LE RAPPORT
— Tu apportes donc des renseignements? — demanda Jean Carré.
— Ah je crois bien que j'en apporte!...
— Et de bons?
— D'assez curieux, je te jure !... La plus mortelle ennemie du chevalier de La Trembîaye ne pourrait souhaiter quelque chose de mieux et de plus complet.
— Pourquoi viens-tu si tard?... Madame t'attend depuis le milieu de la journée, est elle et à moitié folle d'impatience!...
— Je n'ai pas pu venir plus tôt, et j'ai bien cru que je ne viendrais pas du tout... On m'a jeté depuis le marchepied d'un carrosse sur le pavé! Je devais me Lucr cent fois pour une !... Je me suis relevé et j'ai cru que ce ne serait absolument rien ; mais, au bout d'une heure, j'étais roide €tjene pouvais plus remuer ni pieds ni pattes... Il m'a fallu me faire frictionner pendant plus de deux heures. Ah! ta maîtresse ne pourra se plaindre de moi... j'ai crânement gagné mon argent !...
Le colloque qui précède avait lieu dans le vestibule durez-de-chaussée, au pied de l'escalier qui conduisait au premier étage.
Le bruit d'un timbre, sur lequel on frappait violemment etàplusieurs reprises, parvint aux deux interlocuteurs.
— Allons, bon! — murmura Jean Carré, — voilà madame qui est €n train de se mettre en colère!... Si ça ne fait pas pitié!... Ma parole d'honneur!... Ces maîtres se figurent que nous sommes créés et mis au monde pour les servir !... Parce qu'ils nous payent!... Voyez un peu la belle raison!...
Le timbre résonna de nouveau.
— Montons... — dit le valet.
Un instant après il ouvrait la porte du boudoir, et il s'effaçait pour laisser passer l'espion, en disant :
— Voici la personne que madame attend...
L'impatience nerveuse d'Antonia Verdi tomba comme par enchantement.
Elle oublia ses longues heures de fiévreuse attente, et, sans même interroger Mathias Auber sur les causes de son retard, ainsi que venait de le faire Jean Carré, elle lui dit :
— Ainsi, c'est vous qui devez me renseigner sur le compte du chevalier de La Tremblay e?...
— C'est moi-même, madame, — répondit le Lynx, ébloui par la beauté de la jeune femme.
— Que savez-vous?
— Beaucoup de choses...
— Parlez vite ! . . . *
flathias Auber tira de sa poche un rouleau de papier
— Qu'est-ce que cela? — demanda Antonia.
— Cela, madame, c'est le résultat de mes soins et de mes labeurs... Puis, se servant d'i\ne phrase qui, sans doute, était stéréotypée dans
son esprit et sur ses lèvres, car nous l'avons entendu employer déjà cette phrase dans une circonstance identiquement semblable, il ajouta :
— Je suis un homme de conscience, madame, et j'ai voulu agir grandement. J'ai donc fait mettre au net et rédiger mes notes par un de mes amis, écrivain public du plus rare mérite, et qui pourrait bien, un jour ou l'autre, entrer à l'Académie... Ça m'a coûté deux louis, ni plus ni moins, mais c'est un bien joli travail... Du reste, madame va en juger par elle-même.
Il déploya son rouleau et il demanda •,
— Madame veut-elle que je lise.'
— Oui, — répondit Antonia.
Mathias Auber commença ainsi :
« Rapport présenté à la signora Antonia Verdi, au sujet de M. le chevalier Raoul de la T remblaye, par son très humble serviteur, Mathias Auber, suimominé le Lynx.
« Le chevaUer Raoul de La Tremblaye appartient, du moins c'est une croyance généralement accréditée, à une très antique et très noble famille de la province de Picardie. Nous devons du reste, jusqu'à nouvel ordre, nous en rapporter au bruit public, car le temps manquait pour aller aux informations dans le pays même, qui est le berceau de la famille.
« D'ailleurs cette recherche, qui n'était point ordonnée à Mathias Auber, n'aurait sans doute produit que des résuUals complètement insignifiants.
« Le chevalier de La Tremblaye, venu à Paris en compagnie d'un seul valet nommé Jacques, son compatriote, valet qui pousse le dévouement àson maître jusqu'au plus absurde fanatisme, avécu, pendant de lon^-ues années, d'une vie de hasards et d'aventures, jouant gros jeu, gagnant parfois des sommes immenses, parfois se trouvant sans un sou et réduit aux expédients.
« On suppose, mais sans cependant pouvoir l'affirmer d'une façon absolue, que, dans ces moments de dure nécessité, le chevalier dut avoir souvent recours, pour se procurer de l'argent, à des moyens au moins douteux, car il eut pour maîtresse une très belle fille qui s'appdait Émeraude, et qui faisait partie d'une association de bandits parfaitement organisée.
« Il paraît inutile d^insister sur ces faits, qui remontent à une époque déjà reculée.
« Divers hasards, également trop longs à expliquer, du moins par écrit, mais sur lesquels Mathias Auber esta même de donner de vive voix des détails, si la signora Antonia Verdi le désire, mirent le chevalier de
1080 LES MYSTÈRES DU P ÂLAIS-RO YAL
La Tremblayo en rapport d'affaires avec un vieux juif, énormément riche et immensément rapace, qui prêtait sur gages et faisait une foule d'autres métiers fort lucratifs.
« Ezéchiel Nathan, tel était le nom du juif en question, avait une fille belle comme les anges.
« Le chevalier de La Tremblaye et Déborah, la fille du juif, se virent et s'aimèrent. Le chevalier, soit que son amour lui fit oublier sa noblesse, soit que les fabuleuses richesses du vieux juif lui parussent une compensation plus que suffisante à une mésalliance, demanda la main de la belle Déborah, et l'obtint.
« Mais, voici qu'au moment où l'union des deux amoureux allait être célébrée, la fille du juif tomba malade, d'une maladie très extraordinaire et mourut.
« Déborah avait une amie intime.
« Cette amie, fille d'une vieille sorcière, tireuse de cartes et diseuse de bonne aventure, connue dans Paris sous l'appellation de la mère Moloch^ portait deux noms aussi étranges l'un que l'autre. On la nommait tantôt Hébé, tantôt la Fille du Diable... »
Au moment oii Mathias Auber en arrivait à cet endroit de son rapport, Antonia Verdi changea de position sur son sofa, l'expression de sa physionomie s'assombrit, une ride légère se creusa entre ses sourcils. Mais elle n'interrompit pas le lecteur, et son attention parut redoubler.
Mathias Auber continua :
(( Cette fille du diable, — dit-il, — était une femme très jolie et une très rusée commèr.e.
« Après avoir promené, à ce qu'il paraît, dans tous les pays du monde, sa jeunesse extrêmement accidentée, elle trouva fort à propos de consoler le chevalier Raoul de la perte de sa fiancée, et elle y parvint sans trop de peine. Au bout de deux ou trois mois, un peu plus ou un peu moins, elle était devenue légitimement M""^ de La Tremblaye.
« Il n'a pas été possible de savoir d'une façon précise ce qui se passa dans ce ménage, mais on est en droit de conjecturer que la paix n'y régna pas longtemps, puisque M""" de La Tremblaye disparut un beau matin, et que, depuis lors, ni son mari, ni personne, n'a pu venir à bout de savoir ce qu'elle était devenue... \
« Il convient de placer après cette disparition un assez long intervalle pendant lequel il ne se passa rien qui paraisse digne d'attirer Fat ,
si ce n'est cependant un voyage du chevalier, voyage entrepris dans un but mystérieux, à la tête d'une douzaine de bandits recrutés dans les plus mauvais endroits de Paris. '
Cotte toilette aclievée, elle attacha sur sou visage un demi-uiasque eu velours. (P. 10S8.)
LIV. 136. — XAVIER DE MO.NTÉPIM. -- LES MYSTÈRES DU PALAIS-BOYAU — ÉD. J. ROCFF ET C'". LIV. 156.
« Le hasard ayant permis que tous ces bandits, sans exception, eussent été roués vifs, ou pendus depuis lors pour diverses causes, il n'a point été possible de l'éunir les renseignements désirables,
« Quelque temps a[iirs ce voyage, le chevalier de La Tremblayc rolrauva cetlo Kmeraude qu'il avait perdu de vue pendant quelques ann es, et qui, toujours aussi jolie que par le passé, s'était fait une grande et bizarre position.
(( Emeraude était devenue reine...»
Pour la première fois, en ce moment, Antonia Verdi interrompit la lecture de Mathias Auber.
— Reine! — s'écria-t-elle avec surprise, — que voulez-vous dire?...
— Si madame veut bien me permettre de continuer, — dit l'espion, — la suite de mon rapport lui donnera de la façon la plus complètement satisfaisante l'explication qu'elle désire...
— Allez donc! — répondit la jeune femme. Et Mathias Auber reprit :
« Oui, Emeraude était reine, reine absolue, non plus comme jadis, d'une petite troupe de filous, mais bien dune association organisée sur une immense échelle, pour la fahricalic-n et l'émission de la fausse monnaie...
« Un vieux château, situé à quelques lieues au delà de Saint-Germain et nommé le Château des Fantômes, ou le Château Maudit, ou le Château des Spectres, servait de quartier général à l'association, et ses prodigieux souterrains renfermaient et renferment encoi'e le plus complet matériel de fonrneaux, de creusets, de balanciers, etc., que le monarque d'un grand royaume ait jamais pu rassembler dans son hôtel des monnaies... »
— Et vous dites, — demanda Antonia Verdi en interrompant à.\ nouveau Mathias Auber, — et vous dites que ce matériel existe encore?...
— Oui, madame.
— Mais, alors, la fabrication de la fausse monnaie continue?
— Certes ! . . .
— Comment savez-vous tout cela?
Mathias Auber s'inclina.
— J'ai eu l'honneur — répondit-il ensuite, — j'ai eu l'honneur de faire partie, pendant quelque temps, de la bande honorable des faux monnayeurs du Château des Fantômes.
Cette raison était péremptoire.
Antonia Verdi s'en contenta, et ne put même s'empêcher de sourire légèrement.
Mathias Auber reprit sa lecture.
« — La reine Emeraude, — continua-t-il, — était, à ce qu'il paraît, passionnément éprise du chevalier de La Trenblaye. Elle le lui prouva en lui révélant les secrets de la mystérieuse association et en le mettant à la tète des hommes hardis et prêts à tout qui la composaient. A partir de cet instant, l'existence du chevalier changea, il disposait de richesses incalculables qui firent de lui un personnage d'une grande importance. Il étonna et il éblouit Paris par son luxe, il se fit l'ami et le compagnon d'une foule de seigneurs fort bien en cour, parmi lesquels il convient de citer en première ligne le marquis de Thianges, devenu l'inséparable du chevalier de La Tremblay e.
« C'est par le marquis de Thianges qu'il fut présenté à Son Altesse Royale le Régent, qui l'accueillit fort bien.
« M. de La Trembiaye sut métamorphoser la bienfaisance du Régent en un patronage très sérieux, en une protection très réelle. Il flatta les goûts de Philippe d'Orléans pour les sciences occultes, il se fit passer pour un adepte, pour un initié; enfin, il établit sa faveur sur des bases solides.
« On prétend môme, mais il est impo^ssible d'appuyer ces méchants bruits sur aucune preuve, on prétend même que le Régent n'ignore point quelle est l'origine des pièces d'or fausses qui inondent Paris et la P'rance, et que, soit qu'il retire des avantages de cette fausse monnaie, soit pour tout autre motif qu'on ignore, il ferme les yeux,
« Emeraude mourut.
« M. de La Trembiaye se consola de cette nouvelle perte par de nombreux succès auprès des belles dames de la cour et des belles filles de l'Opéra.
« Un jour, ou plutôt une nuit, le chevalier et son valet Jacques revenaient en poste du Château des Fantômes; un accident arriva à l'attelage, non loin de la machine de Marly ; le carrosse fut brisé et M. de La Trembiaye, évanoui et à moitié mort, reçut l'hospitalité dans une sorte de gentilhommière appelée le Petit-Chastel, et habitée par une dame de Chambard et par sa fille Jeanne.
f( Cette Jeanne était extrêmement jolie.
« Le chevalier, aussitôt qu'il fut revenu à lui-même et à peu près guéri, s'en éprit éperdument.
«Tandis qu'il était dans cette maison, la mère de la jeune fille fut assassinée; on n'a jamais su par qui ni comment.
«On allait arrêter le chevalier, comme étant vraisemblablement l'auteur de ce meurtre, mais il se tira d'all'aire en montrant une sorte de
sauf-conduit, émanant de Philippe d'Orléans, signé de son seing et scellé de son sceau, et défendant à qui que ce fût, et pour quelque motif que ce pût être, d'inquiéter le chevalier de La Tremblaye.
« Tous ces détails, ainsi que la plus grande partie de ceux qui suivent sont, dus à une brave paysanne du nom de Claudine, habitant avec son mari une maisonnette située non loin du Petit-Chastel.
« La mère une fois morte et enterrée, le chevalier continua à idolâtrer la fille, qu'il appelait sa reine bien-aimée, non point en souvenir de la pauvre reine Emeraude, mais à cause de sa ressemblance accidentelle et prodigieuse avec la principale figure d'une tapisserie âgée de trois ou quatre cents ans, qui représentait la reine de Saba et qui se trouvait dans une salle basse du Petit-Chastel.
« La signora Antonia Verdi est priée de ne point perdre de vue cette tapisserie, de laquelle il sera fortement question tout à l'heure.
« Le chevalier de La Tremblaye ht de ses deniers l'acquisition du Petit-Chastel, lequel allait être vendu pour payer les créanciers de la défunte M"" de Chambard, et, immédiatement après, il amena la jeune fille Paris, et l'y installa dans le plus mystérieux de ses logis. 11 en a plusieurs, à dont le détail sera donné à la signora Antonia Verdi par une note spéciale.
<( Trois ou quatre jours après l'arrivée des deux amoureux, le chevalier de La Tremblaye épousa Jeanne de Chambard. »
En ce moment Antonia Verdi lit un brusque haut-de-corps.
— Comment, — s'écria-t-elle, — il l'épousa. Ah çà! mais avait-il la preuve que sa première femme était morte?... Ou bien est-ce donc que, dans ce royaume de France, la polygamie n'est plus un cas pendable comme du temps de Molière?
— Sans me départir du profond respect que je dois à la signora,
dit Malhias Auber, — j'aurai l'honneur de lui faire observer, comme tout à riieure, que le ra[»port répond d'une façon complète et satisfaisante à la question qu'elle veut bien m'adresser.. .
Antonia Verdi se mordit les lèvres et fit un signe de tète qui voulait clairement dire : « Continuez ! ... »
Mathias Auber profita de la permission, et reprit sa lecture en ces termes :
« Et quand nous affirmons que le chevalier de La Tremblaye épousait Jeanne de Chambard, nous ne sommes pas tout à fait dans la vérité. Il convient de dire qu'il faisait semblant de l'épouser, car le mariage avait eu lieu dans la chapelle de l'hôtel du marquis de Thianges, et c'est le
marquis lui-même, admirablement grimé et portant le costume sacerdotal, qui donna aux deux époux une bénédiction de comédie, dont la jeune femme fut complètement dupo... si bien qu'aujourd'hui elle se croit la femme légitime de celui dont elle n'est en réalité que la concubine... »
Un sourire de triomphe vint aux lèvres d'Antonia Verdi, tandis que Mathias Aubor continuait :
« Peu de temps après ce simulacre de mariage, le chevalier de La Tremblay e, se trouvant dans une maison de jeu de la rue Saint-Honoré, se prit de querelle aveô un g-entilhomme fort bien en cour, le vicomte d'Aubigny; un duel s'ensuivit, et, dans ce duel, le vicomte fut dangereusement blessé.
« Quinze jours ou trois semaines après ce duel, M™^ de La Tremblaye, ou, pour lui donner son seul et véritable nom, Jeanne de Chambard, sachant que le chevalier avait fait prendre des renseignements sur le compte de la signora i\.ntonia Verdi par un homme habile... »
— Ahl — s'écria Antonia — le chevalier s'inquiétait de moi?...
— Oui, madame.
— Il m'a fait espionner?
— Oui, madame,
— Par un homme habile?
— Extrêmement habile.
— Et quel était cet homme?...
Mathias Auber, après s'être incliné respectueusement, répondit avec une parfaite assurance :
— C'était moi.
— Très bien! — dit Antonia, en se mordant de nouveau les lèvres, — et qu'avez-vous appris sur mon compte au chevalier de La Tremblaye?
— Oh! fort peu de chose...
Et Mathias Auber analysa en quelques mots le rapport présenté par lui à Raoul.
Ensuite il reprit sa lecture interrompue:
« Jeanne de Chambard, sachant que le chevalier avait fait prendre des renseignements sur la signora Antonia Verdi par un homme habile, fut saisie d'un accès de jalousie, sortit furtivement de chez elle et vint au logis de la signora...
« Ici l'on passe sans s'arrêter sur des circonstances connues de la signora.
I « C'est pendant que Jeanne de Chambard revenait de l'hôtel de Lyon, qu'elle fût insultée par le vicomte d'Aubigny qui paya de sa vie cette tentative d'enlèvement... »
— Est-ce par le chevalier que le vicomte fut tué? — demanda Antonia à Mathias Auber.
— Non, madame.
— Par qui donc?
— Malgré toutes mes recherches, il me fut impossible de le découvrir, — répondit Mathias Auber.
Puis il continua :
« Sur ces entrefaites, le marquis de ïhianges prévint M. de laTremblaye que la faveur de la sig-nora Verdi allait croissant au Palais-Royal, tandis que la bienveillance du Régent à son endroit se refroidissait rapidement. Il ajouta qu'il fallait reconquérir par quelque coup hardi le crédit chancelant.
« La signora Antonia Verdi étonnait et captivait le Régent par ses diableries. Il fallait opposer à son diable diable et demi et imaginer quelque chose de plus surprenant que ce qu'elle imaginait elle-même,
« Le marquis et le chevalier trouvèrent sans doute ce qu'ils cherchaient.
« Tous deux soupaient au Palais-Royal, il y a cinq jours, et à ce souper, M. de La Tremblaye parlait d'une tapisserie merveilleuse qu'il possédait, tapisserie représentant la reine de Saba offrant des présents au roi Salomon, et dont, à son ordre, les personnages devenaient vivants.
« Il y a trois jours, le marquis et le chevalier, accompagnés de deux valets, allaient au Petit-Ghastel, en rapportaient la tapisserie en question et l'envoyaient au Régent.
« Aujourd'hui, M. de Thianges, M. de la Tremblaye et Jeanne de Chambard, cette dernière déguisée en négrillon, arrivaient au Palais-Royal, où ils sont encore.
u Enfin, c'est ce soir, à minuit, que le chevalier doit évoquer la reine (le Saba devant Son Altesse Royale Philippe d'Orléans, et lui montrer une figure animée et vivante à la place d'une figure de canevas et de laine... »
Le rapport finissait là.
Mathias Auber roula tranquillement son manuscrit et le présenta ii la jeiino femme en lui disant :
— J'ose espérer que la signora est contente du zèle et des lumitres de son 1res obéissant serviteur.
— Oui... oui..., — répondit vivement Antonia en quittant le soTa sur lequel elle était restée étendue jusqu'à ce moment, — je suis contente... très contente...
Et tout en parlant ainsi elle frappa sur le timbre que nous connaissons.
Jean Carré se présenta d'autant plus vite que, pendant tout le temps ! qu'avait duré la lecture du rapport, il était resté derrière la porte, l'oreille collée contre le panneau, écoutant avec une attention religieuse et soutenue.
— Emmenez cet homme, — lui dit Anionia en désignant Mathias Auber, — donnez-lui l'argent convenu et dix louis déplus... et, avant toutes choses, dites au cocher d'atteler mon carrosse... il faut que je sorte à l'instant même...
— 11 est près de minuit, madame, fît observer Jean Carré, — et je crois bien que le cocher doit être couché et endormi...
— Eh bien, qu'il se réveille... qu'il se lève... et surtout qu'il se hâte!... Allez!...
Tandis qu'on exécutait les ordres qu'Antonia venait de donner d'une façon si impérative et si précise, la jeune femme, quittantle peignoir blanc qu'elle portait, revêtait rapidement, et sans réclamer l'assistance d'une caméristc, un somptueux costume de cour.
Cette toilette achevée, elle attacha sur son visage un demi-masque de velours, et debout, frappant du pied avec une fiévreuse impatience et murmurant des paroles entrecoupées et inarticulées, elle attendit qu'on lui vînt annoncer que son carrosse était prêt.
Minuit sonnait au moment oii elle franchissait le marchepied.
— Où va madame? — demanda Jean Carré, qui s'apprêtait à suivre sa maîtresse en qualité de valet de pied.
— Au Palais-Royal, répondit Antonia Verdi ; — dites à Picard de brûler le pavé.
Le carrosse s'ébranla, et les deux chevaux l'emportèrent au trot le plus impétueux.
Au bout d'une heure et quelques minutes, ce même carrosse rentrait dans la cour de l'hôtel d'Antonia. La jeune femme en redescendait et regagnait sa chambre à coucher.
Elle était pâle, et ses traits contractés annonçaient clairement qu'elle venait d'avoir à subir quelque terrible contrariété, quelque déception inattendue.
C'est qu'en effet Antonia n'avait pu même parvenir à franchir le seuil des petits appartements du Palais-Royal.
Elle s'était vainement nommée, vainement elle s'était fait reconnaître de l'un des valets de chambre de service cette nuit-là.
Toutes ses tentatives avaient échoué en face d'une consigne donnée
Triomphe cette nuit chevalier delà Tremblaye, balbutia Antonia Verdi avec rage. (P. 1S39.)
par le Régent lui-même, et défendant d'admettre qui que ce fût et sous quelque prétexte qu'on se présentât.
— Triomphe cette nuit, chevalier de La Tremblaye, — balbutia Antonia Verdi avec rage, tandis qu'elle brisait les lacets de son corsage de brocart, — triomphe!... demain, j'aurai ma revanchel...
LIV. 137. — I.F.S MYSTKHES DU PALAIS-ROYAL. — XAVIER DE MONTÉPIN. — ÉD. J. nOLFK ET c'«. HV. 137