JEANNE ET RAOUL
— Quel diable de mystère y a-t-il au fond de tout cela!... — murmura Mathias Auber.
Jean Carré poursuivit :
— Depuis ce jour, Antonia Yerdi n'a pas cessé d'être soucieuse, préoccupée, inquiète, quoique sa faveur au Palais-Royal grandiose d'une façon invraisemblable et inespérée, et que le Régent l'accable de marques
Jeanne, dit-il en prenant sa femme dans ses bras. (P. 1060.
de sa bienveillance, cl je dirai même de son amour... Notre installation dans le petit hôtel do la rue de la Cerisaie ne l'a pas rendue plus gaie... Hier elle était invitée à souper au Palais-Royal, elle lit demander au Régent une liste des convives, et, voyant sur cette liste le nom du chevalier de La Tremblaye, elle imagina je ne sais quel prétexte pour ne })oint assister au souper... Eniin, ce malin ollo m'a douné l'ordre de
I IV. If.'!. — XAVirn nr. momkimn. — les mystkrks di: palais-hoyal. — kd. j. iioi kk kt c'"^. liv. 133
chercher et de trouver un homme très habile, très expert en ces sortes de choses, très actif, très discret, qui, dans le délai le plus bref, la renseignerait d'une façon extrêmement complète sur tout ce qui concerne notre épouvantail actuel, le chevalier Raoul de La Trcmblaye et sa femme...
— Et c'est alors que tu t'es souvenu de ce pauvre Mathias Auber?...
— Naturellement; tu comprends bien qu'on a des amis ou qu'on n'en a pas!...
— Et puis, tu ne connaissais peut-être personne autre à qui t'adresser?...
— Ah! par exemple!... Je n'avais au contraire que l'embarras du choix... tu dis cela pour te dispenser de la reconnaissance que tu me jurais tout à l'heure... mais je te sais d'humeur plaisante et je prends la chose au comique... Maintenant, parlons sérieusement... feras-tu notre affaire?...
— • Cela dépend des conditions.
— J'ai dit qu'elles seraient satisfaisantes...
— Tu me l'a dit, mais tu n'as rien précisé... Formule un chiffre.
— Eh bien, parlons de vingt-cinq louis...
— N'en parlons pas, au contraire I le chevalier de La Tremblaye m'en a donné trente pour lui faire un rapport sur Antonia Verdi.
— Alors, nous ferons aussi bien les choses que le chevalier... tu auras les trente louis que tu demandes...
— Ce n'est pas trente louis qu'il me faut c'est soixante.
— Allons donc!... Pourquoi le service étant le même, le salaire serait-il double?
— • Par cette raison bien simple qu'en agissant pour le chevalier, je travaillais pour le compte d'un pauvre petit gentillàtre, obscur et médiocrement riche. Aujourd'hui, en espionnant pour Anlonia Verdi, je me mets à la solde d'une des maîtresses de Philippe d'Orléans, régent de France, c'est-à-dire d'une femme à qui l'or ne coûte d'autre peine que de le demander... évidemment je monte en grade, et les honoraires de mon emploi doivent grandir en conséquence.
— Le drôle est logique !.,. — murmura Jean Carré en riant.
— Soit, — ajouta-t-il, un futur premier ministre, traitant au nom d'une future régente de la main gauche, ne peut pas marchander, comme un simple mortel... tu auras tes soixante louis...
— A la bonne heure !
— Veux-tu des arrhes?
— J'en accepterais assez volontiers.
— Voilà quinze louis... nous remettrons le reste contre livraison de notre rapport. Seras-tu bientôt en mesure?..,
— J'ai déjà bon nombre de renseignements, je vais m'occuper de les compléter et j'espère, samedi prochain, pouvoir satisfaire Antonia Verdi...
— Voilà qui va bien, — je crois que nous serons contents de ton zèle...
— Oii te reverrai-je?
— Tu comprends que je ne me commettrai pas une seconde fois dans un établissement mal famé, tel que celui-ci, et où sans toi on aurait bien pu me faire un mauvais parti tout à l'heure... ce serait compromettre ma livrée... Tu viendras rue de la Cerisaie, à notre hôtel; et tu demanderas Jean Carré.
— Verrai-je ta maîtresse?
— C'est probable, Madame voudra te questionner elle-même.
— C'est bien, je soignerai ma tenue... le beau sexe me fut toujours cher!.,.
— Scélérat de Mathias Auber!.., — s'écria Jean Carré en se levant. Les deux hommes échangèrent une nouvelle poignée de main, et le
laquais d'Antonia Verdi quitta le cabaret de Mars et Vernis.
Laissons Mathias Auber gagner loyalement son argent en s'eiïorçant de percer les mystères de la vie privée du chevalier de La Tremblayc.
Laissons Jean Carré se bouffir d'orgueil dans sa haute position d'homme <le confiance d'Antonia Verdi et rèvcr qu'il sera bientôt le bras droit de la favorite en titre.
Laissons Philippe d'Orléans attendre avec impatience cette fameuse nuit du samedi, qui doit lui montrer la jeune Balkis, l'éblouissante reine de Saba, la maîtresse du grand Salomon.
Laissons là, pour un instant, tous ces personnages que nous retrouverons bientôt, et rejoignons Raoul et Jeanne dans leur logis mystérieux
Le moment était venu, pour Raoul, d'expliquer à Jeanne ce qu'il attendait d'elle et de lui détailler le rùlc qu'il lui réservait dans la scène étrange qui devait se jouer Je samedi suivant, au Palais-Royal, pour la grande mystification de Son Altesse Philippe d'Orléans, premier prince du sang, Régent de France.
J060 LliS MYSTÈRES DU PALAIS-ROYAL
Or, ainsi que l'avait très bien prévu le marquis de ïhianges, cette explication ne laissait pas que d'embarrasser très fort M. de La ïremblayej
Il savait bien que Jeanne finirait par obéir ; mais il savait aussi que la nature candide et si franche de la jeune femme commencerait sans doute par se révolter, et n'accepterait qu'à grand'peine la complicité qu'on lui imposerait dans une fourberie sacrilège.
Raoul aimait Jeanne, nous ne l'ignorons pas ; il n'en était pas encore arrivé à ne voir en elle qu'un instrument passif... il ne voulait ni FafQiger ni la froisser, et l'idée de perdre son amour et son estime l'épouvantait.
Aussi, pour toutes ces raisons, avait-il reculé autant que possible l'cnfrction auquel nous allons faire assister nos lecteurs...
Mais on était au vendredi soir.
Il devenait impossible de retarder plus longtemps, et, en face de cette impossibilité, Raoul prit son parti.
Habile comédien s'il en fut, il commença par donner à son visage une expression triste et soucieuse qui ne pouvait manquer d'attirer l'attention de Jeanne.
La jeune femme, en effet, s'inquiéta tout aussitôt de cette physionomie mélancolique et sombre, et elle questionna Raoul.
Ce dernier ne répondit d'abord que d'une façon vag"ue et évasive.
L'inquiétude de Jeanne redoubla.
Raoul, par ses adroites réticences, n'eut pas do peine ù chang-er cette inquiétude en véritable épouvante.
Jeanne se persuada qu'un malheur était imminent, et elle voulut savoir d'où viendrait ce malheur.
Le moment était opportun. Raoul le saisit.
— Jeanne, — dit-il en prenant la jeune femme dans ses bras et en "l'appuyant contre son cœur avec un mouvement passionné, — Jeanne, tu m'aimes, n'est-ce pas?
La jeune femme attacha sur le visage de son mari le regard de ses grands yeux étonnés, et elle murmura :
— Si je t'aime?... Pourquoi me demandes-tu cela?... si je t'aime? Demande-moi plutôt si mon cœur bat, car si j'avais cessé de t'aimer, c'est qu'il aurait cessé de battre !...
— Et si, au nom de cet amour, je sollicitais une grande preuve de dévouement, me l'accorderais-tu?
— Une preuve de dévouement, dis-tu?
— Oui.
— Tout ce que tu pourrais attendre de moi, Raoul, je le ferais, sans hésiter, et avec bonheur, tout, excepté une seule chose...
— Laquelle^
— Me séparer de toi...
— 11 est question de nous séparer, en effet, ma pauvre enfant... Mais^ grâce au ciel, ce que j'attends de toi peut éviter cette séparation... toi seule as le pouvoir d'empêcher les portes de la Bastille de se fermer sur moi... peut-être pour toujours.
• — La Bastille!... — répéta Jeanne avec un cri d'angoise, — la Bastille!... et je puis l'empêcher!...
— Oui...
— Et lu hésites!... ah! Raoul, comme il faut que je t'aime pour te pardonner!...
— Quand j'aurai parlé, ma bion-aimée Jeanne, tu comprendras mon hésitation... tu comprendras que parfois je me dis : « Mieux vaudrait peut-être subir une éternelle prison que de voir ma femme chérie, ma Jeanne adorée, accepter un rôle indigne d'elle... »
— Un rôle indigne de moi?... Mais je sais trop, mon Raoul, que tu ne peux rien me demander de déshonorant... d'ailleurs, mon honneur est le tien... n'es-tu pas le maître d'en disposer ... Une éternelle prison- Raoul, une séparation éternelle, pour moi ce serait la mort !... et je suis si jeune encore... et près de toi, la vie est si belle ! Oh! Raoul! ne me condamne pas à mourir!...
— Ecoute-moi donc, puisque tu le veux, et si étranges que te paraissent les choses que je vais te dire, ne doute pas de moi.
— Je douterais plutôt de Dieu.
— Je t'ai parlé à maintes reprises d'une prétendue conspiration inventée par je ne sais quels suppôts de police, désireux de faire parade d'un zèle menteur, et j'ai ajouté que quelques paroles imp-udenles m'avaient compromis dans cette conspiration apocryphe...
— Oui, et c'est toujours avec une profonde terreur que je t'entendais parler légèrement du péril qui planait sur toi... un secret instinct m'avertissait que ce péril était plus grave que tu ne le croyais toi-même...
— Ton instinct ne te trompait pas... le péril était grave. .. il l'est surtout devenu...
— Pourquoi?
— Chose étrange!... pour des circonstances auxquelles tu n'en pas étrangère...
— Moi ! — balbutia Jeanne en se tordant les mains avec désespoirs — moi, je serais une des causes du danger qui te menace !... Oh! ne dis pas cela, Raoul, ou je sens bien que je deviendrai folle!...
— Calme-toi, chère enfant ; je te répète que ce péril peut se conjurer...
■ — Mais tu me dis aussi que je l'ai fait grandir !... je t'en prie, je t'en supplie, je te le demande à genoux, explique-toi, et que je sache au moins de quoi je suis coupable...
— Tu n'es pas coupable, ma bien-aimée, et c'est le hasard, où plutôt c'est le mauvais sort qui fait tout... Tu te souviens do ce jour, le seul qui n'ait pas été complètement heureux depuis l'époque de notre union?...
— Le jour d'Antonia Verdi? — murmura Jeanne en baissant les yeux.
— Oui... tu te souviens de l'insolente et brutale agression de ce g-entilhomme, aux violences duquel tu fus arrachée par le commandeur de Malte, don Raymond de Yasconcellos?...
— Je mè souviens... — dit Jeanne d'une voix à peine distincte.
— T'ai-je jamais dit quelle fut l'issue du combat entre le commandeur et ce gentilhomme?
— Jamais.
— Don Raymond tua le vicomte d'Aubigny.
— Une mort sanglante !... — s'écria Jeanne; — et pour moi!... Ah! quelle terrible expiation de ma jalousie insensée!...
— Or, — continua Raoul, — le vicomte d'Aubigny était un des favoris du Régent... Et tout le monde, le Régent lui-même, croit que c'est moi qui me suis battu avec le vicomte et que c'est moi qui l'ai tué.
— Mais puisque ce n'est pas vrai!... dit Jeanne avec impétuosité, — puisque tes mains sont pures de son sang!... pourquoi ne pas te justifier?... pourquoi ne pas nommer le véritable meurtrier?
— Tu oublies, Jeanne, que c'est en prenant ta défense que ce meurtrier, comme lu l'appelles, a tué M. d'Aubigny dans le plus loyal de tous les combats!... Tu oublies que nous lui devons une reconnaissance sans bornes et sans fin, et que le trahir serait une lâcheté infâme!...
— Tuas raison, Raoul, et, comme je ne voyais que toi, comme je ne pensais qu'à toi, j'oubliais tout!...
— Donc, — poursuivit le chevalier, — on m'accuse, et, tu le comprends maintenant, je ne puis me justifier... Philippe d'Orléans veut venger la mort de son favori, et déjà une lettre do cachet m'aurait envoyé pourrir à la Bastille, dans un des sombres cachots qui ne rendent jamais leur proie, si M. de Thianges, cet ami dévoué, n'avait exploité en ma faveur l'une des plus étranges faiblesses du Régent.
— Que veux-tu dire?...
— Philippe d'Orléans, ce prince débauché et superstitieux, consacre à l'étude et à la pratique des sciences cabalistiques tout le temps dont ses honteuses amours et les soins du gouvernement lui permettent de disposer... et encore, le plus souvent, est-ce sur l'infùmc Dubois qu'il laisse reposer les destinées de la France. Philippe d'Orléans est sans pitié pour un gentilhomme outragé qui, l'épée à la main, venge son honneur!... mais il pardonnerait tout, même un crime, au prétendu magicien, au rose-croix, à l'adepte, en un mot à l'intrigant habile qui saurait flatter ses manies et donner des encouragements à ses absurdes et chimériques croyances...
Jeanne écoutait avec stupeur, ne comprenant pas, ne pouvant pas comprendre oii Raoul en voulait venir.
— Mais, mon ami, — demanda-t-elle enfin, — que puis-je à cela, moi?... Qu'y pouvons-nous tous doux?...
— Rien en apparence, tout en réalité.
— Comment?...
— Je t'ai prévenue, chère enfant, quej'avais à t'apprendre des choses étranges... et c'est ici qu'en effet ces choses étranges vont commencer... Le marquis de Thianges, te disais-je tout à l'heure a eu l'idée d'exploiter pour me sauver, la plus bizarre des faiblesses de Philippe d'Orléans.
— Qu'a-t-il donc fait, et. quelle était son idée?...
— Il m'a montré au Régent sous le seul jour qui pouvait me le rendre favorable... Il lui a dit que j'étais un adepte de premier ordre, un habile initié à la science terrible des enchantements... enfin, il est parvenu à arrêter pour un instant la foudre qui menaçait de me frapper.,
— Le marquis de Thianges a fait de son mieux et je lui en suis reconnaissante de toute mon âme... Mais quand le Régent saura qui! a été trompé, comment désarmer sa colère, que cette ruse accroîtra sans doute?...
— Quand le Régent apprendra qu'il a été trompé, dis-tu... Oui, sans doute, mais il faut qu'il ne l'apprenne pas...
— Est-ce donc possible?
— De quelle façon? Sans doute Philippe d'Orléans ne se contentera point des assertions de M. de Thianges, il demandera des preuves de ta science cabalistique...
— Il les a demandées déjà.
— Eh bien?...
— Eh bien, il existe un moyen do les lui donner... Jeanne devint pAlo.
— Mon Dieu!... mon Dieu !... — s'écria-t-elle avec effroi, — est-ce que M. de Thianges aurait dit la vérité?...
— Pauvre chère folle!... peux-tu le penser? — répondit Raoul avec un sourire qui rassura Jeanne.
Puis il ajouta :
— Mais crois-tu qu'il ne soit point permis et légitime de tromper un prince crédule, pour sauver sa liberté, et sa vie peut-être, injustement menacées?...
— Oui, certes! cela est permis! oui, certes! cela est légitime! mais comment faire?...
— Le marquis de Thianges a particulièrement insisté sur une puissance d'évocation merveilleuse qui me permettait de faire surgir les morts de leurs tombeaux et de donner l'apparence de la vie, le mouvement et la parole aux figures inanimées d'un tableau ou d'une tapisserie...
— Eh bien, les morts, à ta voix, ne s'éveilleront pas !... les ligures inanimées resteront immobiles et muettes!...
— Oui, sans doute, en réalité, mais on peut suppléer à cette réalité par une fantasmagorie hardie et habile. . .
— Le crois-tu?...
— Je fais mieux que le croire, j'en suis sûr...
— Que Dieu t'entende et qu'il nous sauve!... — murmura Jeanne.
— Voilà;, — dit Raoul en souriant de nouveau, — voilà une pieuse et rassurante invocation dans la bouche de la femme et de la complice d'un magicien, d'un mécréant...
— La complice, dis-tu?
— Oui.
— Eh bien, j'accepte la complicité... seulement je ne sais pas encore en quoi elle peut consister.
— En parlant au Régent comme il l'a fait^ de Thianges avait tout prévu... il ne me lançait point en aveugle vers un précipice qui ne pouvait que m'engloutir... Bref, cette fantasmagorie que Philippe prendra pour une réalité, il en avait trouvé la base... et cette base repose sur toi...
— Sur moi!... — répéta Jeanne.
— Oui.
— Mais comment?...
— Cherche et devine.
— J'ai beau chercher, ma tête s'y perd! — répondit Jeanne au bout de deux ou trois minutes de réflexion.
— Ne te souviens-tu donc plus d'une ressemblance accidentelle, mais
Cet homme était très grand, très maigre, très pâle, etc. (P. 10G9.)
inouïe, phénoménale... d'une ressemblance qui, jadis, m'a fait croire à une vision?...
Jeanne secoua la tête.
— Cherche encore, — poursuivit Raoul, — cherche encore, ma jeune et bien-aimée reine...
LIV. 134. — XAVIER DE MONTÉPI.N — LES MYSTÈRES DL' PALAIS-ROYAL. — ÉD. J. ROUFF ET C'«. LIV. 134
Et il appuya à dessein sur le mot reine, qu'il souligna en quelque sorte.
— Ah ! — s'écria Jeanne en portant la main à son front, par le geste machinal de toute personne qui se souvient. — Je sais!... je sais!... la reine de Saba, n'est-ce pas? lalapisserie du Petit-Chastel?...
— C'est cela même, chère enfant.
Mais de quelle façon cette ressemblance peut-elle servir tes
projets?...
De la façon du monde la plus simple... De Thianges est allé au
Petit-Chastel, il a enlevé la tapisserie, et il l'a mise sous les yeux du Régent, en lui persuadant, par le récit de je ne sais quelle légende fantastique, que la figure de la tapisserie était le portrait parfaitement ressemblant de la véritable reine de Saba.
— Et le Régent a cru cela?
Philippe d'Orléans croit tout ce qui est incroyable, et il garde
son incrédulité pour les choses possibles et vraisemblables... Le marquis de Thianges ne s'en tint pas là, il affirma de la façon la plus solennelle qu'à ma voix la reine de Saba quittait la tapisserie séculaire et redevenait une femme... A ceci le Régent répondit que, si je le rendais témoin d'un pareil prodige, non seulement sa colère contre moi serait oubliée, mais encore qu'il m'accablerait de ses plus précieuses faveurs...
Et c'est sur moi que le marquis de Thianges a compté pour cette
transformation, n'est-ce pas?...
Oui ; mais je. te le répète, tout cela s'est fait sans mon aveu, et je
préfère braver les périls qui me menacent, à cette idée humiliante de te voir accepter un rôle indigne de toi... indigne aussi du nom que je t'ai
donné...
^ Et, cependant,— répliqua Jeanne avec énergie, — je le remplirai, ce rôle... ille faut... je le veux...
— Mais songe donc...
Jeanne interrompit sou mari en lui mettant doucement une de ses belles mains sur la bouche.
— Je ne songe à rien, — dit-elle, — à rien, si ce n'est à cette joie immense, à ce bonheur infini, de pouvoir me dire que je t'ai sauvé!
. — Ainsi, tu l'exiges?...
Je n'exige rien, mon ami... mais je te supplie, au nom de notre
amour que tu invoquais tout à l'heure, jeté supplie d'accepter mon humble et facile dévouement!... Est-ce qu'il n'est pas convenu entre nous que je suis ton bon ange?... Je veux l'être au moins une fois...
Mais n'auras-tu pas peur?... — insista Raoul.
— Peur! moi?... quand c'est pour toi que j'agirai?... oh I non, Raoul, je n'aurai pas peurl...
— Songe que, pour mieux abuser Philippe d'Orléans, l'appareil de révocation et tout l'ensemble de la fantasmagorie seront rendus, à dessein, aussi effrayants que possible...
— Que m'importe! Encore une fois, Raoul, je te le demande à genoux, ne cherche plus à me détourner d'une irrévocable résolution... Tu consens, n'est-ce pas?...
— Il le faut bien, puisque tu le veux.
— Merci, mon bien-aimé Raoul... merci cent fois!... et encore mille fois merci !... Quel sera le jour du début dans le monde fantastique de ta pauvre reine deSaba?...
— Ce jour est bien proche.
— Aujourd'hui, peut-être?
— Non. Demain.
— Où?
-^ Au Palais-Royal.
— A quelle heure ?
— A minuit.
— Devant une assemblée nombreuse ;
— Le Régent et deux ou trois personnes tout au plus.
— Qu'aurai-je à faire?
— Presque rien... d'ailleurs, demain, dans la journée, nous te ferons faire, de Thianges et moi, une répétition au Palais-Royal...
— Mais si l'on voit ma figure, il me semble que tout l'cllet de la scène du soir sera manqué...
— Le cas est prévu, et c'est sous un déguisement que nous t'introduirons dans le Palais-Royal...
— Aurai-je à parler?
— Quelques mots à dire... quelques réponses à faire, peut-être... et encore n'est-ce pas certain...
— Au Régent?
— Non, à moi, (jui t'interrogerai devant le Régent.
— M'adressera-l-il la parole, lui?
— Je ne le crois pas ; et, d'ailleurs, tu ne devras pas lui répondi'e. E.ifin, chère Jeanne, sois sans in(juiétude, ton rôle le seras tracé d'un bout à l'autre... la leçon le sera faite, et il est impossible, complètement impossible, que quoi que ce soit puisse te causer un embarras sérieux...
— Oh! je suis tranquille, mon Raoul... et puis, tandis que lu feras semblant d'invoquer les démons, je me recommanderai au bon Dieu...
i008 LES MYSTÈRES DU PALAIS-ROYAL
Et comme il verra que nos cœurs sont purs, et que c'est dans un noble but que nous jouons une comédie en apparence coupable, il nous pardonnera, il nous protégera, il nous soutiendra! Ne le crois-tu pas, mon Raoul?
— Si... si... je le crois, — répondit le jeune homme, en serrant de nouveau Jeanne dans ses bras, — mais je crois surtout que tu es un anffe 1