‹ Les mystères du Palais-RoyalChapitre 150 sur 183 · SADHAN. — D AVERNE. — GAGÉ LA DUCHESSE DE GÈVRES · texte numérisé non relu

SADHAN. — D AVERNE. — GAGÉ LA DUCHESSE DE GÈVRES

LES FILLES d'oPÉRA

Nous avons tout dit, ou à peu près tout, sur M""' de Parabcro, et puisque nous nous sommes constitué, de notre autorité privée, riiisloriographe et le peintre ordinaire des beautés célèbres réunies au Palais-Royal pour le petit souper du Régent, reprenons notre crayon pour les portraits et notre plume pour les anecdotes.

M""^ de Sabran fut pendant quelques temps la rivale de la Parabère dans les bonnes grâces du Régent.

Cette rivalité était d'ailleurs acceptée le mieux du monde par les deux femmes, qui se partageaient à l'amiable le duc d'Orléans, et souvent se réunissaient à lui dans de communes orgies.

M""" de Sabran disait être originaire de Provence ; mais les cbroniqueurs contemporains affirment qu'en réalité elle venait en ligne directe de chez la Fillon, où son mari l'avait prise pour l'épouser.

M. de Sabran était un homme à mener par le nez et par les oreilles qu'il avait d'une longueur arcadique ; du reste fort bon gentilhomme.

Grande et brune, avec des yeux verts et de grands cheveux annelés qui semblaient prêts à dérouler leurs ondes sur des épaules sans voiles, avec un sourire de ménade. M"" de Sabran était une sorte de bonne fille, sans autre mérite que son étourdissante beauté, sans autre talent que celui de séduire à la première vue, sinon les cœurs, du moins les sens.

Son air effronté, etuiomeun peuplus, ses regards hardis et libertins, montèrent singulièrement à la tête de Son Altesse Royale.

Elle parlait beaucoup, très vite, et semait ses paroles avec un joli petit accent gascon qui rappelait tout à fait l'accent des grisetles de Bordeaux.

Le choix des expressions rendait la ressemblance plus complète et plus frappante encore.

On était tout étonné d'entendre de si gros mots sortir d'une si petite bouche.

M"^ de Sabran jurait comme un beau diable!... et ceci même ne serait rien.

Certains jolis jurons ne messeyent pas trop à une belle créature vive comme la poudre et le vif-argent ; mais elle avait le langage des prêtresses de la Vénus populaire, et certaines expressions ultra-techniques, qu'elle employait avec un aplomb de garde-française, faisaient pâmer d'aise le Régent qui ne pouvait contenir les joyeux transports de son hilarité.

Souvent Son Altesse Royale prenait plaisir à lui répondre sur le même ton, et les dialogues de l'amant et de la maîtresse feraient rougir le papier.

Dubois, qui n'était pas prude, rougit un jour devant le Régent qui s'écria aussitôt :

— Allons, Dubois, mon cher ami, te voilà devenu presque un honnête homme, puisque Diogène a dit que la rougeur était la couleur de la vertu!... témoin ton chapeau de cardinal!...

Le caractère de M"" de Sabran offrait plus d'un point d'analogie avec celui des pensionnaires de la Fillon, dont le bruit public l'accusait d'avoir jadis fait partie.

Avide, intéressée, et même, disait-on, fort avare, elle ne négligeait rien pour obtenir du prince des présents d'argent et de bijoux, et aussi des charges, des honneurs, des pensions pour monsieur son mari, qui les méritait bien 1

M""" d'Averne avait été la maîtresse du Régent, eUe ne l'était plus que de temps à autre, par occasion, mais elle venait toujours aux soupers du Palais-Royal.

C'était une maîtresse femme que cette M""" d'Averne!...

Prude et dévote, autant que perverse et dévergondée, elle avait dit au duc d'Orléans, en le recevant dans sa chambre à coucher pour la première fois :

— Monseigneur, laissez-moi d'abord faire ma prière du soir...

La Souris ne portait ce nom ou plutôt ce sobriquet qu'à cause de sa gentillesse et de sa légèreté. (P. 980.)

]y£me d'Averne avait ce que l'on appelle généralement un port de

reine.

Elle était plus imposante que belle, bien faite plutôt que gracieuse : son visage était irrégulior, ses joues pâles, ses yeux fauves et d'une couleur indécise, et à cela près d'une poitrine fort belle et qu'elle mettait

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parliouliëremcnL en évidence, aucun de ses charmes n'auraif fait revenir un mort.

Habile accapareuse et quémandeuse intrépide, elle appauvrit le trésor public de plus de trois millions.

Son mari s'estimait, à bon droit, sinon fort honoré, du moins fort enrichi par le déshonneur de sa femme.

Elle détestait toutes les maîtresses du Régent, passées, présentes et à venir.

C'était sans cesse, entre elle, M"" de Parabère et M™^ de Sabran, un échang-e de mots cruels et de reparties empoisonnées comme les flèches des Indiens.

Désespérée de voir le Régent, après une brouille assez long-ue avec M""- de Sabran, se montrer à l'Opéra, dans une log'e, en compagnie de l'ex-maîtresse que l'on pouvait croire redevenue maîtresse en titre, elle dit à haute voix :

— Si j'avais eu le malheur de perdre les bonnes g-râces de Son Altesse Royale, je ne paraîtrais plus dans le monde.

M""" de Sabran, à qui ces paroles furent rapportées, s'écria :

— Ah ! elle pourrait reparaître partout, bien sure de n'être remarquée nulle part!...

Ce que M"" d'Averne craignait de perdre j pLus que tout au monde, c'étaient les trois mille livres par mois que le Régent lui accordait pour sa table, sans compter les menus profits.

Egoïste an delà de toute expression, ce défaut dominant éclatait souvent avec une incomparable naïveté dans ses moindres paroles.

Un jour, devant elle, Chirac, l'homme aux lugubres prophéties, disait au duc d'Orléans :

— Monseigneur, vous mourrez d'apoplexie.

— Eh! mon Dieu, — répliqua le prince, — je ne connais pas de mort plus douce, et je te défierais volontiers de m'en trouver une...

— Oui, — mais vous mourrez probablement dans les bras d'une femme.

— Eh bien, tant mieux! — Du moins on pourra dire de moi : Il est mort comme il a vécu.

— Ah! Philippe! Philippe!... s'écria M""*" d'x^verne, — ne me faites pas de ces frayeurs!... Si vous alliez mourir dans mes bras, mon Dieu 1... que ne dirait-on pas sur mon compte? J'en ferais une maladie d'au moins trois semaines !...

Le duc d'Orléans rit beaucoup!

Elle était blonde comme Vénus et comme les blés, la jolie comtesse de Gacé, elle avait un teint de lis et de roses, des yeux d'un bleu de biuel, un corps de jeune nymphe.

On la citait comme Tune des plus charmantes et des plus gracieuses femmes de la cour.

De la duchesse douairière de Gèvres, maîtresse émérito de Faiyi, nous n'avons pas grand'chose à dire.

Cette bacchante surannée (la duchesse avait tout près de quarante ans) suppléait, disait-on, à l'absence de quelques-uns des charmes que les années avaient emportés au passage, par une expérience amoureuse digne des plus célèbres courtisanes de l'antiquité et des temps modernes.

Nous en avons Uni avec les grandes dames réunies ce soir-là dans le petit salon du Palais-Royal, et il ne nous reste plus à parier que de deux filles de l'Opéra, la Souris et Emilie, venu«;s là pour souper en noble compagnie.

Sans doute mes lecteurs s'étonneront de cette étrange réunion de drôlesses blasonnées et portant des noms sonores, avec de simples mpures sorties de la lie du peuple, et dont la beauté et l'impudeur formaient les titres et les armoiries.

Uiim ne semblait plus simple à Philippe dUrléans que cet amalgame bizarre.

— Toutes les femmes — pensait-il — sont égales devant l'orgie !...

Et, d'ailleurs, n'élait-il pas philosophe?

Fidèle aux principes d'éclectisme qui lui avaient été enseignés par son digne précepteur, le Régent faisait grand cas des danseuses de l'Opéra, qui le lui rendaient bien.

Rarement, cependant, il allait dans les coulisses, parce que toutes ces filles se laissaient aller avec lui à des familiarités qui n'étaient tolérables que dans le tête-à-tête, et que quelques-unes s'oubliaient jusqu'à l'aijpeler Philipjje.

Un courtisan, qui voulait leur donner des conseils de savoir-vivre et de cérémonial, reçut de l'une d'elles cette réponse :

— Eh! le moyen d'appeler Monseigneio' ou Votre Altesse un homme que l'on a vu à ses pieds?...

La Souris ne portait ce nom ou plutôt ce sobriquet qu'à cause de sa gentillesse et de sa légèreté.

Elle avait, du reste, horreur des rats et des souris au point de faire une fausse couche parce qu'au moment où elle rentrait dans les coulisses une de ses homonymes était venue se jeter dans ses jambes.

Il était impossible d'imaginer quelque chose de plus joli, de plus mignon, de plus gracieux, mais aussi de plus capricieux, de plus étourdi, de plus extravagant, que cette folle et séduisante créature.

Elle ressemblait à un lutin, à un sylphe, à un farfadet, à la reine des fées et des génies.

On s'étonnait de ne pas voir pousser à ses épaules blanches de petites ailes de papillon.

La Souris avait dix-sept ans au plus, le sourire candide et le regard ingénu d'une jeune vierge et la rouerie pratique d'une vieille courtisane.

En ce temps-là, les danseuses ne portaient point de maillot, et le parterre de l'Opéra adorait la Souris, à cause de la manière tout à fait insouciante et libérale dont elle faisait ballonner sa courte jupe dans ses pirouettes.

Elle avait de la grâce jusqu'au bout des doigts, et jamais personne n'avait pu songer à rivaliser l'incroyable perfection avec laquelle elle dansait le menuet.

Le Régent éprouva pour elle un violent caprice... il avait été séduit par ses petites mains et ses petits pieds.

Il enleva la danseuse à deux ou trois enrichis de la banque de Law, lui prodigua l'or et acheta pour elle la maison que Thévenard, de l'Opéra, avait fait bâtir à Auteuil et dont on citait la magniiicence.

Lorsque la Souris cessa d'être la maîtresse de Philippe, elle resta l'une des fidèles habituées des soupers du Palais-Royal.

A l'époque même de sa plus grande faveur, la Souris avait eu, dans les coulisses de son propre théâtre, une rivale.

Cette rivale était Emilie, la statue grecque de l'Opéra, ainsi que la nommait Richelieu, qui n'avait jamais pu venir à bout de faire jaillir la moindre flamme de ce bloc splendide de marbre de Paros.

Le Régent se trouva bien, à ce qu'il paraît, de celte froideur marmoréenne qui n'avait d'égale que la docilité d'Emilie.

Il aimait cette fille superbe, qui parlait peu, écoutait tout ce qu'on voulait, tendait toujours la main, et n'avait jamais une volonté à elle.

Emilie était grande, et toutes les descriptions du monde seraient impuissantes pour faire comprendre sa prodigieuse et irréprochable beauté.

Que l'on se figure, si l'on peut, la réalisation vivante de cette statue de Vénus pour laquelle le sculpteur grec avait emprunté une perfection à chacune des plus admirables filles de Sparte et d'Athènes.

Dans tout le corps d'Emilie, il eût été impossible de trouver un défaut, ou seulement une imperfection.

Cette singulière créature ne se doutait pas de ce que c'était que l'amour, et ne soupçonnait même pas l'existence de la jalousie.

Pendant les quelques semaines que dura son règne dans la chambre à coucher du Régent, ce dernier lui aurait fait des infidélités avec l'univers tout entier sans qu'elle songeât à s'en émouvoir.

— A votre aise, monseigneur, — lui aurait-elle dit, — ne vous gênez pas, j'attendrai.

Elle avait allumé un grand nombre de passions, dont quelques-unes furent illustres, et ne les avait jamais partagées.

Hâtons-nous d'ajouter que jamais, non plus, elle ne leur avait rien refusé.

Le duc de Richelieu l'avait aimée, le duc de Melun l'avait aimée, Fimarcon l'aimait avec fureur.

On peut dire, sans crainte de se tromper, que si, une fois dans sa vie, son cœur de marbre battit légèrement sous sa gorge de marbre, ce fut pour le dernier gentilhomme que nous venons de citer. A la vérité, il la battait, ce qui explique bien des choses!...

Emilie ne demandait jamais rien, mais elle recevait tout. Elle était, malgré son habituelle nonchalance, prodigue, gaspilleuse, et parfois généreuse... C'était elle qui donnait à Fimarcon de quoi soutenir le train de prince qu'il menait, alors même qu'il était page.

Emilie avait du bon sens et un esprit très adroit et très juste, avec plus de lecture et d'instruction qu'on n'en a d'habitude à l'Opéra...

Elle citait volontiers, et toujours à propos, les histoires do Rome et de France.

En dehors de la fantaisie sensuelle que lui inspirait Emilie, le Régent professait une véritable estime pour cette danseuse originale, qui lui donnait des conseils comme un général d'armée.

La bonne fille citait Alcibiade et Henri IV, le roi David et Caton d'Utique, Sésostris et Léonidas, avec toute la gravité d'un conseiller aulique.

Un matin, le cardinal Dubois fit demander un instant d'entretien au Régent, qui le lui accorda séance tenante, quoique Emilie fût dans sa chambre et encore couchée, ou plutôt étendue sur son lit, dans un costume qu'elle alî'ectionnait, parce que, comme celui des nymphes et des déesses de l'antiquité, il mettait dans toute sa valeur sa beauté mythologique.

Mais Dubois n'était pas homme à s'effaroucher pour si peu de chose ; au contraire.

En reconnaissant Emilie, et surtout eu voyant pour la première fois €6 marbre animé, Dubois fut ébloui, au point de cacher son visage avec ses deux mains pour éviter des distractions, et peut-être des tentations.

— Eh! regarde tant que tu voudras, Dubois, — lui dit le Régent; — mais, puisque tu es venu pour me parler d'afïaires, parlons d'affaires...

Pendant ce temps, Emilie ne bougeait pas et souriait à peine.

— Pardon, monseigneur... — balbutia Dubois, — mais je suis de trop ici dans ce moment, et je me retire...

— Allons donc! — répliqua Philippe d'Orléans, — tu meurs d'envie de rester... d'ailleurs, au besoin, Emilie te retiendrait par ton petit collet...

— Eh! — dit alors la danseuse avec ce magnifique sang-froid qui ne lui faisait jamais défaut, — je ne suis pas M""" Putiphar, pour arracher le manteau d'un nouveau Joseph.

— Mais, monseigneur, continua Dubois, — j'étais venu pour une affaire importante...

— Qui t'empêche de me la communiquer?...

— Mais, je ne puis, en présence...

— En présence d'Emilie?... Pourquoi donc? Emilie est discrète... elle a de l'esprit, elle a du jugement, elle nous donnera peut-être un bon conseil...

— Philippe, — dit-elle, — me croit donc autant de discrétion qu'en montra le jeune Papirius au sénat de Rome?

— Malepesle ! — s'écria le Régent en riant, — aurais-tu jamais cru, Dubois, qu'une érudition de bénédictin se cacherait dans un corps comme celui-là?...

— Non, monseigneur; et, surtout, ce n'est pas de l'érudition que j'aurais jamais songé à lui demander...

— Enfin, voyons, qu'est-ce qui t'amène?...

— Monseigneur, je venais...

— ïu venais?...

— Vous proposer...

— Dubois, mon ami, — s'écria le Régent, — si tu n'étais pas ce que tu es, je te ferais périr sous le bâton I... — Parleras-tu?...

— Eh bien! je venais vous proposer une nouvelle maîtresse...

— Ah! ahl... ceci doit, en effet, se prendre en considération... Vaut-elle Emilie, celte maîtresse?...

— Je n'en sais rien, monseigneur,

— Comment! tu ne la connais pas?...

— Non, monseigneur.

— Tu es fou, Dubois!.,.

— Non, monseigneur, caria personne dont il s'agit m'a été recommandée par W""" de Tencin, qui s'y connaît.

— Ah! diable!.,. Et que t'en a-t-elle dit, ^1""= de Tencin?

— Elle m'a dit que c'était un bel esprit.

— Tant pis!...

— Pourquoi, monseigneur?...

— Parce que les beaux esprits ne logent guère, d'habitude, dans de beaux corps...

— Il paraît que Votre Altesse royale changera d'avis quand elle aura vu M""" du Dclfant.

— Ah! la protégée de M""" de Tencin s'appelle M""" du Deffant?

— Oui, monseigneur.

— Que pense Emilie de tout ceci?

— Je pense, monseigneur, — répondit la philosophique danseuse, — qu'il ne vous en coûtera pas beaucoup d'y aller voir...

Il nous semble que ces derniers mots peignent merveilleusemenl l'incomparable insouciance do la splendide courtisane.

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