‹ Les mystères du Palais-RoyalChapitre 164 sur 183 · LE SALON DE LA NUIT. — ANTONIA VERDI · texte numérisé non relu

LE SALON DE LA NUIT. — ANTONIA VERDI

Tout en formulant dans son esprit ce monologue désordonné, Raoul avait achevé de gravir l'escalier, il avait suivi une galerie assez longue, et il frappait d'une façon particulière à une porte qui s'était déjà refermée sur le marquis de ïhianges et sur Jeanne.

UV. 135. — LES MYSTÈRES DU PALAIS-ROYAL. — XAVIER DB SIONTKPIN. — ÉD. J. ROUFP ET C'^ LIV. 135.

1U74- LES MYSTEliES DU PAEAIS-HOV'AL

Cette porte s'ouvrit, et Raoul pénétra dans l'appartement et bientôt dans la pièce même où devaient avoir lieu les scènes mystérieuses de la nuit suivante.

Cette pièce était vaste et sa décoration offrait un style grandiose et sévère qui ne rappelait en aucune façon les luxueuses et éblouissantes frivolités des autres parties du Palais-Royal.

Le plafond, en forme de coupole et peint à fresque, représentait le Triomphe de la Nuit.

Quatre tableaux, dus au pinceau de l'immortel Le Sueur, et malheureusement détruits pendant les plus mauvais jours de la Révolution, étaient l'admirable mise en scène de quatre épisodes de l'histoire de Proserpine aux enfers.

Les embrasures profondes des quatre fenêtres étaient masquées par de splendides rideaux de tapisserie des Gobelins, qui, tombant devant ces fenêtres en plis lourds et droits, pouvaient, même en plein jour, créer dans ce salon (qu'on nommait au Palais-Royal le Saloji de la Nuit) une obscurité complète.

Par les soins de Raoul et du marquis de ïhianges, la tapisserie de la reine de Saba avait été, non pas tendue, mais suspendue de manière à couper un des angles de la pièce et à le métamorphoser en une sorte de cabinet triangulaire, renfermant une porte de sortie.

Le bas de la tapisserie s'appuyait sur une sorte d'estrade haute d'environ trois pieds.

Une balustrade mobile divisait le salon en deux parties, la première destinée à Philippe d'Orléans et aux autres spectateurs, la seconde aux acteurs de la comédie magique.

Du reste, ces acteurs ne devaient être qu'au nombre de deux: Raoul et la reine de Saba.

La Ballvis de la tapisserie portait un magnifique costume d'une richesse écrasante, moitié drap d'or et moitié brocart, tout constellé de pierreries, et rappelant d'une façon frappante ces miraculeux ajustements que Paul Veronèse aimait à draper sur les blanches épaules des femmes de ses tableaux.

Un turban oriental de satin blanc lamé d'or, sur lequel une agrafe de diamants attachait une aigrette blanche, complétait ce costume.

Un costume identiquement pareil avait été exécuté, en trois jours, par les ordres de Raoul.

Jeanne, à qui son mari servit de femme de chambre dans le cabinet triangulaire, échangea son déguisement de négrillon contre cette parure jbiblique, et quand ce nouveau travestissement fut complet, quand la

reine de Saba vivante se plaça à côté de sa muette reproduction, Raoul et le marquis de Thiauges ne purent retenir un cri d'admiration et d'étonnement, non seulement à. cause de la surhumaine beauté de la jeune femme, mais encore parce qu'il était impossible, à l'œil le plus attentif, de distinguer la copie de l'original.

Alors commença la répétition.

Nous nous abstiendrons d'y faire assister nos lecteurs, par celte raison bien simple et dont tous ceux qui se sont occupés d'art dramatique apprécieront la justesse, par celte raison, disons-nous, que, pour quiconque a été témoin de la répétition générale d'une pièce, la première représentation de cette pièce perd la plus grande partie de son intérêt.

Nous allons donc abandonner à eux-mêmes le marquis de Thianges, Raoul et Jeanne, et nous ne les retrouverons plus qu'à minuit, l'heure sombre et solennelle des évocations et des fantômes.

Transporlons-nous, si vous le voulez bien, ce même jour et vers dix heures du soir, dans ce petit hôtel de la rue de la Cerisaie, donné par Philippe d'Orléans à la belle magicienne Antonia Verdi.

Pénétrons dans un délicieux boudoir, tendu de satin de Chine illustré de llcurs invraisemblables et de fabuleux oiseaux et nous nous trouverons en face d'Antonia Verdi elle-même, assise, ou plutôt couchée sur un so/a recouvert en étoffe pareille à celle de la tenture.

Antonia Verdi était une femme excessivement jolie, mais pour celui qui, sur sa réputation d'habile magicienne, se serait attendu à voir une beauté sévère et même un peu sinistre, la déception aura élé complète.

Antonia Verdi était plutôt petite que grande, admirablement bien faite, mignonne dans ses formes gracieusement arrondies. — Il y avait en elle quelque chose de la câlinerie coquette et provoquante d'une jeune chatte.

Son visage était un peu plein... ses yeux très grands, très noirs, très expressifs et fendus en amandes... son nez mcrv<'illeusement joli et correct... ses lèvres rouges, ses dents éclatantes... son teint bruni comme celui des belles filles de Florence ou de Naples.

Elle avait de magnifiques cheveux d'un noir velouté...

Elle les portait sans poudre et divisés en deux nattes longues et épaisses qui, lorsqu'elle ne les roulait pas autour de sa tête pour s'en faire un diadème splendide, tombaient jusqu'à ses talons.

Au moment oii nous venons d'entrer dans le boudoir d'Antonia Verdi, la physionomie de cette séduisante femme exprimait la plus vive impatience.

Elle tenait une de ses nattes, et avec le bout de celte natte, elle

fouettait vivement et machinalement le haut de son épaule ronde et rose, que son peignoir, un peu défait, laissait à découvert.

Dix heures sonnaient à la pendule de porcelaine de Saxe, placée sur la cheminée du boudoir.

Antonia se souleva et frappa sur un timbre.

Jean Carré, notre ancienne connaissance, accourut.

— Eh bien! — lui demannda la jeune femme, — rien encore?

— Non, madame.

— Mais c'est incroyable ! — s'écria Antonia.

— Inimaginable!... — appuya le valet.

— Cependant, c'est bien aujourd'hui qu'il devait venir , n'est-ce pas?

— Oui, madame, c'est bien aujourd'hui, aujourd'hui samedi; il m'avait promis de la façon la plus positive de ne pas manquer...

— Et vous prétendez que l'on peut compter ordinairement sur la parole de cet homme?...

— Ah! madame, je le crois bien! Mathias Auber est exact autant qu'il est habile... Ce n'est pas d'hier que je le connais... D'ailleurs, son intérêt même lui fait une loi de l'exactitude, puisqu'il doit toucher ici de grosses sommes...

— Mais alors comment expliquer ce retard?

— Je ne l'explique pas, madame, et je m'en étonne... Il faut qu'il soit arrivé quelque chose à Mathias Auber.

— Mais que peut-il lui être arrivé?... — s'écria Antonia Yerdi.

— Qui le sait?... le métier d'espion est parfois dangereux... Si Madame le désire, je puis aller m'informer dans l'endroit oii Mathias Auber passe ordinairement ses soirées...

— Oui, allez, — répéta Antonia.

Jean Carré fit la grimace.

Il n'avait formulé l'offre qui précède que parce qu'il pensait qu' Antonia la refuserait, et l'on sait qu'il ne devait avoir aucune sympathie pour le cabaret de Mars et Vé?iiis.

Cependant il se préparait à obéir.

Au moment où il allait sortir du boudoir, un coup de cloche brusque et strident retentit à la porte de l'hôtel.

— C'est peut-être lui... — dit Antonia en tressaillant.

— Certainement, ce doit être lui! — répétale valet.

— Allez vous en assurer, et, si c'est en effet l'homme que j'attends amenez-le ici sans perdre une minute.

Jean Carré descendit rapidement et il trouva Mathias Auber. car

c'était bien lui, parlementant avec \e suisse, qui, sur le vu de sa mauvaise mine, ne voulait point le laisser entrer.

Hâtons-nous d'ajouter que ce fonctionnaire était excusable, car Ma- Ihias Auber, toujours fort laid comme on sait, offrait ce soir-là un aspect véritablement hideux.

Le bandeau noir donti'nous avons déjà parlé lui couvrait plus que jamais une partie du visage, et, en outre, la trace du coup de fouet de Breton formait sur la moitié visible de sa figure un large sillon d'un violet sombre.

— Ah! mon Dieu! mon pauvre Mathias, — s'écria Jean Carré en reculant presque de surprise, — comme te voilà fait !...

— Je ne suis pas beau, n'est-ce pas?... — répliqua le Lynx avec un sourire amer,

— Franchement ! quoiqu'on affirme que le petit Cupidon porte un bandeau, le tien ne te donne aucune ressemblance avec le fils de jlmo Yénus... Qui diable t'a donc arrangé de cette façon-là?...

— Qui? eh ! pardieu ! le valet du chevalier Raoul de La Trembîaye !. ..

— Et sous quel prétexte?

— Sous prétexte que je lui offrais de l'argent pour répondre à quelques questions...

— Voilà un drôle bien mal élevé, et qui me paraît avoir la main terriblement leste . . .

— C'est un compte à régler entre nous deux... Je me vengerai du valet, et j'espcre bien que ta maîtresse me vengera du maîlre 1...

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