‹ Les mystères du Palais-RoyalChapitre 157 sur 183 · LA DEUXIÈME TAPISSERIE · texte numérisé non relu

LA DEUXIÈME TAPISSERIE

■ — • J'avais alors seize ans accomplis depuis quelques jours, — poursuivit Raoul; — mes sens s'éveillaient, et, quoique je payasse un tribut de justes regrets à mon bon vieux saint Hubert et aux nocturnes et fantastiques parties de chasse qu'il m'avait fait partager, la vue de la seconde tapisserie me consola bien vite de la porte de la première.

« En effet, les quatre panneaux de la tenture de ma nouvelle chambre représentaient des scènes infiniment galantes, empruntées les unes à la mythologie, les autres à deux poètes célèbres : l'Arioste et le Tasse.

« C'était d'abord le Jugement de Paris.

(( Los trois déesses, Junon, Vénus et Minerve, faisaient les choses on conscience, et la légèreté de leur costume permettait au berger de décerner le prix de la beauté avec toute connaissance de cause.

« C'était ensuite la Séduction de Renaud et de ses compagnons par Armide et par les nymphes dans les jardins de l'enchanteresse. Jamais Boucher, le peintre coquet dont Votre Altesse royale sait apprécier les tableaux peu gazés, n'étala plus de chairs roses et blanches et de plus gracieuses attitudes.

c( Le troisième panneau figurait les amours de Médor et Angcliquey l'infidèle maîtresse de ÏOrlando furioso.

« Les deux amants, dans une grotte sombre tapissée de mousse et enguirlandée de lierre, mettaient à profit la solitude et le mystère.

« La chaste Angélique pressait dans ses bras le berger Médor.

« Enfin, le quatrième panneau, celui qui se trouvait en face de mon lit, et qui, par conséquent, devait attirer le plus souvent mes regards^

n'offrait qu'une seule figure, mais miraculeusement belle et charmante, Vénus au bain, ou plutôt Vénus sortant du bain.

« La déesse de Cylhère, de Paphos et d'Amathonte, quittait la coquille immense qui venait de lui servir de baignoire et serrait autour de ses hanches la flottante draperie dont les plis nombreux cachaient la partie inférieure de son corps, ne laissant voir que l'un de ses petits pieds rosés.

« Son immense chevelure, aussi blonde que les blés ou que les rayons du soleil, ruisselait comme des flots d'or sur la neige frissonnante de ses épaules et sur le marbre empourpré de sa gorge divine. Dans les ondes de cette chevelure qui séduisit les hommes et les dieux, Vénus avait semé des roses.

« Sa lèvre souriait. Ses grands yeux bleus avaient une étincelle provocante et voilée qui semblait me suivre partout, et qui, pourquoi n'en conviendrais-je pas? me remuait étrangement le cœur...

« Yous riez, mesdames, et vous me trouvez parfaitement ridicule! Eh bien, riez encore, et riez plus fort, car au bout de trois jours j'étais en train de devenir fort passionnément amoureux de la Yénus de la tapisserie...

« Nous étions en plein hiver, et l'hiver était rigoureux; une couche de neige d'une invraisemblable hauteur couvrait la terre et m'interdisait a promenade et la chasse...

« Je passais mes journées tout entières enfermé dans ma chambre et les regards attachés sur ces yeux bleus fascinateurs, sur ces cheveux blonds dénoués, sur ces bras blancs, sur cette gorge nue...

« Je ne mangeais plus, je ne dormais plus, je perdais la tète...

« Depuis trois semaines, à peu près, j'étais dans cet état, quand arriva le premier vendredi du mois.

« Je n'ai pas besoin de vous rappeler que le vendredi, Veneris dies, est le jour de Vénus.

« Mon père se couchait de bonne heure.

« Aussitôt qu'il se fut retiré, je remontai dans ma chambre et je m'assis au coin de la gigantesque cheminée dans laquelle brûlait un grand feu.

« J'appuyai mon coude sur les bras de mon fauteuil, ma joue sur ma main, et je me mis à penser à ma belle déesse.

« Je vous ai dit que je ne dormais plus guère, et voici que je sentis, au bout de quelques minutes, un invincible sommeil s'emparer de moi...

« Je me déshabillai machinalement; je me couchai; j'éteignis ma

La stupeur et l'extase me rendirent muet et immobile. (P. 1028.)

lumière, et ma tête avait à peine touché mon oreiller, que mes paupières fatiguées s'abaissèrent sur mes yeux...

« Je dormais.

« Quand je me réveillai, la chambre était faiblement éclairée par les lueurs douteuses rayonnant de quelques charbons en train de se consumer dans Tâtre.

UV. 129. — XAVIKR UK MOMKl'IN. — LES MYSTÈRES DC PALAIS-ROYAL — KD. J. ROUFF ET C'«. LIV. 129

« Les rideaux de lourd damas qui tombaient le long- des coloimes torses de mon lit gothique ne me laissaient Toir que ce morceau de ia tapisserie sur lequel s'épanouissait Vénus sortant de sa conque.

(( C'est là que mon regard se dingea, comme l'acier vole à l'aimant.

« Mais à peine avais-je regardé, que je me soulevai en poussant un cri de surprise.-. La tapisserie était toujours là, mais la déesse avait

disparu!...

« Avec ime promptitude furieuse j'écartai le rideau qui se déchira sous ma main, et je vis... Je vis ma divine bien-aimée, éclatante et radieuse, debout au chevet de mon lit, retenant d'une main sa tunique blanche autour de ses hanches, écartant de l'autre ses grands cheveux blonds.

« La stupeur et l'extase me rendirent muet et immobile.

« Yénus sourit.

(( — Enfant! — me dit-elle d'une voix harmonieuse comme l'harmmàe elle-même, — enfant!... ainsi, tu m'aimes?

« — Si je vous aime! — balbutiai-je, — ah! cent fois, mille fois ptoiS'que ma vie!... Et vous le savez bien, puisque vous êtes déesse, et que les dieux savent tout...

« — C'est vrai, — dit-elle, — jele sais.

« Je repris avec feu.

« Et parfois les déesses ont aimé les îmorteâs.... Béesse, ^v^ulez-

•VHiwas aaa 'aimer?

<(. — Peut-être, — répondit-elle.

« Puis, plus bas, elle murmura :

(( — Comme il ressemble à celui que j'ai tant aimé !... eo;mme il lui ressemble ! . . .

« — Ai-je les traits de Mars ou le visage d'Adonis?... m'écriai-je dans un transport de fol orgueil.

« Vénus eut un nouveau sourire.

« — Ni à l'un, ni à l'autre, — dit-elle.

« — Mais à qui donc? — demandai-je.

« — A ton aïeul... au vaillant et loyal clievalier, Albéric de La Tremblaye...

« — Comment, déesse, vous avez aimé mon aïeul?

« — Plus que ma vie !...

« — Malgré Vulcain?...

« — Vulcain n'eut rien à voir là-dedans... J'aimai ton aïeul... il

m'aima, je fus sa maîtresse. Je mourns à vingt ans, ne lui laissant de moi qu'un portrait. J'étais belle ; il voulut éterniser le souvenir de nos ardentes et courtes amours; il me fit renaître en Vénus...

« — Et mon aïeul vivait?

« — Il y a deux cent vingt ans...

« — Mais alors, vous avez?...

« Vénus m'interrompit en souriant pour la troisième fois et dit :

« — Je n'ai pas d'âge, enfant... ou j'ai toujours vingt ans, car je suis immortelle...

« En même temps je sentis courir sur mon visage les ondes caressantes et parfumées des grands cheveux blonds de la maîtresse de mon aïeul...

« Une haleine suave effleura ma joue... Ses bras m'enlacèrent... « Quand je me réveillai, pour la seconde fois, il faisait grand jour... « La Yen us blonde et blanche avait repris sur la tapisserie sa place séculaire. »

— Ah! pour cette fois, mon cher chevalier, — s'écria le Régent avec un joyeux éclat de rire, — vous conviendrez sans peine, j'imagine, que votre merveilleuse aventure se réduit aux proportions d'un simple rêve anacréontique...

— Que Votre Altesse daigne me pardonner, — répliqua Raoul, — mais je ne puis convenir de cela...

— En vérité?

— Non, monseigneur.

— Cependant la déesse n'avait laissé, sans doute, ni faisan, ni gelinotte derrière elle, pour vous convaincre que le rêve était une réalité?...

— Elle s'était manifestée d'une autre façon, monseigneur.

— Et de quelle façon, s'il vous plaît?

— Elle avait laissé sur mon lit doux ou trois des roses effeuilloes de sa chevelure... et nous étions au mois de janvier...

— Vous avez réponse à tout, chevalier!...

— Je raconte, monseigneur, et je dis les choses comme elles sont.

— n n'y a plus moyen de douter, et je me déclare convaincu!... Et maintenant, voyous, dites-moi, qu'arriva-t-il? la séduisante apparition eviat-elle vous trouver le premier vendredi du mois suivant?

— Mieux que cela, monseigneur.

— - Ah! ah!...

— n paraît que Vénus aimait encore plus l'amour que saint Hubert n'aimait la chasse...

— Kt je trouve que Vénus avait pardieu raison!,.. — s'écria le duc d'Orléans.

— Bref, la maîtresse de mon aïeul revint le lendemain...

— Diable! chevalier, — dit Philippe, — il paraît que vous vous étiez montré bon compagnon!...

— J'avais fait de mon mieux, monseigneur, — répondit Raoul avec une modestie pleine de fatuité.

— Allons! allons! trêve d'humilité! et revenons à votre Vénus... Donc, elle reparut le lendemain?...

— Oui, monseigneur... puis le surlendemain... puis tous les soirs.

— Ah! la gaillarde!...

— Enfin, au bout de trois mois...

— Elle ne revint plus? — interrompit le duc d'Orléans.

— Pardonnez-moi, monseigneur, elle serait revenue sans doute, mais c'est moi qui partis...

— Vous en aviez assez?

— J'en avais trop, monseigneur ; mais pas dans le sens que Votre Altesse royale daigne donner à ce mot...

— Comment l'entendez-vous?

— - Je veux dire que j'étais pâli, maigri, défait, exténué, presque phtisique; si bien que mon père, prodigieusement inquiet, jugea convenable de m' envoyer passer quelques mois sur les bords de la Méditerranée...

— Ce qui vous réussit?

— Parfaitement, monseigneur... Il suffisait, pour me guérir, de m'éloigner de mon adorable et dangereux vampire...

— Mais, une fois rétabli, vous revîntes au château de la Tremblaye, j'imagine?...

— Oui, monseigneur.

— Qu'arriva-t-il alors?

■ — Rien, monseigneur.

— Plus d'apparition?

— Aucune, et pour la meilleure de toutes les raisons...

— Laquelle !

— Mon père, par un motif que j'ai toujours ignoré, avait fait enlever et porter dans le garde-meuble les tapisseries mythologiques... je trouvai la seconde chambre boisée comme la première...

— Mais n'y avait-il pas une troisième chambre?

— Oui, monseigneur.

— Tapissée?

— Oui, monseigneur, et ce fut dans celle-là que je m'installai, le soir même de mon retour au château de La Tremblay e...

Page 1