‹ Les mystères du Palais-RoyalChapitre 151 sur 183 · LE SOUPER · texte numérisé non relu

LE SOUPER

Et maintenant que nous connaissons à merveille les convives du souper du Palais-Royal, transportons-nous, avec Philippe d'Orléans et ses invités, dans une salle à manger que le pinceau lascif de Goypel avait illustrée de toutes sortes d'Erigones, de bacchantes et de ménades.

Nos lecteurs comprennent à merveille que nous ne pouvons avoir ni le désir ni la volonté de sténographier pour eux les dialogues brillants, les lestes attaques, les ripostes étourdissantes d'un souper dont presque tous les convives possédaient au plus haut degré cet esprit facile, miroitant, incisif et licencieux du dix-huitième siècle.

Cette conversation pleine d'allusions et de réticences ne deviendrait, intelligible que si nous voulions en expliquer chaque phrase et nous en faire en quelque sorte le commentateur.

Or, ce serait là un travail très long et très inutile, qui, d'ailleurs, ne se relierait qu'à grand'peine à l'ensemble de notre œuvre.

Nous allons donc nous borner à reproduire ici la partie de la conversation qui se rapporte au plan conçu par Raoul de La Tremblay e, communiqué au marquis de Thianges, approuvé par ce dernier, et que nos lecteurs ne tarderont pas à connaître par ses résultats. Il était deux heures du matin.

Le souper devenait d'une gaieté folle, grâce à l'esprit des convives, et grâce au vin de Champagne rosé que le duc d'Orléans faisait verser sans relâche dans tous les verres, surtout dans ceux des belles pécheresses assises à ses côtés.

Toutes les deux ou trois minutes, Son Altesse Royale portait des santés auxquelles il fallait bien faire raison, et l'usage, ayant force de loi aux soupers du Palais-Royal, exigeait que le verre plein qu'on approchait de ses lèvres ne fût replacé sur la table que complètement et consciencieusement vide.

L'ivresse féminine avait pour Philippe d'Orléans les attraits les plus puissants...

Un nègre qui faisait partie de son domestique. (P. 992.)

Ses filles, élevées à son école et selon ses principes, auraient faci lement tenu tête à un garde-française ou à un cent-suisse.

— Buvez,mesdames, — disaitledur, — buvez!. ..buvez sanscesse'.. C est pour vous que Noé inventa la vigne; c'est pour vous que Bacchu enseigna l'art de cuver le vin; c'est pour vous que fleurissent, sur les coteaux d'Aï et de Sillery, les grappes de ce raisin doré d'où couleront

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h flots ces vins mousseux, coquets et charmants, dont vous avez le montant et l'espril... Buvez encore!... buvez toujours... Si vous saviez comme chaque libation nouvelle ajoute une grâce à vos charmes, une étincelle au diamant de votre beauté!... Votre teint se colore d'un incarnat plus vil que celui des roses naissantes !... Vos yeux s'alanguissent et la volupté rayonne dans chacun de vos regards!... Le vin, c'est la beauté!... le vin, c'est la grâce!... le vin, c'est lamour!... Buvez!...

— Bravo! — murmura le duc de Richelieu, tout bas, avec une nuance d'imperceptible ironie.

Puis, tout haut, il ajouta, sur un air de noël fort à la mode à cette époque :

— La nuit, quand les femmes sont g-rises, tous les maris sont... — ■ Quoi? — demanda Philippe d'Orléans en riant.

— Tous les maris sont... gris!... — acheva Richelieu.

— Comme les chats, alors!... — dit le Régent. — Ces pauvres maris!...

— • Monseigneur, — reprit Richelieu, — la comparaison est juste. — ■ Tu serais bien en peine de le prouver...

— En aucune façon.

— Prouve-le donc!

— Les maris peuvent et doivent se comparer aux chats, puisque les femmes et les chattes sont les animaux les plus gracieux, les plus trompeurs et les moins susceptibles d'attachement de la création tout entière...

Un éclat de rire universel accueillit cette définition peu galante de la femme et de la chatte.

— Il a, ma foi, raison! — s'écria le Régent, — et me voici près de convenir que quand les femmes sont grises, tous les maris le sont... gris...

— Et le diable en rit! ... — ajouta Richelieu.

Le marquis de Thi anges guettait depuis longtemps une occasion de

faire dévier l'entretien de la voie dans laquelle il avait marché jusque-là.

Cette occasion se présentait enfin, il la saisit avec empressement.

— A propos du diable, — dit-il, — Votre Altesse royale me permotlra-t-elle de lui adresser une question?...

— Questionnez, marquis, questionnez, je vous en donne le droit, en me réservant, bien entendu, celui de ne pas répondre, si votre question me semble indiscrète.

— J'espère qu'elle ne le sera pas, monseigneur.

— Parlez donc, je vous écoute... ajouta le Régent.

— J'avais entendu dire que, parmi les convives du souper de celte nuit, devait se trouver cette jeune et belle adepte par qui le diable eut

LES .MVSTE Uj:.S DL" l'A LA IS- ROYAL

l'insigne honneur ir«3ti'c présenté à Votre Altesse royale, il y a quelque temps...

— Ail ! ah 1 — lit le duc, — Antonia Verdi?

— C'est cela môme, monseig-neur... lui répondit le marquis.

En entendant prononcer le nom de cette nouvelle rivale, à laquelle, ;i tort ou à raison, on accordait une certaine influence sur l'esprit du Régent, et dont on craignait de voir la position se dessiner de plus en plus, M""" do Parabère ne put empêcher une moue significative de se dessiner sur ses lèvres charmantes.

Quant à M""" de Sabran, elle lança un foudroyant regard au maladroit questionneur qui venait si intempostivcmcnt rappeler au Fiégent le nom et la personne d'Antonia Verdi.

Le marquis de Thianges ne sembla s'apercevoir en aucune façon des sourdes tempêtes qu'il faisait gronder contre lui, et il reprit :

— Pourquoi donc, monseigneur, cette séduisante magicienne n'estelle pas en ce moment parmi nous ?

— Je l'ignore, mon cher marquis, — répondit Philippe.

— Votre Altesse l'ignore? répéta M. do Thianges avec un étonne mont réel.

— Complètement.

— Mais, d'habitude. Votre Altesse sait tout ce qu'elle veut savoir. (!lommcnt donc se fait-il?...

— Que je ne sache rien dans cette circonstance? Je vais vous le dire. Dans la journée, Antonia Verdi m'a fnit prier de vouloir bien lui

communiquer la liste des convives masculins du souper de ce soir. — • Et qu'a fait Votre Altesse?

— J'ai envoyé à Antonia la liste qu'elle demandait.

— Et alors?...

— Une heure après, Antonia me faisait répondre que ses esprits familiers venaient de lui révéler que la rencontre de l'un de mes convives lui serait fatale et qu'elle me suppliait de la dispenser de paraître au Palais-Royal cette nuit...

Un murmure de surprise et de curiosité courut autour de la table.

— Et, — demanda M. de Thianges au bout d'un instant, — Antonia Verdi a-t-elle révélé à Votre Altesse le nom de ce néfaste convive dont ses esprits familiers lui défendent l'approche?...

— Elle ne l'a pas fait, et elle prétend ne pas en savoir à ce sujet plus que moi-même... Elle est avertie du péril, mais elle ignore de qui ce péril doit venir...

— Voilà qui est bizarre, — murmura le marquis de Thianges comme se parlant à lui-même.

— Mais, j'y songe... — dit tout à coup le Régent, — ce mystère n'en est pas un.

— Votre Altesse devine ?...

— Le mieux du monde ; et vous allez voir que je n'ai pas besoin de faire de grands efforts d'imagination pour cela... Nous sommes ici sept hommes...

— Eh bien, monseigneur?

— Eh bien, six d'entre nous se sont trouvés déjà, et presque tous, à plus d'une reprise, en présence d'Antonia Verdi... Un seul fait donc exception... du moins je le crois...

Puis, se tournant vers Raoul, le Régent ajouta :

— Connaissez-vous Antonia Verdi, mon cher chevalier ?

— Non, monseigneur.

— Vous ne l'avez jamais vue?

— Jamais.

— Plus de doute, c'est vous que les esprits désignent comme devant lui porter malheur?...

— Je suis désespéré d'être ainsi, et à mon insu, l'instrument d'une fatale influence, puisque Votre Altesse royale daigne porter quelque intérêt à la personne dont il est question... Mais, et Votre Altesse royale me rendra cette justice, je n'en doute pas, je suis absolument étranger au moins par ma volonté, à cet étrange arrêt du destin, et je viens d'entendre prononcer le nom d'Antonia Verdi pour la première fois...

— Je vous crois, je vous crois, chevalier... Bien souvent des volontés plus puissantes que la nôtre disposent absolument de nous et suppriment notre libre arbitre... D'ailleurs, les événements à venir peuvent fort bien ne point avoir la gravité qu'Antonia paraît disposée à leur prêter... peutêtre ses esprits familiers lui ordonnent-ils d'éviter votre présence, tout simplement parce que vous êtes un 'adepte comme elle, un rival, parce que vous marchez comme elle, d'un pas ferme, dans les sentiers de la plus difficile et de la plus sublime de toutes les sciences...

— Je ne puis accepter cette épithète de rival sans savoir quels ont été, en présence de Votre Altesse royale, les preuves et les résultats de cette jeune et belle adepte... puisqu'il paraît qu'elle est jeune et belle...

— Ces preuves et ces résultats, chevalier, ont été complets, surprenants, inouïs, répondit le Régent, — et de nature à ne nous laisser aucun doute sur le pouvoir d'évocation d'Antonia Verdi et sur l'irrésistible

empire auquel les esprits infernaux obéissent sans même tenter une résistance inutile.

Raoul s'inclina respectueusement.

— On n'interroge pas une Altesse royale, — dit-il ensuite, — san. cela...

11 s'interrompit.

— Sans cela, vous me demanderiez des détails, n'est-ce pas? — acheva Philippe.

— Oui, monseigneur.

— Eh bien, je vais vous en donner, et je crois que, lorsque vous m'aurez entendu, vous reconnaîtrez sans peine qu'Antonia Verdi est pour vous, non pas seulement un rival, mais un maître...

— Je le reconnais déjà, puisque tel est l'avis de Votre Altesse royale, qui ne peut se tromper... — dit Raoul.

— • Non! non!... pour tout ce qui touche à la science, un prince du sang-, fût-il, comme moi, régent de France, fût-il le roi lui-même, n'est pas plus infaillible qu'un de ses sujets. Ecoutez-moi donc, et vous trancherez vous-même la question.

Raoul s'inclina de nouveau.

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