‹ Les mystères du Palais-RoyalChapitre 16 sur 183 · LA NUIT DU VENDREDI · texte numérisé non relu

LA NUIT DU VENDREDI

Que venait faire dans cotte maison Raoul delà Tremblaye ?

Selon toute apparence, ce n'était point la passion du jeu qui l^y conduisait, car nous savons déjà que le chevalier était riche, assez riche pour envoyer d'un seul coup ccjit mille écus en or à un grand seigneur un peu gôné, auquel il promettait, en outre, de fournir d'autre argent quand celui-ci serait épuisé.

Raoul ne devait donc trouver qu'un bien minime intérêt à empocher quelques misérables louis héroïquement disputés par le trèfle au cœur par le pique au carreau.

Si vraiscinbîa])lc que paraisse cette supposition, elle- serait fausse cependant.

Raoul venait là pour jouer, car Raoul adorait le jeu, non pour le gain qu'il en pouvait retirer, mais pour les émotions qu'il procure.

Raoul avait Ijosoin de s'inUaller le soir autour d'un tapis vert et d'v voir pâlir les bougies aux premières clartés du jour.

Il lui fallait entendre le tintemsnt des pièces d'or, remuées par des mains convulsives ; les exclamations délirantes des joueurs favorisés par le hasard, les cris de rage des joueurs malheureux.

Les combats acharnés du roi de cœur et de la dame de pique, les luttes homériques (VOgier et de Lancelot le galvanisaient.

11 se plaisait au spectacle des ongles crispés déchirant les poitrines haletantes et ensanglantant les dentelles de Malines et le point d'Angleterre.

On conviendra volontiers que le démon du jeu possédait notre héros d'une façon toute spéciale, et qu'il était d'autant plus profondément joueur qu'il no jouait ni pour ga,gner, ni pom^ perdre, mais seulement pour toucher des cartes et voir gagner ou perdre les autres.

Par un hasard assez étrange, il n'y avait ce soir-là, parmi les hôtes nombreux de la maison de jeu, personne de la connaissance intime de Raoul.

Le chevalier échangea en passant quelques saints à droite et à gauche, saluts de simple politesse, puis il s'approcha d'une table de lansquenet, et, se tenant debout derrière les joueurs, il regarda la partie qui se poursuivait avec acharnement.

UG LES MYSTÈRES DU PALAIS-HOVAL

En face de lui, cl les coudes appuyés sur la Ublc, se trouvait un gentilhomme d'une vingtaine d'années, d'une stature moyenne, mais paraissant doué d'une force extraordinaire.

Ce jeune homme, au visage gracieux et juvénile, jouait avec une chance si brillante et si persistante, que l'or et les billets de caisse s'amoncelaient devant lui et formaient un tas qui grossissait d'instant en inslant.

Uaoul se souvint que ce favori du hasard, qu'il connaissait do vue, était l'un des officiers du Palais-Royal, et se nommait le vicomte d'Aubi-

Derrière M. d'Aubigny, et debout comme Raoul, se trouvait un autre personnage qui devait forcément attirer l'attention.

Une fois que le regard s'était fixé sur lui, il ne pouvait plus s'en détacher.

Ce personnage, grand et sec, avait le visage osseux et le teint bistré d'un Espagnol.

Quoiqu'il parût jeune encore, ses cheveux noirs commençaient à grisonner.

Ses yeux, noirs et profonds, étincelaient dans des orbites creuses et charbonnées.

Ses lèvres minces ne souriaient jamais, et l'expression habituelle de sa physionomie semblait être une sombre préoccupation.

Son nez, en forme de bec d'aigle, et ses narines très mobiles et très écartées, lui donnaient quelque chose de l'aspect d'un oiseau de proie.

11 était vêtu en velours noir.

Les trois gros diamants qu'il portait, l'un à l'épingle de son jabot, l'autre au doigt annulaire de sa main droite, et le troisième à la garde de son ôpée, jetaient des flammes tellement vives que l'œil en était ébloui.

Il ne jouait jamais, il ne pariait point et il ne parlait à personne.

Raoul le regarda avec une sorte de curiosité pendant un instant; puis, comme un des joueurs se levait pour quitter la table, le chevalier s'empara de la place vide et tira de sa poche une poignée d'or qu'il posa devant lui.

Le bonheur du vicomte d'Aubigny ne se démentait nullement. Depuis que les parties étaient engagées, il n'avait pas perdu un seul coup.

Au moment oii revenait son tour de tenir les cartes, un petit frémissement d'attention courait dans la galerie, et les joueurs les plus hardis ne s'aventuraient contre lui qu'avec ellroi.

La main arriva à Raoul.

— Vingt-cinq louis, dit ce dernier en poussant devant lui des pièces d'or.

Celait une brillante entrée de jeu.

— Banquo, — répondit le vicomlc.

Raoul retourna les caries.

En trois coups il avait perdu.

Le vicomte ramassa les vingt-cinq louis, et, comme son las d"or était tellement grossi qu'il risquait de le faire écrouler s'il y ajoutait quelque chose, il mit dans l'une de ses poches l'argent qu'il venait de gagner à Raoul.

Les cartes firent le tour du cercle.

La main revint au chevalier.

— Cinquante louis, dit-il.

— Banquo, — répondit le vicomte comme la première fois. Raoul joua.

îl tourna un roi, puis une dôme, puis trois valets, puis un autre roi.

Il avait g'agné.

Un petit murmure d'étonnement se fit parmi les spectateurs. La chose n'avait cependant rien que de bien simple, mais on s'était accoutumé à cette idée que le vicomte no pouvait pas perdre.

M. d'Aubigny lui-même ne sembla pas moins surpris que les autres joueurs.

— Je tiens les cent louis, — dit-il.

Raoul s'inclina en signe d'adhésion et tourna les cartes. En quatre coups il gagna.

M. d'Aubigny ne put s'empêcher de froncer le sourcil, et il murmura avec un mécontentement évident :

— Je fais banquo de deux cents louis. Cola vous convient-il, monsieur?

— Parfaitement, monsieur, — répondit le chevalier avec une courtoisie du meilleur goût, — et, tant qu'il vous plaira de poursuivre, j'aurai l'honneur de tenir votre jeu.

Décidément la chance avait tourné.

Raoul gagna ce troisième coup comme les deux premiers.

Il en gagna un quatrième, puis un cinquième.

Peu à peu le tas d'or et de billets de caisse avait changé de place et s'était amoncelé devant Raoul, qui le voyait grossir avec une parfaite insouciance.

Le vicomte, lui, supportait la perte avec une impatience très visible.

Les veines de son front se gonflaient, ses yeux s'injectaient, on voyait son visage pâlir et se décomposer par degrés...

Bientôt il ne resta plus rien devant lui.

1J8 Li:s MVSïÈai'S du PALAIS-îK^VAL

Il poussa un rug-issemont sourd el fil miiio do se lever, se croyani complclement à sec.

Mais il se souvint à l'inslant même des vini;l-cinq louis de Raoul, et il les tira de sa poche avec la même ardeur qu'en met un homme qui se noie à se cramponner à la planche du salulque lui jette le hasard.

— Ces vingt-cinq louis, — dit-il.

Raoul fit un signe d'assentiment.

C'était un coup suprême.

L'attention générale redoubla.

Le personnage à visage basané, lui-même, semblait prendre quelque intérêt à ce qui allait se passer. Raoul commença sa main.

Les cartes tombaient l'une après l'autre, sans amener de résultat. La fortune, déesse capricieuse s'il en fut, comme on disait jadis, semblait se plaire à faire attendre son arrêt.

L'anxiété du vicomte d'Aubigny était ciï'rayante.

Pour tromper cette anxiété, il ramassa sur la table un des louis de son enjeu et il le tordit machinalement entre ses doigts.

Ce louis se rompit en deux parties.

Le vicomte en prit un second qui se brisa comme le premier.

Il fit un brusque haut~lo-corps et continua son étrange expérience avec un résultat identique.

Dix ou douze louis eurent le même sort.

Raoul ne s'était aperçu de rien, mais, au moment où le hasard venait do se prononcer en sa faveur et oi^i il disait :

— J'ai gagné!

Le vicomte se dressa en face de lui et lui jeta à la figure une poignée de louis brisés en s'écriant d'une voix que la colère rendait indistincte :

— Vous m'avez volé mon or loyal avec de la fausse monnaie ! Vous êtes un fripon et un faux monnayeur!...

Raoul devint très pâle, il tira son épée et lit un mouvement pour s'élancer sur le vicomte.

Mais plusieurs personnes le continrent, et toutes les voix, d'un commun accord, répétèrent à son oreille :

— Pas ici!... pas ici!...

— Vous avez raison, messieurs, — répondit le chevalier qui avait repris tout son sang-froid; — en elîet, ce n'est pas ici que je dois me vonger do l'insulte qui vient de mètre faite!...

Puis il ajouta, en s'adressant à son adversaire :

— Sortons!

— Quand vous voudrez! — s'écria le vicomte d'un ton furieux.

La foule s'écarta pour laisser s'éloigner les deux ennemis qui allaient évidemment se couper la gorg-e.

A, cette époque, les duels étaient chose si commune que personne no songea même à les suivre.

Ils allaient atteindre la porte, quand le personnage à figure basanée, qui avait pris un peu les devants, s'approcha d'eux, et leur dit :

— Voulez-vous, messieurs, m'accorder un instant d'audience?

Le vicomte et le chevalier s'arrêtèrent étonnés en face de cet inconnu qui les abordait ainsi.

— Que voulez-vous de nous, monsieur? — demanda Raoul.

— Vous rendre un service, ainsi que cela se doit entre gentilshommes.

— Un service?... Vous? A nous?

— Oui, messieurs, un service, moi, à vous.

— Lequel?

— Je viens, non pas vous détourner d'un duel indispensable, Dieu m'en garde! mais vous dire : He vous battez pas aujourd'hui l

— Et pourquoi? — fit M. de la Tremblaye.

— Parce que, — répliqua l'inconnu d'une voix sombre, parce que c'est aujourd'hui vendredi...

— Vous êtes fou! — murmura Raoul en haussant les épaules et en faisant quelques pas en avant.

— Le personnage basané lui baiTa de nouveau le passage.

Depuis le commencement de cet entretien, la colère du vicomte d'Aubigny n'avait fait que bouillonner intérieurement, et elle éprouvait le besoin de s'épancher au dehors.

Il saisit avec empressement l'occasion qui s'offrait à lui de laisser évaporer le trop plein de cette colère.

Il marcha droit à l'inconnu, et il s'écria avec un geste menaçant :

— Ah Cil! qui êtes-vous donc, vous qui venez, fort impertinemment, vous mêler des affaires qui ne vous regardent pas?..

A ces paroles insolentes, l'inconnu sembla en quelque sorte pâlir sous sa pâleur.

Il redressa sa haute taille et il répondit au vicomte, qu'il écrasa de son air de dédain et do son regard foudroyant :

— Qui je suis?... Je suis don Raymond de Vasconceîlos, grand d'Espagne de première classe et commandeur de Malte!... Pourquoi je me suis mêlé de vos affaires? Parce que j'ai fait vœu d'empêcher, autant que cela dépendrait de moi, tous les duels le vendredi; mais mon vœu no

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m'oblige que pour ce jour-là, et jo vous tuerai demain, méchant hobereau que vous »Hos, afin de vous apprendre comment les gens de votre espèce doivent parler à CAmx de ma sorte.

— Ail! c'est ainsi!... — s'écria le vicomte exaspéré; — eh bien, moi, monsieur le grand d'Espagne, moi qui n'ai pas fait vœu, je m'en vais vous tuer tout de suite.

En ce moment, Raoul intervint.

— Yous m'appartenez! — dit-il au vicomte, — et, si mon épée ne trompe pas ma main, je crois que vous ne tuerez personne à l'avenir.

— Amenez donc ! — fit d'Aubigny, — à vous d'abord, mais ensuite à monsieur.

Et il désigna le commandeur.

do dernier tira froidement sa montre.

— Il est onze heures et demie, — dit-il, — encore une fois, je vous le demande, attendez pour croiser le fer que minuit ait sonné, car alors nous ne serons plus dans la nuit du vendredi, mais dans la journée du samedi.

Ni Raoul ni le vicomte ne répondirent, et, comme don Raymond leur laissait le passage libre, ils sortirent précipitamment des salons. D'Aubigny se retourna.

— Je vous retrouverai ! — cria-t-il au commandeur.

— Vous n'aurez pas de peine à me retrouver, — répondit celui-il, — car je ne vous quitterai pas!

Et, en elTet, il sortit en même temps que les deux rivaux.

Raoul, en traversant l'antichambre, fit signe à Jacques de l'accompagner.

Le valet laissa tomber le cornet et les dés dont il allait se servir, et suivit son maître.

Don Raymond marchait derrière eux.

— Prends une torche, — dit Raoul à Jacques, au moment oi^i ils franchissaient le seuil de la porte cochère.

Jacques arracha une résine embrasée des mains du porteur de chaise à qui il jeta un louis en échange.

Les quatre hommes descendirent la rue Saint-IIonoré, dans la direction du Palais-Royal.

Arrivés là, Raoul et le vicomte, qui marchaient en tète, se jetèrent sur la droite et gagnèrent une ruelle étroite et obscure située sur l'emplacement qu'occupe aujourd'hui la rue de Rivoli.

Un réverbère à demi éteint combattait si mal l'obscurité que le chevalier s'applaudit fort d'avoir pensé à munir son valet d'un tlambcau.

LES MYSTERES DU PaLATS-ROYâL

Encore un cadavre murmura-t-il en se baissant pour examiuer le visago du prétendu mort. P. 126.) Liv. IG. — xAvinn de Mn^^^^l•^^•. — les mystères du paiais-royal. — édit. j. Ronrr. et cl^ uv. 16.

Les deux hommes s'arrêtèrent et jetèrent bas leurs habits. Jacques fut place sous l'auvent d'une porte basse.

— Haut la torche! — lui dit son maître.

Puis le vicomte et le chevalier mirent l'cpce à la main. A dix pas d'eux, don Raymond, appuyé contre la muraille, s'apprêtait à regarder le combat.

— Messieurs, — cria-t-il une dernière fois. — prenez garde I c'est aujourd'hui vendredi!... Vendredi, jour fatal!...

— Au nom du diable! — murmura Raoul, — oiseau de mauvais augure, taisez-vous!...

Don Raymond entendit le blasphème du chevalier et fit par deux fois le signe de la croix.

Ensuite il croisa ses bras sur sa poitrine, et il attendit.

Jacques, ému de la scène qui se préparait, tenait la torche d'une main tremblante.

Par moments la résine enllammée projetait une lueur ardente, puis la flamme, en s'abaissant, se noyait dans la fumée et les ténèbres devenaient opaques.

Les lèvres blanches du commandeur semblaient murmurer une prière.

Raoul et le vicomte engagèrent le fer et se précipitèrent l'un sur l'autre avec une furie égale.

Il eut été impossible d'abord de prévoir auquel resterait l'avantage.

L'habileté des deux hommes à l'escrime était à peu près la même.

La force musculaire de M. d'Aubigny surpassait celle de Raoul, mais le chevalier conservait un sang-froid qui manquait à son adversaire.

A mesure que les épées tournoyaient, renvoyant en bleuâtres éclairs les lueurs intermittentes de la résine embrasée, le commandeur se rapprochait du lieu du combat, comme entraîné par une fascination irrésistible.

Le duel continuait.

Tout à coup larme du vicomte, heurtant à faux celle de Raoul, se brisa à dix pouces de la poignée.

M. d'Aubigny fit un saut en arrière.

— N'ayez pas peur! — dit le chevalier d'un ton méprisant, — je tue volontiers les gens, mais je ne les assassine pas!...

En même temps il appuya la lame de son épée sur son genou et la brisa à la même hauteur que celle du vicomte.

Ce qu'a commencé l'épée, — s"écria-t-il alors, — le poignanl peut l'achever!.,.

Et il marcha sur ^I. d'Aubimiv.

La lutte recomnieiio<a avec une pliysioiioniie plus effrayanle que Tinslant d'auparavant.

Les deux hommes combattaient corps à corps. Leurs hras s'entrelaçaient, leurs poitrines lialetantcs se louchaient.

Cela dura une minute à peu près.

Puis on entendit un grand cri que suivit un bruit sourd.

Le vicomte, la poitrine trouée, venait de s'affaisser sur le pavé fangeux.

La torche s'échappa des mains de Jacques.

En ce moment, minuit sonnait à l'horloge du Palais-Royal.

Le commandeur poussa un long soupir. .

— \h ! — murmura-i-il d'une voix indistincte, comme cette ruelle ressemble à la Streda Stretta!... Mon Dieu, ayez pitié de moi!...

Puis, après avoir prononcé ces paroles étranges, il roula ù son tour sur le sol, comme s'il eût été frappé par une épée invisible.

Il était sans connaissance.

Cependant le vicomte respirait encore.

Il se souleva à demi et dit à Raoul ces mots qu'entrecoupaient des flots de sang jaillissant de ses lèvres :

— Je crois que je suis un homme mort; mais, si j'en reviens, c'est ime partie à recommencer.

— Quand vous voudrez ou plutôt quand vous pourrez!... répondit le chevalier.

Le vicomte retomba en arrière et ne donna plus signe de vie. Raoul remit au fourreau son tronçon d'épée, ramassa son habit, et dit à Jacques :

— Allons-nous-en. Nous n'avons plus rien à faire ici.

— Mais, à peine avait-il parlé, qu'une main se posa sur son épaule, et qu'une voix lui dit :

— Monsieur le gentilhomme, vous êtes mon prisonnier I... Rendezmoi, s'il vous plaît, votre épée...

Raoul regarda autour de lui avec un étonnement facile à comprendre. Un exempt le tenait au collet, et une douzaine de soldats du guet lui barraient le passage.

— D'où diable sortez-vous donc, monsieur l'exempt? — demanda le chevalier. — Je ne vous ai ni vu ni entendu venir...

— Je le crois bien, — répondit l'exempt avec un sourire, — vous étiez trop occupé tout à l'heure pour faire attention à moi...

— VA\ bicHl — continua lîaoul, — puisque vous voilà, et afin que votre présence serve ù quelque chose, dites donc à vos gens de ramasser

LES MYSTÈRES DU PALAIS-ROYAL 12a

ce pauvre corps que voici sur le pavé, et de le porter en un endroit où il puisse recevoir des soins...

Et le chevalier désignait M. d'Aubigny, dont le sang formait déjcà un petit ruisseau au milieu de la ruelle.

L'exempt fit un signe.

Deux soldats du guet soulevèrent aussitôt le vicomte.

L'exempt s'approcha de lui et le regarda au visage.

— Maintenant, — reprit Raoul, — maintenant que vous avez satisfait aux devoirs de l'humanité, rien ne nous empêche d'aller, vous de votre côté et moi du mien... Monsieur l'exompl, je vous souhaite une bonne nuit...

Lt le chevaher lit mine de s'éloigner.

— Qu'est-ce que vous faites donc? — demanda l'exempt.

— Vous le voyez bien. Je m'en vais.

— Plaisantez-vous?...

— Je ne plaisante jamais.

— Mais, monsieur, j'ai eu l'honneur de vous annoncer que vous étiez mon prisonnier!

— J'ai parfaitement entendu.

— Eh bien?.,.

— Eh bien, j'ai l'honneur de vousaffirmer que vous vous êtes trompé en me disant cela.

— Monsieur, cette raillerie me semble de mauvais goiil !...

— Monsieur, cette insistance me paraît déplacée!...

— Yous allez me suivre à l'instant même! — dit l'exempt avec un commencement d'irritation.

— Je ne crois pas.

— Vous ne croyez pas?...

— Non, — répondit Raoul dont le calme ne se démentait point.

— Me contraindrez-vous donc à employer la force?...

— Je vais simplement vous prouver que je suis moins votre prisonnier que vous ne le pensez. .

— Ah! par exemple!... Je suis curieux devoir cela!...

— Voyez-le donc.

Et Raoul, fouillant dans la poche du côté de son habit, en tira unporfeuille que nous connaissons, exhiba un parchemin qui a déjà joué un rôle dans cette histoire, et le tendit à l'exempl.

Le contenu de ce parchemin commençait, on s'en souvient, par ces mots : « Nous, Philippe d'Orléans, parla grâce de Dieu régent de France, à tous ceux qui ces présentes verront, mandons et ordonnons, etc., etc. »

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Et se terminait par ceux-ci :

« Défendons en outre à qui que ce soit, et pour quelque motif que ce puisse être, d'inquiéter ledit chevalier de la ïremblaye et de l'entraver dans ses actes et ses volontés.

« Quoi qu'il ait fait, il lu fait par notre ordre et pour les biens de notre service. »

Aussitôt que l'exempt eut pris connaissance de ce laissez-passe?' si explicite, son attitude devint humble et respectueuse; il salua profondément Raoul et lui demanda ses ordres.

— Mes ordres?... — répondit le chevalier en remettant son parchemin dans sa poche, — les voici : la ruelle dans laquelle nous nous trou- A'ons a deux issues, l'une à droite et l'autre à gauche. Je vais à droite, tournez à g-auche. Bonsoir, messieurs!

L'exempt s'inclina de nouveau, fit faire volte-face à sa troupe, el s'éloigna avec elle dans la direction indiquée.

— Partons, — dit Raoul à Jacques dès que le pas des soldats du guel curent cessé de se faire entendre dans le lointain.

Le maître et le valet se mirent en marche.

Au bout dune demi-minute, les pieds de Raoul heurtèrent lo corps de don Raymond.

— Encore un cadavre I — murmura-t-il en se baissant pour examiner le visage du prétendu mort.

Cet examen lui fit reconnaître le commandeur.

— Qu'est-ce que cela veut dire? — se demanda le jeune homme. Don Raymond, j'en suis sûr, n'a croisé le fer avec personnel... Son cœur bat toujours... sa respiration est libre... il semble endormi... c'est étrange ! Je n'y comprends rien ,mais il est évident qu'on ne peut pas laisser un grand d'Espagne passer ainsi la nuit dans la rue, au pied d'une borne.

Puis, après ce court monologue, il se tourna vers Jacques et lui dit:

— Fais le guet auprès du corps de ce gentilhomme, tandis que je m'en vais chercher une chaise à porteurs dans laquelle nous l'emmènerons.

— Oui, monsieur le chevalier, — répondit Jacques. Et le maître s'éloigna.

Pendant l'absence de Raoul, aucun être vivant ne vint traverser les ténèbres silencieuses de la ruelle dans laquelle avait eu lieu le combat-.

Le chevalier ne tarda guère à revenir.

Jacques et les porteurs placèrent don Raymond dans l'un des angles de la chaise que ramenait Raoul, et ce dernier s'assit à côté du commandeur.

— Hue du Croissant, — dit-il à Jacques ; — sors de guide ù ces braves gens.

M. de la Tremblaye, par suite des nécessités de sa position, nécessites qui deviendront plus manifestes pour nos lecteurs à mesure que notre récit marchera, avait quatre ou cinq logements dans Paris.

L'adresse qu'il venait de donner à Jacques était celle de l'un de ces logements.

Aussitôt arrivés, l'un des porteurs, avec l'aide de Jacques, monta le commandeur dans l'appartement de Raoul.

On retendit tout habillé sur un lit, et M. de la ïremhlaye, épuisé des fatig'ues et des émotions de la journée, alla chercher un peu de sommeil.

Le lendemain, de très bonne heure, Jacques entra chez son maître.

Raoul, qui dormait encore et qui ne s'arrang^eait point de ce brusque réveil, le reçut assez mal.

Jacques laissa passer Forage sans répondre un seul mot, puis il dit :

— Monsieur c'est votre hôte de cette nuit qui vient de s'éveiller et qui sollicite, avant son départ, l'honneur de vous remercier.

— Ah! — fit Raoul, — c'est différent. Je me lève.

Au bout d'un qnart d'heure à peine, le chevalier alla rejoindre don Raymond dans un salon où Jacques l'avait fait entrer, et qui rappelait, par le luxe de son ameublement, le logis mystérieux de la rue du Cherche- Midi.

Les premières paroles du commandeur furent celle-ci :

— Vous vous êtes montré cette nuit, monsieur, brave comme un bon gentilhomme et charitable comme un bon chrétien... Permettez-moi de vous dire que je vous suis tout acquis, et qu'à partir de ce jour, en quelque situation que vous vous ti'ouviez, vous pouvez compter sur don Raymond de Vasconcellos, et disposer absolument de son épce et de son crédit.

— Monsieur, — répondit Raoul, — ce que j'ai fait pour vous est tout simple et ne vaut pas même un remerciement... N'en parlons donc plus, je vous prie... Comment vous trouvez-vous ce matin?

— Le mieux du monde, — fît le commandeur.

— A quel m-otif attribuez-vous votre subit évanouissement d'hier soir? Don Raymond sembla se troubler.

— J'ose attendre de votre courtoisie, — murmura-t-il, que vousneme questionnerez point à ce sujet. .. qui me rappelle de douloureux souvenirs.

Un geste de Raoul exprima son adhésion à la prière du commandeur. Ce dernier reprit aussitôt, comme pour placer la conversation sur un autre terrain :

— Savez-voiis le nom de votre adversaire?

— Oui, — répondit Raoul. — 11 s'appelle le viconit^d'Aubigny.

— Yil-il encore?

— Je l'ignore.

— Sa blessure est grave, n'est-ce pas?

— Je le crois.

Il y eut un instant do silence ; puis le commandeur ajouta :

— Vous l'avez frappé un vendredi, avant minuit. Priez Dieu pour qu'il ne meure pas de votre coup d'épée!...

— Pourquoi donc? — demanda Raoul avec surprise.

— Parce que le vendredi porte malheur, et que le sang qui coule un vendredi retombe sur la main qui le verse! — murmura don Raymond d'un ton si grave et si convaincu que le chevalier ne put s'enpécher de frissonner en l'écoutant. — Je demeure rue Saint-Dominique, tout à côté de la rue Saint-Guillaume, — poursuivit le commandeur. — N'oubliez point cette adresse, je vous en prie, monsieur le chevalier, et comptez bien que vous m'obligerez en disposant de moi.

Puis don Raymond prit congé de Raoul qui éprouva une sorte de soulagement en n'ayant plus sous les yeux cette figure étrange et sombre

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