LA TROISIÈME TAPISSERIE
— La tapisserie de cette troisième pièce, — continua Raoul. — étai! une des choses les plus étranges et les plus curieuses qu'il fût possible d'imaginer.
(. Elle datait d'une époque extrêmement reculée et dont il me serait impossible d'indiquer la date d'une manière précise, et elle représentait la reine de Saba offrant des présents au roi Salomon.
u Le dessinateur naïf, sur les maquettes duquel cette tapisserie avait été exécutée, s'était ingénié à donner à la plus part de ses personnages des figures rébarbatives et des mines farouches.
« Salomon, le grand Salomon!... malgré son costume oriental, ressemblait plus à un capitaine de routiers qu'à ce roi des Juifs dont la sagesse et la beauté sont devenues proverbiales.
(( Les seigneurs de sa cour avaient l'air d'autant de miquelets et de soudards. Les dames de Jérusalem affectaient l'allure de ribaudes un pou phis qu'éveillées.
K La reine de Saba, seule, au milieu de ce bizarre entourage, offrait des traits d'une pureté merveilleuse, remplis d'un charme et d'une douceur inexprimables.
« Ses grands yeux, d'un bleu sombre, fendus en amande à la manière orientale, étaient frangés de longs cils d'ébène.
<( Comme Vénus, elle avait des cheveux blonds, merveilleusement abondants et naturellement bouclés.
« Bref, et pour en donner une idée complète et rapide, je dirai qu'en empruntant le plus choisi de ses charmes à chacune des beautés exquises qui font l'ornement et la joie des soupers de Votre Altesse, et, en réunissant tous ces charmes p(nir en faire une seule femme, on
n'ohlicndraitpointunrcsiillat plus complet el plus harmonieux, un ensemble plus séduisant que ne l'était l'image de celte jeune reine de Saba... »
— Oii! oh! — s'écria le Régent en interrompant gaiemeîit Raoûlt — après la bonne fortune mythologique, voici venir la bonne fortune, biblique!... Après avoir été le rival de votre aïeul, vous allez devenir celui du roi Salomon!... Prenez garde, chevalier, nous allons vous surnommer Y amoureux des tapisseries.
— Je suis obligé de désabuser Yotre Altesse, — réponditLa Treniblaye, — car en vérité, cette fois, il ne s'agit pas d'une bonne fortune.
— Alors, je retire mes paroles de tout à l'heure, et je vous eng-age à poursuivre.
Raoul s'inclina et reprit :
— 11 y avait dans ma famille, à propos de la tapisserie que je viens d'avoir l'honneur de décrire à Yotre Altesse Royale, une tradition assez bizarre, dont je n'avais jamais entendu parler jusqu'alors, et qui me fut racontée par un vieux serviteur du château au moment oii je pris possession de la troisième chambre.
« Cette tradition affirmait qu'un de mes ancêtres avait rapporté de' la seconde croisade un porlrait de la reine de Saba, portrait authentique, irrécusable, et qui se conservait de père en fils comme un trésor d'une inestimable valeur, depuis le temps du roi Salomon, dans une famille juive habitant les environs de Jérusalem.
« La tradilion ne disait point si mon ancêtre avait acheté ce portrait, ou s'il s'en était emparé de vive force. Au reste, ce détail importait peu.
« A peine revenu en France et dans ses terres, avec sa précieuse conquête, mon ancêtre, en véritable La Tremblaye qu'il était, s'empressa de commander une tapisserie à personnag-es dont la reine de Saba devai être la figure principale.
<( Celte tapisserie fut faite et posée.
(( Depuis cette époque, le portrait original disparut, .mais la tapisserie resta... »
— Ainsi, — demanda le Rég-ent, — les traits reproduits par la tenture de votre château de La Tremblaye sont véritablement et certainement ceux de cette reine qui fut la plus aimée de Salomon, le plus amoureux de tous les rois?
— La tradilion l'affirmait, et bientôt, je crois, Votre Altesse ne pourra plus en douter...
— Continuez, chevalier, — dit le duc d'Orléans, — je vous écoute... Nous vous écoutons tous avec un intérêt qui ne se ralentit point...
— Los nuits (le chasse et d'amour des deux premièr(;s chambres, — poursuivit Raoul, — m'avaient donné la conviction que des visions, sinon de la même nature, du moins du môme genre, se manifesteraient à moi dans la troisième pièce... Aussi je n'éprouvai pas le moindre sentiment de surprise quand une nuit, après m'èLre endormi d'un calme et profond sommeil, je fus réveillé par une lueur étrange qui remplissait la chambre et devenait de seconde en seconde plus éclatante, et par les sons d'une musique douce et voilée d'abord, mais bientôt retentissante et solennelle. Tous les personnages de la tapisserie venaient de s'animer. La reine de Saba s'inclinait devant Salomon, aux pieds duquel des esclaves éthiopiens amoncelaient des présents, tandis que tout un peuple portant sur ses épaules les statues des ses idoles informes et lippues, divinités grimaçantes et terribles, se pressait derrière la jeune souveraine.
« Mon réveil interrompit cette scène.
« La reine de Saba cessa de s'occuper de Salomon, et, s'avançant vers moi, elle me dit :
« — As-tu peur?
« Familiarisé depuis longtemps avec de semblables scènes, je répondis fièrement :
« — La devi-se de ma famille est celle-ci : Tremblaye ne tremble Un La Tremblaye n'a jamais peur!
« Cctle réponse parut satisfaire complètement la reine, car elle répliqua tout aussitôt :
« — Oui, ta race est une race forte et vaillante, et c'est pour cola que je viens à toi...
u — Qui donc ctes-vous? lui demandai-jc.
« Qui elle était? je le savais à merveille ; mais j'étais bien aise de le lui entendre dire à elle-même.
u — Je suis, — - reprit-elle, — je suis Ballds, fille de Hadhab et reine des Hamiarites; je suis cette Balkis qui, venant do la ville de Mareb, capitale du royaume de Saba, ofTris mes présents et mon cœur au fil? de David, à Soliman- ben-Daoud, que vous appelez Salomon...
« — Ainsi, madame la reine, vous avez aimé ce Soliman-ben-Daoud, fils de David et de Bothsabée?...
'> — Plus que ma vie!...
« — Et, lui, vous a-l-il rendu amour pour amour?...
« — Il n'a jamais aimé que moi.
<' — En ctes-vous bien sûre, madame la reine?
« — Aussi certaine que je suis sûre de me nommer Balkis.
« — Quoi! malgré ses six ou sept cents femmes légitimes et ses trois ou quatre mille concubines?...
« — Malgré tout cela... Et cependant quand je vins le trouver à -ravers le désert, pour lui faire don de mon amour et de ma virginité, il avait contre moi de terribles préventions...
« — Oserais-je vous demander lesquelles ?
« — Comme il était impossible de contester la beauté de mon visage et de mon corps, on avait dit à Soliman-ben-Daoud que mes pieds étaient des pieds de chèvre et que je les cachais sans cesse sous ma robe...
« — Et Soliman-ben-Daoud avait cru cela?...
« — On croit toujours le mal, surtout lorsque le mal est absurde et invraisemblable...
(( — Et comment fîtes-vous pour vous justifier, madame la reine?.».
« — Mes détracteurs eux-mêmes m'en fournirent le moyen... Ils avaient persuadé au fils de David de faire bâtir, pour m'y recevoir, un palais dont les dalles étaient revêtues de cristal. — Quand Balkis entrera dans ce palais^ — lui avaient-ils dit, — elle croira qiiilyade l'eau sur le marbre; elle retroussera sa robe, et elle découvrira ses pieds de chèvre qui prouvent que c'est un démon femelle... — Le palais fut bâti. J'arrivai. Je crus, en effet, voir de l'eau. Je retroussai ma robe, ainsi que l'avaient prévu mes ennemis, et, dans ce mouvement, je montrai mes pieds calomniés, mes petits pieds blancs et roses, dont chaque doigt portait des bagues enrichies de diamants, de saphirs et d'escarboucles.
« — Que dit alors Soliman-ben-Daoud?...
« — 11 fit punir de mort ceux qui lui avaient menti, et, à partir de ce moment, il me donna son âme et m'apprit les secrets qui le rendaient si puissant...
« — Soliman-ben-Daoud avait donc des secrets?...
« La reine de Saba me regarda pendant une ou deux secondes d'un air de commisération dédaigneuse. Un sourire de pitié gonfla ses narines roses et souleva sa lèvre écarlate. Puis elle me dit :
(( — Ne sais-tu donc pas que Soliman-ben-Daoud fut le plus grand magicien du monde?... Ne sais-tu pas qu'il commandait aux éléments et qu'à sa voix les morts sortaient de leurs tombeaux?...
« Je l'ignorais complètement; mais, honteux de mon ignorance qui paraissait scandaliser si fort Balkis, je répondis avec humilité :
u — Pardonnez-moi, madame la reine, je l'avais oublié... — Mais, — ajoutai-je au bout d'un instant, — est-ce donc pour me le rappeler, et seulement pour cela, que vous avez daigné m'apparaître?...
« — Non.
Je ferai beaucoup, reprit Balkis, car je te révélerai quulques-uus des secrets ma-iques de Soliman ben Daoud. (P. 103i.^
« — Vous avez un autre motif?
« — J'en ai un.
»( — Puis-je le connaître?
^^ Je veux te payer, cà toi, descendant de Hugues de La Tremblaye le Croisé, la dette de reconnaissance que j'ai contractée envers ta race...
LIV. 130. — XAVIKR DE MOMÈPIN. — LES MYSTi;:nES DU PAI.AISnOY AI- — ÉD. J. ROI KF ET C". LIV. 130
« — Mon ancêtre Hugues de La Tremblaye vous a donc rendu un service ?...
« — Le plus grand de tous. C'est à lui, c'est à la tapisserie qui reproduit ma forme terrestre et mon visage d'autrefois, que je dois de revivre en ce monde, à certaines heures...
« — Et c'est moi que vous avez choisi pour acquitter cette dette?
« — Oui.
« — Grand merci, madame la reine! J'accepte d'avance, et les yeux fermés, tout ce que vous ferez pour moi... — m'écriai-je.
« — Je ferai beaucoup, — reprit Balkis, — ■ car je te révélerai quelques-uns des secrets magiques de Soliman-ben-Daoud... »