façon la plus complète..-

Tout cela n'était rien moins que clair, mais Jeanne ne demandait qu'à se laisser convaincre, et nous avons vu la lune de miel briller de nouveau dans le ciel des jeunes époux.

De tous les points de l'horizon accouraient des nuages épais qui devaient le voiler bientôt.

Raoul, tout à son amour, dont la petite crise que nous venons de rappeler, avait encore redoublé l'ardeur, oubliait le marquis de Thianges, le régent les faux monnayeurs du château des Spectres, Antonia Verdi et ses puissantes évocations ; il oubHait tout enfin, pour s'isoler avec sa Jeanne bien-aimée, qui, pour lui, remplaçait le reste du monde.

Combien de temps aurait duré cette voluptueuse torpeur, cette amoureuse claustration, si nul incident n'était venu les interrompre d'une façon brusque et imprévue?...

Yoilà ce que nous ne savons pas et ce qu'il nous est impossible de deviner.

Nous croyons avoir dit à plusieurs reprises que M. de La Tremblaye avait dans Paris différents logements d'une importance plus ou moins grande, loués, par mesure de précaution, les uns sous son nom, les autres sous des noms de fantaisie.

De tous ces logis, le plus inconnu peut-être, était celui qu'il habitait avec Jeanne et qui communiquait par de mystérieux passages avec l'hôtellerie du Roi Salomon.

Deux personnes seulement connaissaient ce logis : c'étaient le marquis de Thianges et don Raymond de Vasconcellos.

Une après-midi, Raoul et Jeanne se trouvaient assis à côté l'un tk l'aulrc sur les divans du salon oriental, ou plutôt la jeune femme était à demi couchée dans les bras de son mari, la tête renversée sur sa poitrine.

Les deux époux ne se parlaient qu'avec leurs regards, tout à la fois ardents et humides, et les heures passaient rapides comme l'éclair.

On gratta doucement à la porlc.

La jeune femme s'échappa des bras de son mari et répara vivement le désordre de sa toilette et de sa chevelure.

— Qui est là? — demanda Raoul.

— Moi, monsieur le chevalier, — répondit une voix bien connue.

— Ah I c'est toi, Jacques?

— Oui, monsieur le chevalier...

— Qu'est-ce que tu veux?

— J'apporte une lettre extrêmement pressée pour monsieur le chevalier.

— Eh bien, entre.

Jacques entra en effet, et présenta à Raoul, sur un plat d'argent, une enveloppe carrée, scellée d'un large cachet de cire rouge.

— D'où vient cela? — dit M. de La Trcmblaye avant d'avoir regardé les armes empreintes sur le cachet, — qui l'a apporté?

— Un valet de pied de M. le marquis de Thianges.

— Attend-il une réponse, ce valet?

Raoul déchira l'enveloppe et lut les lignes suivantes :

« Depuis deux jours, mon cher chevalier, j'ai passé trois fois chez vous ; mais, ou vous n'y êtes jamais, ou vous n'y voulez pas être, ce qui revient exactement au môme pour vos visiteurs.

« Il faut cependant que je vous parle, et que je vous parle aujourd'hui même. Dans votre intérêt comme dans le mien, cela est indispon sable, complètement indispensable. Prenez, je vous en prie, bonne note de ce mot que je souligne à dessein.

« Serez-vous chez vous à trois heures de relevée?

« x\imez-vous lAieux vous trouver chez moi à six heures?

<c Répondez à ceci, et, selon votre réponse, je viendrai chez vous, ou je vous attendrai chez moi.

9o6 LES MYSTÈRES DU PALAIS-ROYAL

« Me Liez-moi, je vous prie, aux pieds charmants de M""" de La Tremblaye, que je supplie de vouloir bien me compter parmi ses plus passionnés serviteurs, et croyez que je suis, comme toujours, votre ami dévoué,

« Marquis de T.

Raoul prit une plume et répondit :

« Chez moi, cher marquis, si vous le voulez bien, et à l'heure qui vous conviendra le mieux, car de toute la journée je ne sortirai pas.

« Votre ami et votre oblig-é, <( Raoul de L. T. »

Jacques sortit en emportant la feuille de papier sur laquelle Raoul venait de tracer ces deux lignes.

Curieusement et gracieusement appuyée au bras de son mari, Jeanne avait lu en même temps que lui la lettre de M. de Thianges.

— Que peut-il te vouloir? — lui demanda-t-elle aussitôt que Jacques fut sorti de la chambre.

— Je l'ignore complètement.

— Et tu ne devines pas?

— En aucune façon.

— Ton intérêt autant que le sien exigent une entrevue immédiate,

te dit-il. — Vous avez donc des intérêts communs, le marquis de

Thianges et toi?

— Pas que je sache.

— Cependant la lettre est là, et les expressions sont claires...

— Le marquis veut parler sans doute de celte conspiration qui me force à me cacher, et à propos de laquelle il est compromis comme moi...

— Mon Dieui... mon Dieu!... pourvu qu'il ne vienne pas t'apporter de mauvaises nouvelles...

— Allons, bon!... voilà que tu t'inquiètes, à présent?...

— N'y a-t-il donc pas de quoi?

■ — Non, certes!...

— Que veux-tu? tout mystère m'effraye... tout ce que je ne comprends pas m'épouvante... 11 me semble toujours que tu vas courir un danger... Il ne faut pas m'en vouloir pour cela, mon ami; ce n'est pas ma faute si je t'aime...

— Mais, pauvre chère enfant, ce danger que tu redoutes n'existe pas...

— Cependant, mon ami, cette conspiration...

— Je te répète que c'est une absurde et ridicule accusation qui tombera d'elle-même.

— Absurde et ridicule, je le crois, j'en suis sûre, puisque tu me l'affirmes I et pourtant tu sais ce que dit la sagesse des nations?...

— Que dit-elle? — demanda Raoul en riant.

— Elle dit Cjvi'iln'y a pas de fumée sans feul...

— D'où tu conclus, sans doute, que, puisqu'on parle de conspiration, c'est qu'on a un peu conspiré?...

— C'est la sagesse des nations qui conclut cela...

— Eh bien, la sagesse dit des folies!... De Thiang-es et moi nous nous sommes compromis par des paroles lég-ères et dont on a dénaturé le sens; mais voilà tout, absolument tout.

— C'est bien assez ! c'est beaucoup trop!... Dos paroles !... Mais on prétend qu'il suffit à un juge de deux paroles d'un homme pour faire pendre cet homme.

Raoul se mit à rire.

— Pourquoi ris-tu ? — demanda Jeanne.

— Parce que je n'ai rien à craindre. On ne pend que les manants, on décapite les gentilshommes... D'ailleurs, je t'en supplie, chasse toutes les inquiétudes qui troublent cette chère et jolie tète ; nous avons, de Thianges et moi, de très puissants amis auprès de la personne de monseigneur le régent... Ces amis ne nous oublient pas... En ce moment, ils parlent pour nous, ils sollicitent chaudement, et c'est sans doute du résultat de leurs démarches que le marquis veut me parler, ou peut-être encore a-t-il besoin de me consulter sur l'opportunité de quelque démarche nouvelle... Et, d'ailleurs, aimé de toi, est-ce que je peux courir un danger?... est-ce que ton amour n'est pas une égide qui doit me préserver de tous les périls?

— Le crois-tu vraiment? — demanda Jeanne radieuse.

— Oui, certes, je le crois ; et jamais conviction ne fut plus arrêtée et plus inébranlable que celle-là!...

— Eh bien, moi aussi, mon Raoul, moi aussi je le crois... II me semble que, même quand je suis absente, mon amour est auprès de toi pour te protéger et te défendre... et, à certaines heures, j'entends une voix mystérieuse me dire tout bas que je suis ton bon ange...

Tandis que Jeanne prononçait ces paroles dans lesquelles se lisait

clairement toute l'exaltation de son âme, un nuag'e sombre passa sur le front de Raoul, dont les sourcils se contractèrent.

Jeanne ne vit ni cette contraction ni ce nuage, et d'ailleurs elle ne les aurait pas compris.

Raoul, terrassé par les divines émanations de cet immense amour, se disait, pour la première fois peut-être, qu'il avait commis une action infâme en enchaînant à son existence criminelle et sans cesse menacée l'existence de cette adorable créature...

Il se disait que cette voix mystérieuse dont parlait Jeanne la trompait à coup sûr, car Dieu ne peut pas permettre à un bon ange de veiller sur un mauvais génie!...

Mais ces graves impressions ne furent que fugitives.

Le sourire revint sur les lèvres de Raoul ; son regard brilla de nouveau, son front se rasséréna, et, rendant à Jeanne étreinte pour étreinte, il murmura :

— Tu es ma vie !... tu es ma force!... tu es mon bonheur!... Je t'aime!...

Trois heures sonnèrent.

En ce moment Jacques vint annoncer à son maître que le carrosse du marquis de Thianges entrait dans la cour.

— Je vais au-devant de lui, — dit Raoul.

— Resterai-je avec toi pour le recevoir, mon ami? — demanda Jeanne à son mari.

— Non, mon enfant, — répondit-il.

— Et pourquoi?

— Tu sais bien, ma chère bien-aimée, que je n'ai pas de secrets pour toi et que tout ce qui sera dit entre de Thianges et moi, je te le répéterai. Mais je crains que ta présence ne paraisse indiscrète au marquis et même embarrassante, si quelques-unes des choses qu'il veut me communiquer lui sont entièrement personnelles.

■ — Soit, mon ami, je me retire, — répondit la jeune femme. — 0 mon seigneur et maître, que votre volonté soit faite!... Et elle disparut

En ce moment le marquis arrivait en haut de l'escalier, où Rauol alla le recevoir pour l'introduire aussitôt dans le salon oriental.

Page 1