LHOMME AUX MOUSTACHES
Le lendemain, dans l'après-midi, M. de Thianges, parfaitement au fait de ce qu'il aurait à dire à Jeanne pour conserver dans toute cette affaire l'apparence d'initiative qui lui avait été prêtée par Raoul, vint prendre ce dernier et la jeune femme pour les conduire au Palais-Royal.
Il apportait un déguisement pour Jeanne, déguisement bizarre au plus haut degré, mais le seul qui fût éminemment propre à soustraire les traits de la blonde reine de Saba à toute investigation indiscrète.
C'était un costume complet de négrillon, veste écarlate bordée d'or, pantalon de satin blanc flottant, et s'attachant avec des anneaux d'or audessus des chevilles.
Une sorte de fez algérien, une perruque et un masque de cire, d'une incroyable perfection, complétèrent ce déguisement, qui métamorphosa Jeanne en un délicieux échantillon de la race guinéenne.
Malgré la gravité de la situation, la jeune femme ne put s'empêcher de rire beaucoup en se regardant, ainsi accoutrée, dans une glace qui, au lieu de lui envoyer les traits frais et blancs de son doux visage de jeune reine, réfléchissait le nez épaté, les lèvres lippues, et le teint plus que bistré de sa figure négrillonne.
La voiture de M. de Thianges, conduite par ce valet en qui il avait toute confiance et qu'il avait emmené dans l'expédition du Petit-Chastel, était dans la cour dont on avait refermé les portes.
Jacques, le fidèle Jacques, devait monter seul derrière le carrosse
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sur 1g strapontin habituellement occupé par deux ou trois grands laquais.
Raoul jeta un manteau sur les épaules de Jeanne, afin de cacher son costume aux couleurs éclatantes, et nos trois personnages quittèrent l'appartement du premier étage et prirent place dans le carrosse qui les attendait.
Jeanne et le marquis de Thianges s'installèrent dans le fond, et Raoul s'assit en face d'eux.
Les portes de la cour furent alors ouvertes, et le valet qui servait de cocher rendit la main à ses chevaux.
Au moment 011 le carrosse venait de tournera droite dans la rue, un homme, qui semblait aposté pour faire le guet, car depuis de longues heures il allait et venait devant l'hôtel comme une sentinelle devant sa guérite, s'élança hardiment sur le marchepied et plongea sa tète avec une rare impudence dans l'intérieur du carrosse.
Cet homme était très grand, très maigre, très pâle ; il avait de longues moustaches noires, et portait sur l'œil droit un large bandeau qui cachait une bonne partie de son visage. Il sentait le vin et le tabac.
Jeanne, à la vue do cette figure extraordinaire dont l'apparition était si peu attendue, no put retenir une exclamation de surprise et de frayeur.
M. de Thianges mit la main sur la garde de son épée.
Raoul prit l'homme au collet pour le repousser.
Mais il n'en eut pas le temps.
Sans doute l'inconnu aux moustaches noires avait vu tout ce qu'il lui importait de voir, car il fit un brusque mouvement de retraite et se prépara à sauter sur le pavé, au risque de se rompre les os, car les chevaux allaient comme le vent.
— Ah! c'est toi, gredin!! — cria Jacques, — c'est encore toi! Et s'adressant au cocher, il ajouta :
— Breton, coupe-lui la figure à coups de fouet!...
Breton ne se fit pas répéter deux fois cette injonction, il décocha à l'intrus, en plein visage, un coup si rude et si bien appliqué que la lanière traça sur la joue un sillon bleuâtre et que quelques gouttes de sang jaillirent.
Presque aveuglé et tout étourdi, l'homme aux moustaches lâcha le rebord de la portière, puis, de la hauteur du marchepied, roula comme une masse sur le pavé.
Les roues du carrosse passèrent à quelques lignes à peine de ses jambes, sans le toucher.
Breton et Jacques crurent d'abord qu'il s'était tué raide, mais sans
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doute il était de la nature des chats qui tombent sans se faire le moindre mal.
Son immobilité dura tout au plus une ou deux secondes, il se releva clopin-clopant et il s'éloigna en grinçant des dents, après avoir montré le poing au carrosse qui s'éloignait.
— Qu'est-ce donc que cet homme, et que voulait-il? — demanda le marquis de Thianges à Raoul.
— J'imagine que c'est un fou... — répondit ce dernier, — Pétrangeté de sa conduite semblerait le prouver...
— Il était affreux! — murmura Jeanne ; — mais j'ai peur que vous ne l'ayez repoussé un peu brutalement et qu'il ne se soit fait mal en tombant...
M. de Thianges mit la tête à la portière et regarda en arrière.
— Soyez sans crainte, madame, — • dit-il, voilà qu'il' s'en va comme si de rien n'était... Ah! le drôle se retourne et me montre le poing... J'ai fort envie de descendre, de courir après lui et de le châtier!...
— N'en faites rien, monsieur le marquis, je vous en prie, — répliqua Jeanne; — l'action de cet homme était inconvenante, c'est vrai; mais, enfin, il ne nous a ni insultés ni menacés, et d'ailleurs il est assez puni...
M, de Thianges s'inclina en signe d'adhésion et parla d'autre chose.
Quant à Raoul, il restait muet, absorbé, et une ride profonde se creusait entre ses sourcils.
Il avait reconnu Mathias Auber, MaLhias le Lynx, Mathias l'espion, et il se demandait si l'étrange démarche de cet homme n'était pas un présage funesto, l'annonce et l'avant-coureur de quelque imminente catastrophe.
Le carrosse arriva au Palais-Royal.
Kos trois personnages descendirent, et le marquis s'engagea avec le faux négrillon dans l'escalier qui conduisait à l'appartement mis par Son Altesse Royale à la disposition de Raoul.
Ce dernier restait en arrière pour échanger quelques paroles avec Jacques.
— Pourquoi, — lui demanda-il, — • as-tu crié à cet homme, au moment où il était debout sur le marchepied :
— • Ah\ c'est encore toi, gredin!...
— Je lui ai crié cela, monsieur le chevalier, parce qu'en effet c'est un gredin... répondit Jacques.
— Comment le sais-tu? Tu le connais donc?
— Je l'ai vu aujourd'hui pour la première fois...
— Eh bien, alors?...
— Mais ça m'a suffi pour le juger... Monsieur le chevalier a-t-il remar(]u6 que ce misérahle avait un bandeau noir sur son vilain visage?...
— Oui.
— Eh bien, sous ce bandeau, il porte de mes marques, et, s'il plaît à Dieu, il les portera longtemps.
— Vous vous êtes donc battus?...
— C'est-à-dire, je l'ai battu.
— Que t'avait-il fait!
— Il m'avait insulté.
— Comment?,..
— En venant me faire des questions sur monsieur le chevalier, et en m'offrantde l'argent si je voulais lui répondre...
— Et tu n'as pas répondu?...
— J'ai répondu en lui appliquant sur la joue les cinq ongles de mu ■griffe droite... et c'était ce que sa proposition méritait.
— C'est bien, Jacques, et je n'attendais pas moins de toi...
— Monsieur le chevalier est trop bon, car, si j'avais répondu, j'aurais été plus canaille que ce gredin-là!...
— Et, dis-moi, Jacques, que voulait-il savoir?...
— Beaucoup de choses, et de choses plus impertinentes les unes que les autres...
— Ne pourrais-tu préciser?.,.
— Ce qui semblait le préoccuper tout particulièrement, c'étaient les deux mariages do monsieur le chevalier... Il ne cessait de me parler de la première et de la seconde M'"" (^^ La Tremblaye,., Il tenait surtout à savoir quand et comment laprem. re était morte, et quand et oti monsieur le chevalier avait épousé la seconde.
— Ecoute-moi, Jacques, — fit Raoul...
— Je suis tout oreilles, monsieur le chevalier.
— Tu m'as dit souvent que si je te donnais un ordre, quel qu'il fût^ et quand bien même il entraînerait pour toi péril de mort, tu n'hésiterais pas à roxérulcr...
— J'ai dit cela, monsieur le chevalier... et je le répète..,
— Et tu es toujours dans les mêmes dispositions?
— Toujours, et pour toujours...
— Eh bien, retiens l'ordre que je vais te donner...
— AhJ — s'écria Jacques, — la mémoire est bonne!...
— Mais d'abord, dis-moi, si tu rencontres jamais l'homme de ce matin et de tout à l'heure, le reconnaîtras-tu?...
— Fût-ce dans dix ans, fût-ce dans vingt ans, et fût-il déguisj jusqu'aux dents, je le reconnaîtrais...
— Tu en es sûr?...
— J'en suis sûr.
— Eh bien, souviens-toi que cet homme est un venimeux reptile souviens-toi que, le jour où tu le rencontreras, je te donne l'ordre de le tuer comme on tue un chien enragé ou un dangereux serpent...
Jacques frappa son front.
— Monsieur le chevalier, — dit-il, — c'est gravé là!...
— Tu m'obéiras?...
— Oui, pardieu!... et si j'avais su ça tantôt quand ce bandit a voulu m'acheter, j'aurais obéi d'avance à monsieur le chevalier... mais je ne savais pas... Eniin, maintenant que j'ai la permission d'agir, je demande au bon Dieu de m'cnvoyer le plus vite possible une bonne occasion... Je brûlerai la cervelle au quidam d'un coup de pistolet, ou je l'embrocherai d'un coup d'épée, et il n'aura pas seulement le temps de réciter l'oraison' dominicale...
— Surtout, ne va pas te battre avec lui! tue-le sans dire gare!...
— Monsieur le chevalier m'a parlé d'un chien enragé et d'un serpent venimeux... c'est compris...
— Bien! — Maintenant, mon bon Jacques, je n'ai plus besoin de toi avant l'heure indiquée... Ya où tu voudras...
Jacques s'éloigna.
Raoul monta, pensif, l'escalier que le marquis de Thianges et le négrillon avaient franchi un instant auparavant.
— Mathias Auber m'espionne, — se disait-il à lui-même, — c'est incontestable... Mais qui paye cet espionnage?... Dans quel but... dans quel intérêt l'a-t-on commandé?... Mathias Auber est bien habile et bien dangereux!... Que sait-il? Qu'a-t-il découvert? Qu'a-t-il appris?... Pourquoi ces questions étranges sur mes deux mariages?... sur mes deux femmes?... Qui donc fouille ainsi dans ma vie?... Il me semble que l'orage s'apprête, il me semble que la foudre va gronder contre moi... Eh bien, viennent le tonnerre et la tempête!... je lutterai! !.,.
11 trouva Malliias Auber parlementant avec le suisse. (P. 1076.)