LES TROIS CHAMBRES DU CHATEAU DE LA TRE3IBLAYE
Cinq ou six jolis cris de frayeur répondirent aux paroles que Philippe d'Orléans venait de prononcer.
— Vous voyez à quel point j'avais raison, — dit le duc, — donc, restons-en là!... Un autre jour, quand nous serons entre hommes, bientôt, demain peut-être, nous reprendrons en sous-œuvre ce curieux chapitre des évocations... Ce soir, parlons d'autre chose et revenons à des sujets plus joyeux...
— Je suis aux ordres de Votre Altesse Royale, maintenant et toujours, — répondit Raoul en s'inclinant.
— ■ Mais non! mais non!... — s'écria en ce moment M""* de Parabère, qui venait d'échanger quelques mots avec les autres convives féminins du Régent, — nous trouvons que le chevalier de La Tremblaye raconte à merveille!... Nous ne sommes point fâchées de frémir et de mourir un peu de frayeur... Bref, si toutefois, bien entendu, cela convient à Votre Altesse Royale, nous demandons à cor et à cri une nouvelle histoire effrayante... Les revenants, cela change un peu!...
— Vous entendez, chevalier! dit le duc en souriant.
— Parfaitement, monseigneur.
— Quand ces dames ont parlé, ce sont elles qui commandent ici et non plus moi... Etes- vous disposé à leur obéir?
— Comme à vous-même, monseigneur.
— Et vous allez les régaler d'une bonne histoire bien effrayante?
— Je vais du moins avoir l'honneur de raconter l'une des plus étranges et des plus incroyables aventures qui se puissent entendre.
— S'agit-il dans celte aventure de faits contemporains?
— Il s'agit, monseigneur, de faits qui se sont passés pendant mon enfance et ma première jeunesse...
— Ah! c'est vous-même que nous allons voir en scène, chevalier?
— Moi-même, monseignem\
— Eh bien, l'intérêt de votre récit en sera doublé, et notre attention également... n'est-ce pas, mesdames?
— Oui! oui! oui!... — fut-il répliqué d'une commune voix. Raoul répondit par un salut circulaire et par un sourire reconnaissant à chacune des jolies convives qui l'encourageaient ainsi.
Puis, il commença.
Mais, avant de l'écouter, comme chacun de nos lecteurs, de ceux du moins qui se rappellent le braconnier Roger Rigaud, la naissance de Raoul, et sa première entrée au château de La Tremblaye, — comme chacun de nos lecteurs, disons-nous, va surprendre notre héros, dès les premiers mots, en flagrant délit de mensonge, et comme la préoccupation de ce mensonge, dont il chercherait le but, pourrait le distraire, nous allons donner une brève explication, ou plutôt un avertissement.
En racontant h Philippe d'Orléans l'histoire de l'évocation de Turenne Saint-Denis, Raoul avait un but.
C'est ce même but (et nous le connaîtrons bientôt) que Raoul poursuivait en narrant la seconde histoire que nous allons entendre, et surtout en se faisant jouer un rôle important dans ce récit bizarre.
Du reste, Raoul ne pouvait point s'attribuer tout le mérite de l'invention (en admettant que ce mérite existât) et ne devait revendiquer que la très modeste position àHarrangnur, car il ne faisait que disposer et modifier à sa guise une anecdote assez connue en Normandie, et avec le récit amplifié et défiguré de laquelle la brave Suzanne Rigaud, sa mère, avait bercé son enfance.
Et maintenant que nous avons expliqué ce qui peut-être ne valail pas la peine d'une explication, rendons au chevalier de La Tremblaye la parole que nous lui avons enlevée pendant trop longtemps.
— Monseigneur, — dit Raoul en se retournant à demi vers Philippe d'Orléans, car c'était toujours au Régent que l'on s'adressait quand on racontait à la table du Régent, — Votre Altesse Royale connaît sang doute quelques-uns de ces vieux châteaux, sombres demeures féodales, qui sont les nids d'aigle de votre bonne et fidèle noblesse de province...
I Philippe d'Orléans se contenta d'incliner la tête d'une façon qui
voulait dire très clairement : — Oui... oui... j'en connais... Coulinuez. Raoul reprit :
— Le château de La Tremblaye, — dit-il, — est une de ces demeures...
Le duc d'Orléans fit un mouvement presque imperceptible, mais qui n'échappa point à Raoul.
— Que Votre Allcsse royale daigne se rassurer, — tit-il vivement, — je n'abuserai en aucune façon de mon privilège de narrateur, je ne décrirai point le manoir seigneurial, je ne parlerai ni de ses tourelles, ni de ses créneaux, ni de ses mâchicoulis, ni des hautes futaies qui l'entourent... En un mot, je ne dirai ds ses dispositions intérieures que ce qu'il est indispensable d'en dire pour l'intelligence de mon récit...
« Dans toute la longueur du premier étage régnait une large galerie, prenant jour sur une cour intérieure par quinze ou seize fenêtres.
« Huit ou dix portes, pratiquées dans cette même galerie, donnaient accès dans autant de chambres destinées à recevoir les hôtes qu'appelait au château Ihospilalité bienveillante et cordiale de mon noble père Réginald de La Tremblaye... »
Ici, Raoul s'interrompit pendant quelques instants, et porta sa main à ses yeux comme pour essuyer une larme absente qu'il donnait à la mémoire de son noble père.
Puis il continua :
— A l'une des extrémités de cette galerie, du côté du nord, se trouvait l'appartement que j'occupais.
« Cet appartement était composé de trois pièces en enfilade; chacune de ces pièces était tendue, depuis le plancher jusqu'au plafond, do hautes tapisseries à personnages. Dans chacune de ces pièces, il y avait un lit de bois de chêne à colonnes torses, selon la mode du temps passé.
« Mes plus anciens souvenirs me reportent vers l'âge de dix ou douze ans.
« J'habitais alors la première de ces trois chambres, celle qui s'ouvrait dirertement sur la galerie ; les deux autres étaient fermées.
« La tapisserie, aussi présente à mon esprit que si je venais de la regarder il y a deux heures, offrait la reproduction naïve de la légende bien connue de saint Hubert, ce patron de tous les veneurs passés, présents et à venir,
« Au milieu d'une immense forêt verdoyante, percée de profondes avenues dans lesquelles la lumière et lombre se jouaient parmi des gibiers de toutes sortes, depuis le sanglier jusqu'au lapin, depuis le faisan jusqu'au merle, saint Hubert chassait un cerf.
« Dogues et. molosses hurlants venaient de forcer l'animal, que saint Hubert se disposait à percer d'une flèche victorieuse.
« Mais voici que soudain, et c'était là le moment choisi parle dessinateur des maquoltes de la tapisserie, une croix lumineuse apparaissait entre les ramures du cerf près de mourir.
« Les chiens, domptés parle miracle qui s'accomplissait, devenaient
doux comme des agneaux et léchaient ranimai qu'une seconde plus tard ils auraient dévoré.
« Quant à saint Hubert, il tombait à genoux et il adorait Dieu. « J'accompagnais quelquefois mon père lorsqu'il s'en allait en chassa dans les forêts de LaTremblaye, et ces jours-là, étaient pourmoi desjours de fête, car je n'aimais rien au monde autant que la chasse, et je me promettais tr -s sincèrement d'y passer ma vie, quand j'aurais atteint lag-e de disposer do moi-même.
« Mais, bien souvent aussi, mon père ne m'emmenait pas, et alors je me consolais de mon mieux en passant de longues heures debout devant la tapisserie de ma chambre à coucher, en étudiant les moindres détails et me persuadant qu'un jour ou l'autre je prendrais part à la chasse de saint Hubert.
« Il avait une excellente figure, ce bon saint Hubert, un visage plein et coloré, bienveillant malgré sa rudesse, et accentué par une immense barbe rousse.
« Son costume était celui que les histoires anciennes attribuent aux Parthes, aux Scythes et aux autres peuples presque barbares.
« Sur sa tunique courte et flottante pendait, soutenue par une chaînette de métal, une grande trompe de forme bizarre, qui ne ressemblait en aucune façon à toutes celles de mon père, ou des gentilshommes de sa connaissance.
« Il me semblait que de cette trompe devaient s'échapper des sons éclatants, propres à remplir les chasseurs et les chiens d'une noble ardeur, et à frapper le gibier d'une soudaine épouvante.
« Quant aux chiens, d'une race inconnue, qui composaient la meute de saint Hubert, quelques-uns d'enlre eux m'étaient particulièrement symi)aihiques, d'autres n'avaient point le don de m'agréer, mais je leur avais donné des noms à tous.
« Sans doute, monseigneur, vous trouvez que j'en dis long à propos des préoccupations et des rêveries d'un enfant. Patience, monsei^-neur, dans un instant vous allez voir naître cet intérêt qui s'attache toujours à l'étrange et à l'inconnu, car, dans un instant, nous allons entrer en plein fantastique...
f016 LES MYSTÈRES DU PALAIS-ROYAL