‹ Les mystères du Palais-RoyalChapitre 159 sur 183 · PREMIER SUCCÈS · texte numérisé non relu

PREMIER SUCCÈS

— Et, — ■ demanda vivement le duc d'Orléans en interrompant le récit de Raoul, — ce que la reine de Saba vous promettait de faire, elle l'a fait?...

— Oui, monseigneur.

— Quoi!., elle vous a donné la science et le pouvoir de Salomon?...

— Pas absolument, monseigneur, car alors je serais le plus puissant des hommes, plus puissant cent fois que tous les rois et tousles empereurs de ce monde! Elle m'apprit seulement, ainsi qu'elle venait de s'y engager, quelques-uns des secrets de son amant royal, et le peu que je sais de cabale et de magie, c'est d'elle que je le tiens..

— Ainsi, le pouvoir des évocations... ce pouvoir dont vous parliez tout à l'heure?...

— C'est la reine de Saba qui me l'a donné.

— Etrange!... étrange et prodigieux!... murmura le duc d'Orléans en s'absorbant dans une profonde rêverie, qui fut d'ailleurs de courte durée.

Bientôt il releva la tète et demanda :

— Et depuis lors, chevalier, avez-vous revu Balkis?...

— Souvent, monseigneur.

— Jusqu'à quand?

— Jusqu'à maintenant... Il est rare que je laisse s'écouler plus d'un mois ou deux sans l'appeler, et elle vient à moi... je Tiilterroge et elle me répond... je consulte et elle me guide...

— Comment! — s'écria le Régent au comble de la surprise, — vous l'évoquez encore ?...

— Oui, certes!... monseigneur; seulement, il ne s'agit pas d'une lévocation... ce n'est point une ombre que je tire du néant par la force de mes conjurations... c'est la tapisserie qui devient femme... comme dans la troisième cbambre de La Tremblaye.

— La tapisserie mystérieuse existe donc toujours?

— Toujours, monseigneur.

— Au fond de la Picardie, sans doute?

— Non, mon seigneur.

— Où donc?

— Ici même, à Paris. Je considère la reine de Saba comme mon génie familier, et je ne me sépare point de son image...

— Mais alors, je pourrais lavoir?...

• — A coup sûr... pour peu que Votre Altesse le désire...

Après ces derniers mots, échangés entre le Régent et Raoul, celui-ci lança au marquis de Thianges un regard dans lequel se lisait tout l'orgueil d'un triomphe assuré.

Philippe d'Orléans reprit :

— Mais alors, je pourrais assister au prodige... je pourrais être témoin de celte transformation inouïe?...

— Voire Altesse royale n'aura qu'.^le vouloir, et elle le pourra... — répondit La Tremblaye en s'incliuaut profondément.

— Vous aviez raison, chevalier, — poursuivit Philippe, — vous aviez raison de ne point accepter au hasard le titre humiliant de rival d'Anlonia Verdi!... Qu'est-ce que la science de cette obscure adepte à côté de votre science!... Qu'est-ce que son pouvoir à côté de votre pouvoir?...

Cette fois encore le regard de Raoul se croisa d'une façon expressive avec celui de W. de Thianges.

El, certes, Raoul avait le droit de s'enorgueillir et d'être fier de luimême, car il venait de mener à bien, avec une incroyable habileté, la première parlie d'un plan admirablement conçu.

Cependant le souper touchait à sa lin, et bien loin Je toucher à l'orgie selon les îts et coutumes presque invariables du Palais-Royal, il devenait morne et silencieux.

Les récits fantastiques de M. de La Trcmblaye avaient fait flotter dans l'atmosphère je ne sais quoi de sinistre et d'effrayant.

Il semblait aux convives que des fantômes allaient surgir de tous côtés, chacun d'eux se demandait si son voisin était bien vivant.

Le duc d'Orléans comprit à merveille qu'il ne serait point possible de lutter contre cette préoccupation générale.

Il se leva donc de table, en disant à la statue grecque de l'Opéra :

— Es-tu bien sûre, Emilie, de n'être point morte et enterrée sous quelque laurier-rose du Péloponèse depuis tantôt deux mille ans?... Estu bien sûre de n'être point l'ombre d'Aspasie ou de Phryné?

— Il me semble, — ■ répliqua la belle fille, — il me semble, monseigneur, que vous avez eu plus d'une fois toutes les preuves du monde que je n'étais point une ombre...

— C'est ma foi vrai, ma charmante Laïs... Va donc m'attendre dans ma chambre... j'ai à te parler...

— De l'histoire grecque, monseigneur?

— Précisément.

Emilie disparut, foudroyée inutilementpar les regards envenimés que lui lançaient au passage mesdames de Parabère et de Sabran.

Ayant ainsi pris ses précautions contre une solitude nocturne qui n'était ni dans ses habitudes ni dans ses goûts, le Régent congédia le reste de ses convives, après avoir dit à Raoul :

— Chevalier de LaTremblaye, je vous attends demain à deux heures... je vous recevrai, toute alîaire cessante, car nous avons à causer de choses importantes...

— Demain à deux heures, — - répondit Raoul, — j'aurai l'honneur d'être aux ordres de Votre Altesse Royale.

Et il rejoignit, avec M. de Thianges, le carrosse de ce dernier qui les attendait,

— Eh bien, marquis, êtes-vous content? — demanda le chevalier, aussitôt que lui et son compagnon furent installés sur les coussins moelleux de la voiture qui les entraînait rapidement.

— Vous me demandez si je suis coulent?

— Oui.

— Eh bien, mon ami, je suis ravi! je suis enthousiasmé! je suis en extase!..,

— Vrai?...

— Je vous en donne ma parole d'honneur!...

— Comme ça, vous trouvez que j'ai bien joué mon petit rùlet?...

— A ce point que, moi qui connaissais votre jeu et qui voyais vos cartes, je vous écoutais avec stupeur, et je me demandais par moments si vous étiez de bonne foi, tant il y avait de vérité, de naturel, de conviction dans votre récit.

— Ma foi, marquis, vous me rendez joyeux!...

— Et vous avez bien raison de l'être, car vous venez de remporter une victoire éclatante et qui, je le crois, sera décisive...

— Alors, selon vous, nous tenons Piiilippe.

— Pieds et poings liés, et si vous continuez comme vous avez commencé cette nuit, bientôt vous gouvernerez en maître absolu celui qui gouverne la France ! . . .

— J'en accepte l'augure...

— Souvenez-vous, chevalier, ajouta M. de Thianges en riant, — que, dès aujourd'hui, je sollicite votre bienveillance et votre protection pour le jour 011 vous serez tout-puissant.

— Elles vous sont acquises d'avance! — répondit Raoul du même ton.

Puis il ajouta, mais beaucoup plus sérieusement :

— Le coup porté à l'Italienne a été rude, n'est-ce pas?

— Si rude, que je doute qu'elle s'en relève.,. A l'heure qu'il est, je ne donnerais pas cinq cents pistoles du crédit d'Antonia Verdi!...

— Que Dieu, ou plutôt que le diable qui nous protège, vous entende.

— Voici que nous allons arriver à votre porte, — dit M, de Thianges, — avons-nous à convenir de quelque chose?

— Oui, certes!

— Eh bien, me voilà à votre disposition,..

— Vous ai-je dit que la fameuse tapisserie dont ma bonne étoile ma rendu possesseur, se trouve dans une sorte de gentilhommière délabrée, qui s'appelle le Petit-Chastel, et qui est située en Ire Saint-Germain et Rueil, sur les bords de la Seine,

— Vous me l'avez dit.

— Il faut que cette tapisserie soit à Paris le plus vite possible.

— Rien n'empêche qu'elle y soit aujourd'hui même.

— Avez-vous un valet sur lequel vous puissiez absolument compter?...

— Oui.

— De mon côté, j'ai mon fidèle Jacques, qui se ferait hacher pour moi en menus morceaux... Ces deux hommes suffiront.

— • Qu'en voulez-vous faire?

— Je veux que dès ce matin, quand le jour paraîtra, nous nous mettions en route, vous, moi, votre valet et Jacques, dans une voiture que ce dernier conduira lui-même. En une heure et demie nous serons au Petit-Chaslel ; les deux valets décloueront et rouleront la tapisserie, et nous la rapporterons à Paris sans que le bruit de notre expédition puisse le répandre et par conséquent arriver au Palais-Royal...

— Eh bien, si vous voulez, je viendrai vous prendre à huit heures du matin, avec une voiture de chasse extrêmement légère, attelée de deux chevaux aussi rapides que le vent...

— C'est convenu... Au revoir, marquis...

— Au revoir, chevalier, et à bientôt...

A midi précis MM. de Thianges et de La Tremblaye revenaient du Petit-Chastel, rapportant avec eux la tapisserie soigneusement roulée et enveloppée dans une grosse toile.

Chemin faisant, le marquis avait dit à Raoul :

— Tout va bien, mon cher chevalier... Je trouve même que tout va trop bien!...

— Que voulez-vous dire, marquis?...

— Je veux dire que je crains do voir un obstacle, le plus sérieux de tous, surgir au dernier moment, et entraver la réalisation de nos beaux projets si bien combinés...

— Un obstacle!... et lequel, mon Dieu?...

— Ou je me trompe fort, ou vous n'avez pas encore mis votre charmante Jeanne, votre vivante et gracieuse reine de Saba, au fait du rôle que vous lui destinez dans la petite pièce fantastique que nous préparons pour lapins grande joie de ce bon Philippe d'Orléans, régent de France...

— C'est vrai. Jeanne ne se doute encore de rien... mais qu'importe?..

LES :\]YSTÈr{ES DU PALAIS-ROYAL

— Comment! qu'importe?... et si elle allait refuser do nous seconder?

• — C'est impossible !

Tout est possible, au conlraire... Les femmes sont étranges et capricieuses, et, pour être dans le vrai, le vieux proverbe devrait dire : Ce que femme ne veut point, Dieu ne le veut pas!...

— En thèse générale, vous avez raison, j'en conviens... mais, dans la circonstance présente, vous avez tort... Jeanne ne vit que par moi, et. n a d'autre volonté que la mienne... ce que je lui dirai de faire, elle le fera...' Si je lui disais d'aller à la mort pour moi, elle irait en souriant!... Soyez donc sans inquiétude, mon cher marquis, je réponds de Jeanne!...

— Quoi, celte enfant est telle que vous dites?

— Je vous l'affirme !

— Mais, dans ce cas, ce n'est pas une femme, c'est un ange!...

— Pardieu! qui en doute?

— Eh bien, alors, chevalier, nous méritons les galères tous les deux, savez-vous bien?

— Bah! et pourquoi donc?

— Vous, pour avoir trompé cet ange comme vous l'avez fait, et moi pour vous avoir aidé...

Raoul se mit à rire.

— Parlez-vous sérieusement? — demanda-t-il ensuite.

— Très sérieusement.

— Eh bien, mon cher marquis, je suis tout consolé d'avance d'aller ramer sur les galères du roi en votre compagnia... Du resie, je vous garantis que je rends Jeanne parfaitement heureuse...

— Je vous crois, mais cela durera-t-il?...

— Le plus que je pourrai... D'ailleurs est-ce ma faute, à moi, si jetais déjà marié quand j'ai rencontré Jeanne?... Je l'aime de toute mon âme, et si le diable tne faisait cette grâce insigne de me débarrasser de ma première femme, ce que je lui demande chaque jour dans ma prière du matin et du soir, un bon mariage, bien en règle, remplacerait sans plus tarder l'union de comédie pour laquelle vous m'avez prêté votre chapelle et votre concours...

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