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LE MARQUIS ET LE CHEVALIER

— Ah çà! mon cher marquis, — dit Raoul, aussitôt qu'il se fut isolé avec son hôte, en s'assurant que toutes les portes étaient hien fermées, — savez-vous que les quelques lignes mystérieuses de votre billet m'ont donné presque de Tinquiélude?,..

— Pardieu! mon ami, — répliqua M. de Thianges, — vous aviez bien raison d'être inquiet, et je viens ici pour vous rassurer...

— Comment?.., il y a donc de mauvaises nouvelles?

— Oui.

— Nos affaires vont mal?

— Très mal; et vous le sauriez, si, au lieu de vous absorber corps et âme dans les délices de votre lune de miel, vous daigniez vous occuper un peu du monde extérieur...

— Enfin, il n'est pas Irop tard, j'imagine, pour me melire au courant ?...

— Non, sans doute.

— Et on peut encore remédier au mal?

— Je l'espère.

— Enfin, qu'y a-t-il?

— Vous souvenez-vous de ce que je vous ai dit, la veille ou l'avantveille du jour de votre mariage?

— A quel propos?

— A propos des trames habilement ourdies dans lesquelles on enveloppait le régent...

— Oui, vous m'avez parlé d'Antonia Verdi.

— Précisément ; et c'est d'elle encore que je veux vous reparler aujourd'hui,

— Ah! ah!...

OeO LES MYSTÈRES DU PALAIS-ROYAL

— Vous avez négligé, sans doute, de vous renseigner au sujet de celte intrigante!...

— Non, mais je n'ai rien appris qui puisse nous être d'une sérieuse utilité, en nous fournissant une arme contre cette femme.

— Tant pis! car l'influence de l'Italienne sur Philippe d'Orléans augmente d'une manière véritablement effrayante. Elle est admise presque chaque jour au Palais-Royal, et, trois fois en moins d'une semaine, elle a eu l'insigne honneur d'un tète-à-tête avec le Régent...

Les maîtresses en titre doivent être dans la consternation!...

Parabère et Sabran se désolent, et les autres prétendent que

l'Italienne a fait prendre des philtres à Son Altesse... qui vient de lui donner un très joU hôtel dans la rue de la Cerisaie...

En effet, comme vous le dites, c'est grave... Si cette fille s'empare

du Régent, non seulement par la crédulité, mais encore par les sens, son influence peut devenir sans bornes...

Et, vous le comprenez aussi bien que moi, l'influence sans bornes

d'Antonia Verdi, c'est notre perte...

— Nous lutterons...

Ce n'est pas tout... Vous aviez blessé le vicomte d'Aubigny, qui

par bonheur ne vous connaissait pas...

— Oui.

Eh bien, il a été tué en duel, il y a quelques jours, dans une

seconde rencontre...

— Je le savais.

Est-ce avec vous qu'il se battait?

— Non.

Eh bien, le Régent, qui, après le premier duel avait pris fait et

cause pour son officier et trouvé fort mauvais que qui que ce fût ait eut l'impudente audace de s'altaquer à quelqu'un de sa maison, est persuadé que la main qui a frappé mortellement était la même qui avait frappé déjà, et il a ordonné les recherches les plus actives. Tous les limiers de la police sont sur pied... Je crois que le vicomte d'Aubigny était, en secret, l'amant de l'Italienne, et cette dernière attise de tout son pouvoir le feu de la vengeance dans l'âme de Philippe d'Orléans.

— Eh bien, qu'ils cherchent... Je suis certain d'avance qu'ils ne découvriront point l'adversaire de d'Aubigny pour le second duel

— Peut-être... Mais vous avez mis l'épée à la main une première fois, et cela peut suffire pour vous perdre...

— Il me semble, mon cher marquis, que vous voyez les choses bien en noir...

uv 12i. —

Philippe d'Or né ans.

XAVIER DE UOMÉPl.N. — LES MVSTÈUICS Df PAL.\lS-ltO YAL. — ÉD. J. ROUFF Kf .'«.

— Je les vois comme elles sont... Mais attendez, je n'ai pas tout dit...

— Il y a donc encore autre chose?

— Oui... il paraît que dans ces derniers temps nous avons été un peu vite dans notre émission de fausse monnaie ; les bourgeois se lamentent, les marchands de la bonne ville de Paris crient comme des aigles. Le Régent est assailli de plaintes et de supplications incessantes... Un jour ou l'autre il sera débordé, et j'ai grand'peur qu'alors la police ne finisse par jeter sur nos affaires et sur nos opérations un regard indiscret... Eh bien, croyez-vous toujours que je voie les choses trop en noir?

— Je conviens que la situation se complique... Mais vous me montrez le mal et vous ne m'indiquez pas le remède.

— Il n'y en a qu'un, selon moi.

— Lequel?

— Faire diversion.

— Oui ; mais le moyen?

— J'ai compté sur vous.

— Sur moi!... Eh! mon Dieu, que puis-je?

— Vous pouvez beaucoup. Je sors du Palais-Royal, j'ai vu le Régent, et, sur ma demande, nous sommes compris, vous et moi, parmi les convives masculins du petit souper de cette nuit...

— A ce souper, que dois-je faire?

— Vous êtes un homme d'esprit, mon cher Raoul, un homme d'imagination, un homme fertile en expédients et en ressources. J'ai la conviction que vous parviendrez cette nuit à vous emparer de nouveau de l'imagination de Son Altesse Royale et à reconquérir votre influence, très notablement compromise en ce moment. Quel moyen mettrez-vous en œuvre pour arriver à ce résultat? Je ne le sais pas, et, selon toute apparence, vous ne le savez pas plus que moi. Mais, d'ici à ce soir, vous aurez trouvé, cela n'est pas douteux...

— Vous me faites beaucoup trop d'honneur, mon cher marquis, — répondit Raoul en riant. — Vous paraissez sûr de moi, et je vous assure que je ne suis rien moins que tranquille...

— Allons donc! modestie qui vous rapetisse à vos propres yeux cl vous grandit aux miens. D'ici deux heures vous aurez combiné tout votre plan, et vous me mettrez au fait quand je reviendrai vous prendre, alin qu'il me soit possible de vous donner au besoin la réplique... De quoi s'agit-il, après tout? De combattre Antonia Verdi avec ses propres armes. L'Italienne subjugue le Régent par l'extraordinaire... elle montro le

diable... C'est charmantl... Dépassez lesprestiges d'Antonia Verdi... faites voir à Philippe quelque chose de plus étrange que le diable, et vous gagnerez Ja partie... Ça n'est pas plus difficile que ça... — insista le marquis.

— Eh! pardieu!... — s'écria Raoul, — vous en parlez fort à votre aise!... Le Régent commence à se blaser, et je ne vois pas trop comment je pourrais dépasser les prestiges d'Antonia... à moins de faire apparaître le cardinal Dubois... qui est un diable de première classe et supérieur en dignité, je le parierais, à celui de l'Italienne...

— Vous plaisantez, c'est bon signe!... Je suis plein d'espoir et de confiance, — reprit le marquis.

— Plaise au ciel qu3 celte confiance ne soit pas déçue!...

— Allons donc!... Nous arriverons au Palais-Royal à minuit... Je viendrai vous prendre à onze heures, afin que nous ayons le temps de causer ensemble et de nous entendre.

— Très bien... Maintenant que faites-vous?

• — Je m'en vais. J'ai quelques affaires à terminer...

— Un service, je vous prie.

— Lequel?

— Je vais faire appeler M""" de la Tremblay e.

— Je m'estimerai fort heureux de déposer mes hommages à ses pieds, — interrompit le marquis.

— Faites-moi le plaisir d'avoir, à votre tour, de l'imagination et d'inventer un prétexte adroit pour motiver à ses yeux une absence de toute une nuit.

— Un prétexte!... En êtes-vous donc là, mon pauvre chevalier?... Quoi!... pour passer la nuit hors de chez vous, il vous faut des prétextes!...

— Que voulez- vous?... Jeanne est si jolie...

— C'est une excuse. Mais vous vous êtes mis sur un bien mauvais pied!... Enfin, ça ne me regarde pas, et je vais faire ce que vous me demandez.

Jeanne, prévenue que le marquis de Thianges voulait lui présenter ses respects, ne se fit pas attendre.

Le marquis, avec la galanterie enjouée d'un grand seigneur et d'un courtisan, lui demanda pardon de lui enlever son mari pendant une nuit entière, mais il donnait, dans son hôtel, un souper d'hommes, auquel il tenait infiniment à voir assister Raoul...

— Cependant, — ajouta-t-il, — si l'absence de ce mari bien-aimé devait mettre un nuage sur ce front si pur, une larme dans ces yeux si

LKS MYSTERES DU PA LAIS-ROY VL 96c

doux, je renoncerais, mais non sans un très vif chagrin, à voir le chevalier accepter mon invitation.

— Ah! monsieur le marquis, — répondit la jeune femme, — ce serait un amour bien exigeant et bien tyrannique que celui qui sacrifierait à sa fantaisie, non seulement son mari, mais les meilleurs amis de son mari!... J'accepte, au nom de Raoul, votre invitation...

M. de Thianf>^es remercia Jeanne avec effusion, ajouta quelques paroles gracieuses et se retira.

— A quelle heure ce souper, mon ami? — demanda Jeanne quand elle se trouva seule avec Raoul,

— A minuit, mon enfant.

— Et il se prolongera?...

— Jusqu'au jour, selon toute apparence.

— Et ce que M. de Thiang'es a dit est bien vrai, n'est-ce pas?...

— Quoi donc?

— C'est un souper d'hommes?...

— Sans doute.

■ — Et, à ce souper, il n'y aura pas de femmes?...

— Jalouse enfant! — dit Raoul avec un sourire un peu contraint, — calme bien vite celte chère petite tête, car je t'affirme qu'à ce souper il n'y aura pas de femmes...

Jeanne, rassurée par cette affirmation, tendit son front à Raoul et retourna dans sa chambre où son mari ne la suivit pas.

Pendant près de deux heures, M. de la Treinblaye s'absorba dans une rêverie profonde, tout à fait semblable à la préoccupation du romancier qui cherche une idée de roman, du dramaturge qui bâtit un plan de drame.

Au bout de ce temps, Raoul releva la tête. Un éclair jaillit de son œil triomphant et il s'écria :

-^ La reine de Sabal... C'est celai... oui, c'est bien cela!... J'ai trouvé!...

A onze heures précises, Raoul montait dans le carrosse de M. de Thianges.

— Eh bien! — lui demanda ce dernier, — où en sommes-nous?...

— Je crois, — répondit Raoul, — je crois que vous avez bien fait de compter sur moi...

— Vous avez trouvé?

— Oui.

— J'en étais sûr !... Et peut-on savoir?...

— Parfaitement... d'autant plus que j'aurai besoin de vous...

Et Raoul raconta au marquis, dans tous ses détails, le plan qu'il avait conçu, plan auquel M. de Thianges donna la plus complète approbation.

A minuit moins quelques minutes, le carrosse entrait dans les cours du Palais-Royal.

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PHILIPPE d'oRLÉANS. LA PARABÈRE

Le service des petits soupers du Palais-Royal était fait, non point par la livrée ordinaire de la maison du Rég-ent, mais par un nombre restreint de valets choisis et sur la discrétion desquels on croyait pouvoir compter d'une façon absolue.

Parfois même, lorsqu'il entrait dans les intentions de Son Altesse royale de faire du souper une de ces orgies étranges que Pétrone devait avoir devinées quand il décrivait le festin de Trimalcion, les valets se voyaient remplacés par de jeunes et belles filles dont les costumes étaient tout à fait de circonstance.

Mais, que nos chastes lecteurs se rassurent, rien ne devait moins ressembler à une orgie que le repas auquel nous allons les faire assister.

Au moment où un valet de pied introduisit le marquis de Thianges et le chevalier de la Tremblaye dans un salon ovale de moyenne grandeur, ou plutôt dans un boudoir qui faisait partie des petits appartements, les convives du souper et le Régent lui-même s'y trouvaient déjà réunis.

Ces convives étaient, en hommes :

Philippe d'Orléans, régent de France, — le duc de Richelieu, — le marquis de Noce, — le marquis de la Fare, — • le comte de Fargi.

En femmes : M""' de Parabère, — M"^deSabran, — M""^ d'Averne, — M"^ de Gacé, — la duchesse de Gèvres, — la Souris, — Emilie.

• En ajoutant aux illustres personnages des deux sexes que nous venons de citer, MM. de Thianges et de La ïremblaye, ou arrivait à un total de quatorze convives,

Philippe d'Orléans, le dos appuyé à une haute cheminée de marbre blanc, écartait les basques de son habit de velours grenat splendidement brodé d'or, et présentait à la flamme ses mollets, dont il tirait assez volontiers vanité; car il avait la jambe très belle.

Les deux nouveaux venus allèrent le saluer, et il les accueillit avec une bonne grâce parfaite.

Le Piègent était un homme de taille moyenne, bien fait, élégant dans sa démarche, noble dans son attitude.

Les yeux de ce prince avaient été beaux ; mais l'un d'eux était à peu près perdu, et comme il voyait peu de celui-là, l'autre éprouvait une fatigue habituelle qui en diminuait rcxpression.

Le Régent avait les cheveux noirs, le teint coloré, la bouche vermeille et bien garnie.

L'ensemble de sa physionomie était spirituel, plein de finesse et très gracieux.

Enfin, les traits du duc annonçaient un caractère affable, ouvert, franc, un peu faible, et ilsn'élaient point trompeurs.

Philippe d'Orléans se montrait aimable, bon, d'une humeur à peu près toujours égale.

Sa gaieté était presque inaltérable, et l'on excitait difficilement sa colère et même son impatience.

Exempt de hauteur et de morgue, il aimait à trouver autour de lui une franchise qui, malheureusement, n'était jamais qu'apparente.

Il aimait à entendre ceux qui se trouvaient en rapport avec lui s'exprimer librement et presque familièrement ; il saisissait l'occasion de dire des choses flatteuses à ceux qui l'approchaient.

Admirateur des grandes actions, de la gloire, du métier des armes, il s'enthousiasmait pour les héros et les grands capitaines.

Il adorait la mémoire d'Henri IV, et, de toutes les flatteries, celle qui le chatouillait le plus délicieusemeut était une comparaison adroite do son visage et de son caractère avec le caractère et le visage du Béarnais.

Certes, Philippe d'Orléans était né pour être un de ces princes dont les générations à venir chériront le souvenir.

L'infâme Dubois le détourna de cette large et belle voie que Dieu

9G8 I^ES MYSTÈRES DU PALAIS-RO YAl.

avait tracée devant lui, pour le jeter à corps perdu dans les fanges d'une débauche elïrénée.

Dubois, précepteur du prince et chargé de diriger le premier essor de ce tempérament de feu, sentit que, pour éterniser son pouvoir sur l'esprit et sur les sens de son élève, il fallait développer en lui les instincts du libertinage et de l'inconstance.

On sait de quelle façon triomohante le futur cardinal s'acquitta de cette tâche.

Le duc d'Orléans, s'empressant de mettre à profit les leçons d'un tel maître, dépassa bientôt les voluptueuses légèretés de tous les jeunes seigneurs de son époque.

Pom' lui, l'inconstance n'eut jamais assez d'ailes, l'amour assez de prêtresses.

Ses liaisons ne furent que des fantaisies.

Ce que le duc d'Orléans appelait une affaire de cœur, bien que cet organe du sentiment n'y jouât en réalité qu'un rôle infiniment accessoire, devait se conclure et se dénouer dans l'espace d'un souper, et encore consacrait-il au moins la moitié du temps que durait ce repas aux joyeux propos, aux saillies des hommes d'esprit qu'il admettait à sa table.

Le duc de Richelieu est beaucoup trop connu pour qu'il puisse être utile et intéressant de tracer de lui un portrait physique et moral.

D'ailleurs Richelieu, pas plus que Noce, Fargi et Lafare ne sont destinés à jouer un rôle actif dans notre récit.

Arrivons, sans plus de retard, aux convives d'un autre sexe.

Là, les redites sont légitimes, car alors même que l'on a déjà vu cent fois une séduisante figure de femme, on la revoit une cent-unième avec un plaisir qui ne diminue pas.

A tout seigneur, tout honneur!...

Commençons par M""^ de Parabère, qui, pendant bien des années, exerça sur Philippe d'Orléans un pouvoir très partagé et cependant très despotique.

La Parabère était une femme de taille moyenne, plutôt petite que grande, brune et pâle, avec le teint légèrement bistré des créoles et des Andalouses.

Ses magnifiques cheveux, d'un noir bleuâtre et luisant, étaient d'une incroyable épaisseur et d'une longueur invraisemblable.

Dans tous ses mouvements, même les plus brusques, La Parabère recelait une grâce lascive.

Ses yeux, d'un bleu si sombre qu'ils semblaient presque noirs,

Parabère ne s'évanouissait pas le moins du monde, ce qui ne iempôcha pas de se laisser prendre par quatre valets. (P. 972.)

avaient un éclat étrange, et jouissaient de ce pouvoir de fascination qu'on prête aux yeux de certains serpents.

Plus encore que les rayons de soleil dérobés par Prométhée, leur feu pouv6iit donner la vie.

Le regard qui s'échappait de ces yeux adorables, tantôt remplis

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d'une langueur molle, et tantôt d'une ardeur singulière, ruisselait entre les doubles palissades de longs cils recourbés.

Son nez était celui d'une statue grecque échappée au ciseau de Phidias ou de Praxitèle.

Pour décrire ses lèvres et ses dents, il fallait recourir à la banale comparaison du corail et des perles.

La Parabère avait la taille mince et souple comme celle d'un enfant, les épaules et les hanches très développées, la jambe de Diane chasse^ resse, la gorge de la Vénus de Milo.

A cause du ton bistré de son teint, le Régent l'appelait son petit

corbeau.

La Parabère manquait d'esprit, mais Son Altesse Royale s'en accommodait fort bien.

— J'aime peu, — disait-il, — ces grandes langues de femmes qui parlent comme on écrit... Parabère me plaît dans son silence, parce f]u'elle n'a rien à dire et qu'elle ne cherche point à dire des riens. D'ailleurs sa bouche n'a pas besoin de parler pour être séduisante.

La Parabère fut extrêmement utile au cardinal Dubois pour débarrasser le Régent d'une vieille maîtresse à laquelle il tenait par les liens assez relâchés d'une vague habitude, et qui était devenue paon et piegrièche.

Elle lisait des romans jour et nuit, et voulait les mettre en action, dans le genre de ceux de M'"" d'Urfé.

Elle prenait fort au sérieux les bergers de YAstrée.

Elle se couchait, pendant des journées entières, sur un sofa peint en gazon, dans une chambre dont les tapisseries figuraient des arbres, des paysages, des bergeries.

Quand arrivait le Régent, elle se levait, coiffée d'un chapeau de paille avec des Heurs et des rubans roses, et tenant à la main houlette et panue-

tière.

En cet équipage, elle lui récitait doucement et langoureusement des vers empruntés aux églogues de Fontenelle, elle parlait de tendres flammes et de sensibles cœurs, et renouvelait toute la fade quinauderie des opéras en vogue.

Son Altesse Royale se dégoûta bien vite de ce régime de paroles galantes et de madrigaux rimes.

11 n'entrait guère dans ses habitudes de se mettre aux pieds d'une femme et de roucouler l'amour en tourtereau.

Cependant, il ne se décidait point à rompre absolument, et, comme Dubois était un ennemi déclaré de M'^° de Séry, c'est alors que ce

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complaisant du prince imagina de mettre en avant M™" de Parabère.

Le début de celte nouvelle liaison fut original.

Dubois fit inviter à un souper du Palais-Royal Parabère et sa femme, et plaça cette dernière à côté du duc d'Orléans.

La jeune femme était coquette, et même un peu coquine.

Elle trouvait bien autrement honorable d'être la maîtresse d'une altesse royale que la femme d'un simple gentilhomme, et, pendant tout le repas, elle enivra le Régent par ses regards les plus capiteux, sans préjudice, bien entendu, du vin de Champagne, qu'elle lui versait incessamment d'une main blanche et prometteuse.

Bientôt les fumées de la table montèrent à la tête de tous les convives, hommes et femmes.

Le Régent, M"" de Parabère et Dubois étaient les seuls qui eussent conservé, du moins en partie, leur raison.

Quant au mari, insouciant pour tout ce qui ne touchait point à l'ivrognerie et à la gourmandise, il était parfaitement ivre.

Philippe d'Orléans jugea que le moment était favorable.

11 fit signe à Dubois de s'approcher de lui, et lui dit tout bas, en lui indiquant l'ivrogne :

— Fais porter Parabère dans un lit.

— Lequel, monseigneur?

— Pardieu! dans celui que tu voudras...

— Mais, monseigneur, ce pauvre homme porte bien son vin et me paraît de force à boire encore cinq ou six bouteilles sans rouler sous la table...

— Sa santé m'est précieuse et je ne la veux point compromettre. Emmène-le, et qu'on le couche...

— Mais s'il refuse de se mettre au lit?

— Ceci te regarde... Allons! faquin! j'ai parlé, qu'on se hâte!... Dubois réfléchit pendant un instant, et, comme il était homme d'imagination, il eut bien vite trouvé ce qu'il cherchait.

Il alla s'asseoir à côté de Parabère et lui dit d'un ton dolent et d'une voix émuo :

— Ah! mon Dieu! mon pauvre ami, comme vous voilà pâle et défait!... Seriez-vous malade?

— Moi! — balbutia Parabère tout effaré, — mais... non... je ne crois pas...

— Alors, — poursuivit Dubois, — c'est donc moi qui ai la berlue, car je vous trouve une mine effrayante... Ah! Parabère. mon ami, qiieJ vilain visage vous avez!...

— Oui... oui... — dirent en chœur tous les convives devinant vaguement ce qui se passait. — Parabère a mauvais visage... Parabère se trouve mal...

— Hélas ! hélas ! hélas!.., — interrompit M"® de Parabère avec une douleur comique, — mon pauvre mari n'est pas bien!...

Parabère se trémoussait sur sa chaise et commençait à ressentir les atteintes d'une véritable épouvante.

Dubois lui prit le bras et lui tâta le pouls.

— Ciel! — s'écria-t-il ensuite, — je trouve au moins deux cents pulsations à la minute...

— Ah! — balbutia Parabère, — je suis bien mal...

— Vite! vite!... — dit alors le Régent, — qu'on le transporte dans une chambre à coucher et qu'on ait pour lui les mêmes soins que pour moi-même...

— Hâtez-vous! hâtez-vous!... — ajouta Dubois en s'adressant aux valets, — le voilà qui s'évanouit!...

Parabère ne s'évanouissait pas le moins du monde, ce qui ne l'empêcha point de se laisser prendre par quatre valets, qui, le soulevant, deux par les épaules, et deux par les jambes, l'emportèrent, suivis par Dubois qui faisait l'empressé , et par M"^ de Parabère qui jouait merveilleusement l'inquiétude.

Ce gros ivrogne ouvrait des yeux clairs comme des yeux de basilic, se laissait faire et ne disait mot.

Dubois le fit déshabiller et mettre au lit, puis, se tournant vers la Parabère, il lui dit :

— Si ce cher ami pouvait dormir, dans deux heures, il serait hors d'affaire...

Ces paroles n'étaient pas plutôt prononcées, que le mari crédule fermait les yeux et commençait à ronfler de la meilleure foi du monde...

Quand il se réveilla, le lendemain matin, il trouva sa femme à ses côtés, dormant ou faisant semblant de dormir.

Il la réveilla pour lui faire partager toute l'admiration que lui inspirait l'admirable hospitalité du Palais-Royal.

Cette hospitalité avait rapporté à M™* de Parabère un énorme diamant qui valait un peu plus de trois mille louis.

Voyez comme le bien vient en dormant!...

Ce diamant était un présent destiné à la duchesse d'Orléans, qui ne pardonna guère au petit corbeau de l'avoir détourné de sa destination légitime.

Cependant, ce n'était pas assez d'avoir le diamant, il fallait encore

pouvoir le porter et s'en faire honneur, et, par conséquent, inventer à sa possession une origine honnête qui la justifiât aux yeux du mari.

La Parabère ne perdit pas une minute.

Ce même jour, et profitant d'un reste d'ivresse de son cher époux, elle le cajola, le caressa, et lui expliqua qu'un brocanteur juif, se trouvant gêné, lui faisait offre d'un diamant merveilleux pour une somme incroyablement faible, et que c'était là une occasion unique qu'il ne fallait point laisser perdre.

Parabère, généreux comme un ivrogne qui finit de cuver son vin, mit sa bourse à sec pour contenter sa femme.

Cette dernière n'eut pas plutôt la somme qu'elle étala son diamant au cercle du Palais-Royal.

M""* la duchesse d'Orléans eut un serrement de cœur en reconnaissant cette bague au doigt de la Parabère.

— Yoilà une admirable pierre, — lui dit-elle, croyant l'embarrasser fort, — d'où la tenez-vous?

— C'est mon mari qui me l'a donnée, madame, — répondit la Parabère d'une voix sèche et avec une révérence cérémonieusement ironique.

■ — 11 vous fait des présents vraiment princiers ! — poursuivit la duchesse.

En ce moment, le mari intervint.

— J'ai l'honnpur, madame, — dit-il, — d'affirmer à Votre Altesse que cela nous a coûté fort peu de chose...

Un indéfinissable sourire, dans lequel le mépris se mêlait à une colère contenue, vint aux lèvres de la duchesse.

— Oh! — répliqua-t-elle, — je m'en doute bien... Parabère continua naïvement :

— Deux ou trois cents louis !... — tout au plus répéta la duchesse.

— Oui, madame.

— Mais il en vaut au moins trois mille ! . . .

Parabère salua, puisse tournant vers sa femme, il lui dit :

— Ah ! par ma foi, madame, vous aviez grandement raison de me soutenir que nous avions fait un marché I...

La Parabère soutint le choc sans broncher et ne rougit pas.

Les rieurs eurent beau jeu, et les moins perspicaces devinèrent bien vite de quel prix M"® de Parabère avait payé sa bague.

Cependant, pour si épais que soit le bandeau qui couvre les yeux d'un mari, quand ce n'est point une honteuse cupidité ou une complaisance infâme qui retient ce bandeau, il finit toujours, un peu plus tôt ou un peu plus tard, par se détacher.

M. de Parabère apprit, le dernier, ce que tout le monde savait avant lui ; mais enfin il apprit.

Il se fâcha et voulut faire du bruit.

On le pria de se taire. Il n'obéit pas. On le menaça d'une lettre de cachet.

Les cacliots de la Bastille n'auraient apporté aucune consolation à SCS douleurs conjugales ; il se résigna et se tut.

M™° de Parabère, séparée de son mari, devint la reine des soupers du Palais-Royal.

Toutes les causes amènent des effets. C'est la loi de la nature.

Or, le Régent apprit un beau jour que M"' de Parabère allait se trouver dans une situation critique dont sa séparation conjugale proclamcrail trop haut l'inopportunité.

(Conseil fut aussitôt tenu entre Philippe d'Orléans et Dubois.

Dans ce conseil, il fut décidé que la scène du Palais- Royal se renouvellerait, mais dans d'autres conditions et surtout dans un but différent.

Un ami dévoué quelconque se chargerait d'avoir à souper M. de Parabère et de le griser abominablement.

Les moiurs et les goûts du gentilhomme rendaient cette entreprise bien facile.

Une fois gris, on coucherait Parabère. Une fois couché, il s'endormirait.

Le lendemain matin, en se réveillant devant témoins, il trouverait sa femme dans ses bras.

Il crierait, il tempêterait, mais qu'importe!...

L'axiome bien connu du droit romain : h pater est quem niiptiœ demonstrant ^ serait plus puissant que sa colère.

La mort inattendue de M. de Parabère, survenue très peu de jours après le conseil tenu entre Dubois et le Régent, dispensa d'ailleurs de recourir à ce 'prétexte de paternité.

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