LA REINE DE SABA
Voyons maintenant ce qui se passait au Palais-Royal au moment où une inflexible consigne empochait Antonia Verdi de pénétrer jusqu'au Régent.
Tout était prêt pour la scène d'évocation ou plutôt pour le tour de passe-passe fantasmagorique dont Philippe d'Orléans devait être dupe.
Minuit allait sonner, et le Régent, prévenu par le chevalier, et accompagné du marquis de Thianges, de M™" de Parabère et de la belle Emilie, vint prendre place sur l'un des fauteuils placés en deçà de la barrière mobile dont nous avons déjà parlé.
Une lueur faible, douteuse, étrange, et à laquelle on ne pouvait attribuer une origine vraisemblable, car aucun flambeau n'était allumé, rendait les ténèbres visibles dans le Salon de la Nuit.
C'est à peine si cette lueur fantastique permettait de distinguer les contours des principaux personnages de la tapisserie magique.
L'aspect de cette, vaste pièce était lugubre comme un intérieur d'église mal éclairé, et les deux femmes qui se trouvaient avec le Régent se prirent à frissonner et n'apprécièrent que d'une façon extrêmement médiocre la faveur toute spéciale dont elles étaient l'objet. Elles ne dirent rien cependant, et elles s'assirent toutes tremblantes, et mal rassurées par le voisinage de Philippe et du marquis de Thianges.
Raoul tenait de la main droite la baguette traditionnelle, sans l'assistance de laquelle aucune sorcellerie un peu sérieuse ne saurait bien avoir lieu .
— Monseigneur, — • dit-il au Régent en s'approchant de lui, — oserai-je adresser une prière à Voire Altesse Royale?...
— Oui, pardieu! mon cher chevalier... — répondit Philippe d'Orléans. — De quoi s'agit-il?...
— De ceci : Je supplie Votre iVltesse de vouloir bien ne point oublier
le dénouement sinistre de l'une des anecdotes que j'eus l'honneur de raconter devant elle l'autre nuit.
— L'évocation de Turenne à Saint-Denis, n'est-ce pas?..,
— Oui, Monseigneur.
— Et la catastrophe arrivée au capitaine du régiment de Champagne?...
— (Vest précisément cela, Monseigneur.
— Ce qui veut dire que vous allez nous enfermer dans un cercle cabalistique?...
— Il le faut, IMonseigneur.
— Et que, sous peine de mort, nous n'en devons point sortir?... Raoul s'inclina d'une façon affirmative.
Le Rég"ent reprit :
— Tracez votre cercle, mon cher chevalier, et comptez sur notre entière docilité et sur notre parfaite fermeté d'âme... Nous n'aurons d'ailleurs pas grand mérite à rester maître de nous, car l'apparition d'une jolie femme, fût-elle morte depuis six mille ans, ne saurait être bien effrayante... d'ailleurs cette jolie femme était reine, et je suis premier prince du sang, donc nous devons nous entendre... — ajouta Philippe eu souriant.
Raoul, avec l'extrémité de sa baguette, traça un large cercle sur le tapis autour du Régent et des trois personnes qui l'accompagnaient.
Tout en faisant cette opération, il murmurait quelques mots sans suite, empruntés à la langue hébraïque.
Ensuite il gagna l'autre côté de la balustrade, et, après s'être absorbé pendant une à deux minutes dans un recueillement très profond en apparence, il prononça à haute voix, et à deux reprises différentes, une formule d'évocation en langage chaldéen.
En ce moment, une musique douce et voilée, mystérieuse et lointaine, pareille aux soupirs de la brise dans les cordes d'une harpe, se fit entendre et sembla se rapprocher peu à peu.
Le Salon de la Nuit resta sombre comme il l'avait été jusqu'alors; mais un rayon lumineux d'un prodigieux éclat sembla jaillir du visage et des vêtements de la reine de Saba, laissant dans l'ombre toutes les autres parties de la tapisserie.
Seulement la figure ainsi rayonnante restait une figure immobile, une figure de canevas et de laine...
Raoul, pour la troisième fois, prononça la formule consacrée.
Un bruit semblable à celui d'un coup de tam-tam lui répondit.
Toute clarté s'éteignit, et, pendant une seconde, d'épaisses ténèbres
enveloppèrent les acteurs et les spectateurs de la scène que nous racontons.
Alors s'éleva la voix de Raoul, criant avec l'intonation d'un commandement suprême :
— Balkis! Balkis! Balkis!... viens!... je te l^ordonne au nom de Soliman-ben-Daoud, fils de David!...
11 paraît que Balkis, fidèle à ses amours par-delà le tombeau, n'avait rien à refuser à la voix qui parlait au nom de Soliman-ben- Daoud.
Un point lumineux troua les ténèbres et s'agrandit insensiblement.
Ce point lumineux prit la forme d'une femme, et bientôt la jeune reine de Saba elle-même, rayonnante comme l'était un instant auparavant la figure de la tapisserie, qui maintenant se perdait dans l'ombre, apparut debout, vivante et avec un sourire aux lèvres, à quelques pas de la balustrade qui coupait en deux parties le Salon de la Nuit.
Balkis croisait ses deux petites mains sur sa poitrine chastement voilée, Fescarboucle qui retenait -l'aigrette de son turban étincelait, les innombrables pierres précieuses qui diapraient son costume lançaient des feux de toutes couleurs, ses cheveux blonds ruisselaient sur ses épaules, ainsi qu'un torrent d'or en fusion.
Aucun doute n'était possible, à coup sûr, il n'y avait ni surprise ni illusion !
C'était bien réellement Balkis, reine des Hamiarites, et bien réellement aussi Raoul de La Tremblaye était l'héritier des magiques secrets du roi Salomon !
La musique mystérieuse continuait à se faire entendre, plus douce, plus voilée, plus indécise que jamais. Elle avait paru se rapprocher d'abord, maintenant elle semblait s'efîacer dans le lointain.
La reine deSaba demeurait immobile, et souriant toujours, son regard s'attachait sur celui du Régent.
Raoul s'attendait à ce que Philippe d'Orléans se servirait de lui, comme d'un interprète, pour parler à Balkis.
Mais Philippe, entièrement absorbé par la contemplation de cette enchanteresse, restait muet et comme anéanti par l'admiration.
Cependant ses lèvres remuaient et, tout bas à son insu, murmuraient :
— Ah! qu'elle est belle!... qu'elle est belle!... La vision dura quatre ou cinq minutes.
Au bout de ce temps, la musique lointaine cessa de se faire entendre; la figure de Balkis pâlit, le feu de ses diamants mourut, ses vêtements
se dérobèrent, une obscurité profonde envahit pour Ja deuxième fois le Salon de la Nuit.
Cette obscurité ne dura d'ailleurs qu'une seconde, et fut remplacée par ces clartés indécises qui semblaient n'avoir point de raison d'être. } Balkis avait disparu, du moins, la reine de Saba n'était plus une
figure vivante et venait de reprendre sa place parmi les groupes de la tapisserie.
— Tout est fini, — dit alors Raoul au Régent, — et Votre Altesse Royale peut, si bon lui semble, franchir les limites du cercle magique tracé autour d'elle.