PHILIPPE ET RAOUL. • — MATHIAS AUBER
Ce même jour, à deux heures précises, Raoul était introduit dans le cabinet du Récent.
Philippe d'Orléans fit deux ou trois pas au-devant du jeune homme... Ces deux ou trois pas étaient l'irrécusable symptôme du commencement d'une faveur inouïe, sans précédents, sans limites.
Le cœur de Raoul bondit de joie dans sa poitrine; mais son visage resta impassible, et l'expression profondément respectueuse de sa physionomie ne laissa rien lire de ce qui se passait dans son âme. .
— Chevalier, — dit le Régent, — savez-vous bien que je n'ai pas dormi cette nuit... ou plutôt ce matin, après votre départ?...
— J'ose espérer, — répondit Raoul, — qu'il faut féliciter la belle Emilie, à l'endroit de cette insomnie de Votre Altesse Royale, et qu'on ne doit point s'inquiéter d'un état de malaise passager?...
— Je me porte à merveille, — répliqua Philippe en souriant, — et j'ai oublié de causer avec Emilie, ainsi que j'en avais d'abord l'intention...
— Cependant, cette insomnie de Votre Altesse?...
— Vous seul en êtes cause, mon cher chevalier...
— Moi ! — s'écria Raoul en feignant un efï'roi qu'il n'éprouvait en aucune façon.
— Oh! ne vous alarmez point... oui, vous en êtes la cause, mais la cause innocente. Je n'ai pas dormi, parce que j'étais singulièrement préoccupé de vos trois récits, et surtout du dernier. . . et c'est à son sujet que j'ai désiré vous revoir aujourd'hui... Depuis cette nuit j'ai une idée fixe, mon cher chevalier...
— Si j'osais me permettre d'interroger Votre Altesse...
— Vous me demanderiez quelle est cette idée? — interrompit le Régent. — Eh bien, je vais vous la dire : — je veux voir la reine de Saba...
■ — J'ai déjà entendu Votre Altesse royale exprimer ce désir, et j'ai
Le laquais aiusi uialmeué allait se voir coiitraiut d'obtl-ir. ^P. lOiS.) Liv. 131. — x.\v;i:ii dk mo.ntéi'i.n. — les mvsïkuks du palais-hoyal. — kd. j. roopf kt g'". uv. l'i!.
eu l'honneur de lui répondre que rien n'était plus facile que de la satisfaire.
— Oui, mais quand?
— J'ai remarqué que la nuit du samedi était celle que la reine Balkis choisissait de préférence pour se manifester à moi... C'est aujourd'hui mercredi; ainsi donc, dans trois jours, Votre Altesse pourrait être témoin du prodige qui pique sa curiosité.
— Va pour samedi... mais d'ici-là n'est-il pas possible, au moins, de me montrer la tapisserie miraculeuse?
— J'ai prévu le désir de Votre Altesse..
— Et qu'avez-vous fait?
— J'ai fait apporter cette tapisserie.
— Ici?
— Elle est dans l'antichambre qui précède le salon d'altente. Je l'ai laissée sous la garde d'un de mes valets...
— Chevalier! — s'écria Philippe avec expansion, — vous êtes un serviteur fidèle et zélé... Vous êtes mieux que cela... vous êtes un précieux ami!...
Raoul, enivré de joie et d'espoir par de telles paroles, ploya les genoux devant le Régent qui le releva avec bonté, puis ensuite s'approcha d'un timbre sur lequel il frappa vivement et à deux reprises.
Un valet de chambre accourut.
— Dans l'antichambre qui précède le salon d'attente, — lui dit le Régent, — vous trouverez un homme à la livrée de M. de La Tremblaye; apportez ici, à l'instant même, avec cet homme, l'objet dont il est le gardien.
Au bout de dix minutes, la tapisserie, toujours renfermée dans son enveloppe de grosse toile, faisait son entrée dans le cabinet de Son Altesse Royale, qui la fit dérouler sans perdre une seconde et qui ordonna aux valets de se retirer.
— Ainsi donc ! — ■ s'écria Philippe, quand il eut contemplé longu"^ment et avec une sorte d'extase les traits de la reine de Saba, — ainsi donc, voilà cette héroïne biblique!.., voilà cette Balkis, reine des Hamiarites!... voilà cette jeune et rayonnante maîtresse de Salomon, fils de David, le plus grand roi du monde! Qu'elle est belle!... qu'elle est belle!...
— La reine Balkis, — demanda Raoul en souriant, — a donc l'insigne honneur de plaire à Votre Altesse?...
— Ah! je comprends bien, — murmura le Régent, — je comprends bien que, pour elle, Salomon ait abandonné ses sept cents femmes légitimes et ses trois mille concubinefe
1044 LES MYSTÈRES DIT PALA JS -ROYA l.
Puis, après une longue et muette contemplai ion, il reprit :
— Et je la revenai vivante, et telle qu'elle était aux jours de sa jeunesse et de son amour?
— Oui, monseigneur, vous la reverrez.
— Pourrai-je lui parler?
— Oui, monseigneur.
— Me répondra-t-elle?
• — Je ne puis l'affirmer à Votre Altesse.
— Mais elle vous répondra du moins, à vous, devant moi?...
— t^eci n'est pas douteux.
— Quel lieu choisirez-vous pour l'apparition?
— Le lieu qu'il plaira à Voire Altesse de me désigner.
— Le Palais-Royal vous convient-il?
— Parfaitement.
— Eh bien, je vais donner l'ordre qu'on motte à votre disposition un appartement, où vous et les gens qu'il vous conviendra d'y conduire aurez seuls le droit d'entrer... Vous y ferez tendre la tapisserie, sous vos yeux, et, jusqu'à la nuit de samedi, vous y serez maître absolu... Avezvous à faire quelques objections à cet arrangement?
— Aucune, monseigneur.
Vous désignerez vous-même les personnes qui pourront se
oindre à moi pour la nuit de samedi.
Si Votre Altesse Royale daigne me le permettre, j'exprimerai le
désir que ces personnes soient peu nombreuses...
. C'est vous qui commanderez, et non pas moi... Si vous le
voulez, je serai seul...
Cette solitude n'est point nécessaire. Votre Altesse Royale
pourrait avoir avec elle le marquis de Tliianges et une ou deux dames...
— Lesquelles ?
M"" de Parabère et la belle Emilie...
C'est convenu; et, maintenant, je vous le dis de nouveau,
vous allez être le maître absolu dans l'appartement qui vous sera
donné...
Et le Rég-ent. après avoir jeté un nouveau et long- regard sur le visage si doux de Balkis, répéta d'une voix émue :
— Oh! qu'elle est belle !... qu'elle est belle!...
Nos lecteurs se souviennent-ils d'un honteux cabaret, d'une taverne infâme située à la Pointe-Saint-Eustache, dans le quartier des Halles, et placé sous la trompeuse invocation de Mars et Vénus?...
Deux fois déjà nous les avons conduits dans ce bouge immonde, à la suite de notre héros, le chevalier Raoul de La Tremblayc.
La première fois, Raoul allait y chercher une poignée de bandits quj voulussent l'aider dans la réalisation de ses projets de vengeance contre les trois collatéraux qui l'avaient dépouillé de l'héritage de Réginald, son père adoptif.
On n'a pas oublié, sans doute, quelle terrible vengeance il -avait lirce du vicomte de Jacquemet, du chevalier de Vertapuy et du baron de Mornesouche...
La seconde fois, Raoul venait au cabaret de Ma)'s et Vé?uis pour y trouver un espion habile, Mathias Auber, surnommé le Lynx, qui put le renseigner au sujet d'Antonia Verdi.
On se souvient qu'à la suite d'un entretien que nous avons rapporté, Mathias Auber, grâce à d'anciennes relations de brigandage avec Jean Carré, le laquais d'Antonia, avait pu présenter à Raoul un rapport détaillé et renfermant quelques faits intéressants, quoiqu'il n'ai teignît point le but désiré, car il laissait subsister autour de la prétendue Italienne les voiles épais d'une impénétrable obscurité.
Nous voici dans la fâcheuse mais impérieuse nécessité de conduire nos lecteurs pour la troisième lois dans cette même taverne du quartier des Halles.
C'est encore Mathias Auber qui nous attire dans cet endroit mal hanté et d'où toutes nos sympathies nous éloigneraient.
La scène que nous allons raconter se passait le soir du jour oii Raoul avait fait apporter au Palais-Royal la tapisserie de la reine de Saba.
Mathias Auber, espion par goût, voleur par tempérament, qI bravo quand l'occasion se présentait de vendre à bon prix un coup de couteau ou un coup d'épée, occupait son angle habituel dans l'une des deux pièces qui formaient le rez-de-chaussée du cabaret.
i046 LES MYSTÈRES DU PALAIS-ROYAL
Selon son invariable habitude, il fumait une courte pipe en terre amplement culottée.
Il buvait lentement et à petites gorgées le contenu d'une mesure d'étain, remplie d'eau-de-vie pimentée.
Mathias Auber était encore plus maigre et plus pâle que de coutume. Seulement, son costume misérable avait été remplacé par une défroque en assez bon état, achetée chez le fripier.
Sans doute, après avoir acquis ce nouvel ajustement, Mathias Auber avait dévoré, en débauches de toutes sortes, le reste des trente louis qu'il avait reçus peu de jours auparavant de la munificence de M. de La Trcmblaye. Et, sans doute aussi, c'est à ces débauches qu'il fallait attribuer la morbide pâleur de son visage de bandit.
La pipe de Mathias Auber s'éteignit faute de tabac.
Il approcha de ses lèvres la mesure d'étain.
Quelques gouttes tout au plus de l'affreux breuvage restaient au fond.
Il n'en fit qu'une demi-gorgée, et, après avoir reposé sur la table crasseuse le récipient vide, il fouilla dans toutes ses poches avec une sorte d'acharnement.
Inutile recherche I . . .
Les poches étaient vides, ou du moins elles ne contenaient qu'un mouchoir en mauvais état, des cartes biseautées et des pipes.
Mathias Auber exprima toute sa contrariété en frappant sur la table un énorme coup de poing, qui fit tressauter à la ronde les brocs et les gobelets.
Mais ce coup de poing, tout vigoureux qu'il fût, ne remédiait à rien.
— Allons, — murmura l'honorable personnage en se parlant à luimême, — j'irai ce soir me promener sur le pont Neuf, entre onze heures et minuit, et j'aurai bien mauvaise chance si je ne trouve pas, dans la poche de quelque bourgeois attardé, précisément la bourse que j'ai perdue ce matin...
Une fois cette louable résolution prise et formulée d'une façon aussi délicate, le calme parut rentrer dans l'esprit de Mathias Auber et une sorte de sourire se dessina sous les épaisses moustaches noires qui recouvraient ses lèvres flétries.
En ce moment, un nouveau personnage entra dans le cabaret.