‹ Les mystères du Palais-RoyalChapitre 156 sur 183 · LA PREMIÈRE TAPISSERIE · texte numérisé non relu

LA PREMIÈRE TAPISSERIE

« Mon père, appelé à Abbeville par quelques affaires, avait quitté dès le matin le château de La ïremblaye, et n'y devait revenir qu'au bout de quatre ou cinq jours.

« C'était au mois de septembre.

« Rendu à peu près libre par cette absence momentanée, j'avais passé la journée entière à courir dans les bois, sous la garde de deux valets, et quand je rentrai, le soir, j'étais si parfaitement brisé de fatigue, que je me mis au lit après avoir soupe rapidement, et que je m'endormis à l'instant même d'un sommeil si lourd que rien semblait ne devoir et ne pouvoir l'interrompre.

« Combien de temps dura ce sommeil?

K Je n'en sais rien. Tout ce que je puis dire, c'est que j'en fus tiré brusquement par un bruit bizarre, et que je me soulevai sur mon coude, prêtant l'oreille et me frottant les yeux.

(( A travers les vitrages des deux hautes et larges croisées, la pleine lune jetait dans la chambre des nappes de lumière si blanche et si vive que, dans lepremier moment, je crus qu'il était bien tard, ou plutôt bien matin, et que l'aube paraissait.

« Mais, en même temps, le même bruit qui m'avait réveillé se fit entendre de nouveau. C'était le son du cor.

« Seulement, jamais, au grand jamais, les accents d'une trompe de chasse n'avaient eu cette puissance incompréhensible, cette expression inouïe, cette sonorité surhumaine.

« Les notes étranges d'une fanfare gothique, assez vigoureuse pour me briser le tympan, semblaient venir à moi à travers la muraille qui me faisait face.

(( Mes yeux se tournèrent machinalement de ce côté, et mes regards rencontrèrtmt la tapisserie.

« Certes, en ce moment, le plus incompréhensible de tous les spectacles

Mon ancêtre m'encourageait du geste, mais il ne parlait pas, ses lèvres ne quittaient point sa trompe, qui sonnait sans relâche la même fuifare enragée. (P. 1020.)

s'offrit à moi, et ce spectacle, je le contemplai avec une indicible stupeurmais, chose inexplicable et que pourtant j'affirme, à cette stupeur i.e se mêlait pas la moindre épouvante.

« La tapisserie n'était plus une tapisserie.

« Elle avait pris l'aspect de la profondeur d'un de ces merveilleux^

LIV. 128. — XAVIEH DE MONTÉPIN. — LES MYSTÈRES DU PALAIS-ROYAL. — ÉD. J. RiUFF ET C'«. LIV 128

lOIS LES MYSTÈRES DU PALAIS-ROYAL

décors que nous admirons à l'Opùra, ou plutôt elle était devenue une forêt elle-même.

(( Dans cette forêt tout était agitation, bruit et mouvement. Los chiens quêtaient dans les taillis, en donnant de temps en temps un coup de gueule bref et sonore.

« Les sangliers, les chevreuils, les loups, les renards, les lièvres et les lapins traversaient les avenues et gagnaient les fourrés,

« Les faisans voltigeaient de branche en branche, les corbeaux croassaient, les pies criaient, les merles babillaient.

« Le cerf miraculeux avait disparu, et saint Hubert, dépouillé des rayons de son auréole et devenu par cela même un simple chasseur, saint Hubert n'était plus à genoux.

« Debout, et appuyant contre ses lèvres l'embouchure de cette trompe bizarre qu'il portait d'habitude en sautoir, il en tirait des notes stridentes qui m'avaient semblé venir à travers la muraille.

« Je voyais parfaitement s'enfler et se désenfler les joues hâlées du sonneur de trompe, à mesure que son souffle puissant s'exhalait de sa robuste poitrine.

« La brise des bois agitait sa longue barbe, et ses yeux étincelaieni sous ses épais sourcils noirs.

« Il me sembla que, sans cette barbe, le visage de l'étrange chasseur aurait ressemblé d'une façon fi-appante à celui de mon père Réginald. (( Tout cela me sembla si prodigieux, que je ne pus m'empêcher de mm-murer :

« — Est-ce que je rêve?...

« Je n'avais pas fini de prononcer ces mots, que déjà le singulierpersonnage laissait retomber sa trompe et me répondait. :

« — Tu es parfaitement éveillé, — tu ne rêves pas le moins du monde!...

« Le dialogue qui s'entamait ainsi ne m'étonna pas outre mesure, et je demandai hardiment :

« — Ah ça! qui êtes-vous, s'il vous plaît?...

(( — Je suis Roland de La Tremblaye, un de tes ancêtres, et j'ai vécu du temps de Charles V.

« — Et que faisiez-vous quand vous viviez?.,. « — Je chassais.

« — Et depuis que vous êtes mort?

« — Grâce à la piété filiale de mes enfants qui ont voulu honorer ma mémoire en me faisant revivre sous les traits du grand saint Hubert, je suis devenu une figure de laine et de canevas; mais une fois par an.

au jour annivcrsaiee de ma mort, j'ai le droit, par la grâce du Diou puissant et miséricordieux, de sortir de ma tapisserie et de me mettre en chasse, depuis le dernier coup de minuit jusqu''au premier chant du coq...

« — Et vous usez de ce droit?...

« — Comme tu vois.

(' - — Et, tous les ans, vous sonnez de la trompe, ainsi que vous venez de le faire?...

" — Exactement de la même façon.

« — Et comment se fait-il que jusqu'à présent, ni moi, ni personne n'ait 6té réveillé par les sons formidables de votre trompe ?

« — Parce que ces sons, si formidables qu'ils te paraissent, ne frappent que les oreilles auxquelles je veux qu'ils s'adressent...

« — De telle sorte que, si vous l'aviez voulu, une autre personne, cachée dans cette même chambre, n'aurait rien entendu?

« — Rien.

« — Et pourquoi avez-vous tenu à ce que j'entendisse, moi?

« — Parce que, si tu le désires, je vais t'emmener avec moi.

« — A la chasse?

« — Oui.

« — Cette nuit?

« — A l'instant.

« •— Ya comme il est dit! — m'écriai-jc on sautant à bas de mon lit et en commençant à m'habiller.

« Mais une réflexion m'arrêta au moment où je venais de passer ma culotte. Je me tournai vers mon ancêtre, et je lui dis :

« — Ah cal il ne m'arrivera rien de fâcheux, au moins?...

« — Je te le promets.

« — Et vous me remènerez ici?

a — Au premier chant du coq.

a — Vous m'en donnez voire parole de gentilhomme?

<( — Foi de Roland de La Tremblaye I

« — Voilà qui est bien, je vous suis.

« J'achevai très rapidement de m'habiller, et je me disposai à prendre mon fusil posé dans un coin.

u — Non, non... — me dit mon ancêtre, — laisse cela, et prends ceci...

« Et il me tendit une arbalète pareille à celle qu'il portait sur son épaule, et qui devait décocher fort loin des flèches d'une prodigieuse longueur.

( — Je ne sais pas m'en servir, — lui dis-je.

(( — Prends toujours, et quel que soit le gibier que tu vises, tu ne manqueras pas ton coup...

<c Je pris l'arbalète.

« — Viens, maintenant, — me dit Roland, — le dernier coup de minuit est sonné depuis longtemps, et le temps perdu ne se retrouve pas...

« Apres avoir prononcé ces paroles, il approcha de ses lèvres l'embouchure de sa trompe, et il fit résonner une fanfare diabolique.

(' Aussitôt, tous les chiens qui, je Fai déjà dit, quêtaient de çà et de là, bondirent avec furie sur la trace d'une bête fauve invisible, en donnant de la voix tous ensemble avec un accord parfait.

(( Mon ancêtre les suivit.

« La lisière de la forêt était de plain-pied avec le plancher de ma chambre.

« Je m'élançai derrière Roland de La Tremblaye.

« La chasse était commencée, et ce fut, je vous le jure, monseigneur, une étrange chasse. Je vous ai dit que j'avais passé toute la journée de la veille dans les bois, et que deux ou trois heures auparavant je m'étais couché brisé de fatigue.

(( Cette fatigue avait disparu comme par enchantement, et jamais je ne m'étais senti le corps si reposé et les membres si dispos. On eût dit que j'avais, ainsi que jadis le dieu Mercure, des ailes aux talons, car je ne courais pas, je volais, n'étant jamais distancé par la meule d'une longueur de plus de dix ou douze pas^ et Dieu sait, cependant, que la meute allait un train d'enfer!

« Les grands arbres, qui bordaient les longues avenues, semblaient fuir sur notre passage comme si nous avions été emportés par le souffle impétueux d'un vent d'orage.

(( Parfois, les chiens se lançaient au plus fort des plus inextricables fourrés.

a Je n'hésitais pas, je bondissais derrière eux, et les taillis épais s'entr'ouvraient d'eux-mêmes devant moi pour me livrer passage.

« Mon ancêtre m'encourageait du geste, mais il ne parlait pas, ses lèvres ne quittaient point sa trompe qui sonnait sans relâche la même fanfare enragée!...

« La meute chassait un sanglier.

a En moins d'une demi-heure ce sanglier fut forcé, et les chiens en firent curée en quelques secondes au bruit d'un foudroyant hallali...!

« Puis, immédiatement après, couverts d'écume et de sang-, ils s'élancèrent sur une deuxième piste, et bientôt la trompe de Roland de La ïremblaye sonna le débucher d'un cerf.

« Que vous dirai-je? j'assistai successivement à la prise de dix animaux différents, et comme la chasse avait marché presque toujours en ligne droite, il me semblait que nous devions être à une prodig'ieuse distance du château de La Trcmblaye.

<c Mais j'avais confiance en la parole de mon ancêtre, qui m'avait promis de me ramener, et je ne m'inquiétais de rien.

« Peu à peu, cette course insensée se ralentit, puis s'aiTêta. Les chiens se lurent, les notes de la fanfare s'éteignirent.

(' Roland se tourna vers moi.

c( — Enfant, — me dit-il, — sur ta vie, pas un mot à qui que ce soit au monde de ce qui s'est passé cette nuit, du moins tant que ta tapisserie de saint Hubert se trouvera dans ta chambre à coucher...

« J'allais lui demander le motif de cette étrange défense, mais il ne m'en laissa pas le temps.

a — Mets une flèche sur ton arbalète, — ajouta-t-il, — et apprêtetoi à tirer.

(' Je ne voyais aucun gibier, cependant j'obéis machinalement.

« Un bruissement d'ailes se fit entendre dans un buisson, et un magnifique faisan doré prit son vol à vingt pas de moi.

« Je tirai. Le faisan tomba.

(( Je poussai un cri de joie et je m'apprêtai à courir ramasser ma proie...

(( Sans doute, en ce moment, nous étions près de quelqu'une de ces fermes qui se trouvent sur la lisière du bois.

« J'entendis un coq chanter.

« Soudain, la chasse, la forêt, le vieux chasseur, tout disparut.

« Je me retrouvai couché dans mon lit, et les pâles lueurs du malin me montrèrent en face de moi, sur la tapisserie aux grands horizons verts, saint Hubert agenouillé devant le crucifix du cerf miraculeux. »

Un long et sonore éclat de rire de Philippe d'Orléans accueillit les dernières paroles de Raoul.

— Vous aviez rêve tout cela, mon cher chevalier... — dit-il au bout de quelques secondes, quand il eut recouvré son sérieux.

— Comme Votre Alesse royale, je l'ai cru d'abord, — répliqua Raoul.

— Avez-vous donc cessé de le croire?

— Oui, monseigneur.

— Pourquoi?

— Parce que j'ai eu immédiatement la preuve que tout ce que j'avais vu était bien réel...

— Et cette preuve?

— La voici, monseigneur: entre mon lit et la tapisserie, sur le parquet, se trouvait un objet dont je ne distinguais pas bien la nature dans le premier moment et avec les clartés douteuses du matin... je me levai et m'approchai de cet objet...

— Et c'était?... — demanda le régent.

— C'était un faisan doré, percé d'une flèche, monseigneur.

— Ah! ahl... — s'écria Philippe.

— Ce faisan était encore chaud, — poursuivit Raoul. • — En eiïet, ceci est étrange!...

— Comme tout ce qui est surnaturel, monseigneur, mais nous ne sommes pas au bout.

— Tant mieux, car vous m'intéressez singulièrement avec vos histoires de l'autre monde... A propos, et ce faisan qu'en fîtes-vous?

— Je le cachai sous ma veste, après avoir arraché et brisé la flèche qui le traversait... je pris mon fusil, je m'en allai dans le parc avant que les domestiques qui avaient mission de me surveiller fussent levés, et je revins triomphant, deux ou trois heures après, en disant que je venais de tuer d'un seul coup de fusil ce superbe oiseau... On le pluma, on le fit rôtir et je le mangeai à mon dîner...

— Était-il bon?

— Excellent.

— Et l'année suivante, au jour anniversaire de la mort de votre ancêtre, qu'arriva-t-il?

— Une scène exactement semblable à celle que je viens d'avoir l'honneur de raconter à Votre Altesse.

— • Une nuit de chasse?

— Oui, monseigneur.

— Et encore un faisan tué au moment oii le coq allait chanter?

— Non^ monseigneur, une gelinotte. J'ajouterai, pour éviter des redites, que cette chasse fantastique eut lieu régulièrement d'année -en année pendant quatre ans...

— • Et ensuite?

— Un domestique maladroit approcha sottement un flambeau de la tapisserie, qui prit feu... Ce fut précisément le personnage de saint

Hubcrl qui brûla. On délendit le reste de la tenture, on la remplaça par dos boiseries, et, tandis qu'on travaillait à la restauration de cette pièce, je pris possession de la deuxième chambre.

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