‹ Les mystères du Palais-RoyalChapitre 167 sur 183 · EXPLICATIONS ET PRESSENTIMENTS · texte numérisé non relu

EXPLICATIONS ET PRESSENTIMENTS

Il est vraiment par trop facile, et certains romans contemporains l'ont prouvé d'une façon surabondante, il est par trop facile, disonsnous, d'introduire dans un livre l'élément fantastique; puis, après avoir raconté durant cinquante pages ou durant deux ou trois volumes, toutes sortes de faits miraculeux et de prodiges inouïs, jde dire aux lecteurs stupéfaits :

• — Tout ce qui vient devons étonner était la chose du monde la plus naturelle, et si je ne vous explique point ce que vous ne pouvez comprendre, c'est que je ne veux pas m'en donner la peine...

Je sais bien que, pour ma part, je n'ai jamais pardonné à Walter Scott, et cependant ce n'était pas un petit conteur, celui-là, de m'avoir impitoyablement mystifié dans son beau roman de Wood-Stock, en me faisant assister, dans le vieux château confié à la garde du loyal sir Henry Lee, à des scènes de fantasmagorie organisées parles c«i'a//<?;'s pour épouvanter«les tètes rondes du protecteur, scènes dont à l'heure qu'il est j'attends encore l'explication.

Je ne veux pas, moi chétif, amasser sur mon humble tête de si longues rancunes littéraires, et je vais en très peu de mots raconter les faciles

moyens employés par Raoul de La Tremblaye pour produire une complète illusion.

Moyens et mise en scène sont d'ailleurs, comme presque toutes les choses admirablement réussies, d'une simplicité primitive.

Nous avons parlé des profondes embrasures devant lesquelles tombaient de très épais rideaux de tapisserie des Gobelins.

Jacques, caché daus une de ces embrasures, était muni d'une lampe assez semblable à une lanterne magique et armée d'un puissant réflecteur pareil à ceux dont on se sert, la nuit, dans les galeries de tableaux.

Cette lampe, ou plutôt cette lanterne sourde, pouvait, selon la volonté de celui qui s'en servait, projeter tous ses rayons sur un seul point qu'elle inondait d'une lumière éclatante, ou, immédiatement après, faire disparaître jusqu'aux moindres lueurs.

Ses clartés pouvaient se produire par gradations à peu près insensibles.

Ce que nous venons do dire doit être pour nos lecteurs la clef do l'énigme. Nous allons cependant compléter notre explication.

Jacques, dans le premier moment, avait dirigé le foyer lumineux r,ur l'image de la reine de Saba reproduite par la tapisserie, de façon à ce que cette image attirât et concentrât toute l'attention du Régent.

Un coup de tam-tam et un mouvement du réflecteur avaient créé de profondes ténèbres.

Jeanne, revêtue du costume oriental de la reine de Saba, était venue prendre place au bord de l'estrade, pendant ces quelques secondes d'obscurité complète.

Puis, le réflecteur avait envoyé sur la jeune femme ses lueurs renaissantes, et ces lueurs n'arrivant pas sur la tapisserie, n'avaient point permis au Régent de s'apercevoir qu'il y avait en ce moment, en face de lui, deux reines de Saba.

Quant à la musique mystérieuse...

Mais est-il donc bien nécessaire d'expliquer cette musique?...

— Oui... nous répond la voix d'un de ces ergoteurs intrépides qu'il est si difficile de satisfaire complètement.

Eh bien, soyons consciencieux, et, puisqu'il le faut, mettons tous les points sur tous les /.

Nous avons dit que Raoul et le marquis de Thianges avaient placé la tapisserie de biais, de manière à laisser derrière elle une sorte de Cabinet triangulaire dans lequel se trouvait une petite porte de sortie.

Un ami de Raoul, mis dans la confidence de ce qui allait se passer 3t armé d'un instrument de musique qu'on ne connaît plus aujourd'hui,

et qui alors s'appelait une viole d'amour, se tenait dans Is pièce voisine.

Selon les exigences de la situation, il se rapprochait ou s'éloignait du Salo7i de la Nuit, en tirant de son instrument des sons faibles et mélancoliques. '

Aussitôt que la dernière partie des scènes d'évocation fut terminée, Jeanne se retira dans une des pièces de l'appartement, quitta son costume biblique, revêtit son déguisement de négrillon, et, sous la conduite de Jacques, regagna le carrosse conduit par Breton, lequel attendait dans une cours du palais, et ramena chez elle la jeune femme, brisée de fatigue et d'émotion conleune, tandis que le marquis et le chevalier restaient pour souper avec le Régent.

Raoul de La Tremblaye, après avoir prononcé les paroles qui terminent le précédent chapitre, s'approcha de Philippe d'Orléans et se tint auprès de lui dans une attitude respectueuse, semblant attendre des ordres, tandis qu'en réalité c'étaient des félicitations qu'il espérait.

— Chevalier, — lui dit Philippe, — vous êtes de ceux qui, dépositaires d'une science qui les rend puissants, ne font parade ni de cette science ni de cette puissance, et ceux-là sont rares! vous êtes de ceux qui, lorsqu'ils ont promis une chose, tiennent plus qu'ils n'avaient promis, et ceux-là aussi sont rares!... Votre mérite est grand, votre récompense sera grande! et, cette récompense, c'est vous-même qui me direz ce que vous voulez qu'elle soit...

— Monseigneur, — balbutia-t-il, — je ne veux d'autre récompense que le bonheur d'avoir prouvé à Votre Altesse Royale que je n'étais pas tout à fait indigne de ce beau titre à' adepte et à' initié que je réclamais... j'oserai seulement supplier à genoux Votre .:\itesse Royale de vouloir bien ne point prêter une oreille facile aux accusations calomnieuses que mes ennemis, jaloux de me voir traité par Votre Altesse avec une trop grande bienveillance, ne manqueront point, sans doute, d'articuler contre moi...

— Soyez tranquille, mon cher chevalier, je n'abandonne point ceux auxquels j'ai donné mon affection et ma confiance... D'ailleurs, ce que j'ai vu ce soir est un magi(]ue bouclier contre lequel viendraient s'émousser les attaques de la calomnie.

Au moment où commençait l'entretien que nous venons de sténographier, le Régent avait donné l'ordre qu'on apportât des lumières dans le Saloîi de la Nuit, qui se trouvait en ce moment brillamment éclairé.

Philippe d'Orléans monta sur l'estrade et s'approcha de la tapisserie :

— Qu'elle est belle!... — murmura-t-il une dernière fois en regardant la reine de Saba.

Puis il ajouta, mais plus haut :

— Quand on pense que cette figure inanimée, cette figure dont le dessin et la couleur sont dus à des laines savamment nuancées et disposées habilement, dont, avec un peu de patience, on compterait tous les points; quand on pense, dis-je, que tout à l'heure cette figure avait pris le relief!... la vie!... le mouvement!... le souffle!... le regard!... N'y a-t-il pas là de quoi effrayer la pensée?... de quoi confondre la raison humaine?...

— Oui, certes. Monseigneur, — répliqua Raoul, — et, toutes les fois qu'il y a prodige, la raison humaine n'a plus qu'à s'incliner, sans chercher à comprendre ce qui est incompréhensible pour elle...

— Ce prodige, — demanda Philippe, — me le ferez-vous voir encore, chevalier?

— Aussi souvent que Votre Altesse Royale me fera l'honneur de me le demander, — répondit le jeune homme.

Mais, tout en faisant cette réponse, le chevalier de La Tremblaye ne pouvait s'empêcher de souhaiter tout bas que Philippe le lui demandât rarement.

— Allons, mesdames, — dit alors le duc d'Orléans en s'adressant à jyjmes jg Parabère et à Emilie, qui se tenaient à quelques distance et causaient avec le marquis de Thianges, — assez de fantastique pour celte nuit, n'est-ce pas ?... Le souper nous attend, allons souper...

Puis, se tournant vers la tapisserie, il ajouta :

— Adieu, Balkis! adieu/ belle reine!... Ah! Salomon fut bien heureux!...

Le souper était commencé depuis quelques minutes, et ne comptait que cinq convives, les trois hommes et les deux femmes qui venaient d'être, l'un, acteur, les autres, spectateurs des scènes qui précèdent.

Wi M il

Le visiteur fouilla dans la pocUe do ••ôté de sou habit. (P. 1102.)

Le Régent avait M""" de Parabere à sa droite, Emilie à sa gauche Raoul et le marquis en face de lui.

Un valet de chambre s'approcha de Son Altesse Royale et lui présenta un papier sur un plateau d'argent.

Le Régent regarda le nom écrit à la main sur ce papier.

— Que veut dire cela? — demanda-t-il après avoir lu.

LIV. 138, — LES MYSTÈBES DO PALAIS-ROYAL. — XAVIER DE MONTÉPIN. — J. ROLFF BT C'^, kl>. LIV. 138

4008 l.ES, MYSTÈRES W ^ \IM.'<k- ^.0.\\L

Le valet de chambre lui donna quelques explica.lipns à voix basse.

— A.b! pardieul — s'écria Philippe, quand il eut écoulé et quand le \^t eut quitté la pièce, — voilà qui est au moins bizirre...

Ijlt, cowiae, en disant c<?s paroles, il se tournait du côté d^' Raoul, ce d{(?^itiâ«(?i? i?t^s-e- permit point die lui adresser une quesUon, mais il se posa Qtit poiji^t dilnteriogatioa>

— -, Chevalier, — ije^'ife l^'lwlippc^ — devinez un pou quel est le nom (m^ QiSiii é'Ci'U. l.à-d:QSSU.s,?...

l5>t( i}li diési^^i^^U l^ f[(jU;ill^ die papieç qu'il roulait entre ses doigts.

^=. Çpjoan^eftli d5Qviii3?ePQti,s.-^Ç',. 5û0Ji;S<eign'Q^ur? — répondit Uaoul en çuga^i;,, — et à moins que- le grand uoi Solli^nî^an-ben-Daoub, apprenant que (j^; $f)ii3i| yo^iS- receviez l,a^xi;site d^e sa bicn-aioiée Balkis, n'ait voulu de son cM^. ^^. ^ii-c in&cwe aju^ ]^aJïdsrIi.oyaJ;, j-o- m vois pas trop...

— Xq^^s^xgz raàsoii, voois n^e diQvineriez jamais... — interrompit ^il^fe^c-..— ^ Cenoi», c'est celui d'AntonÀat Verdi. . .

— Ant'Onia Yerdi... — ré]^ét,a, ^a<pyi Qû tressaillant, comme s'il eût i^Dejîi&, quelque cho&e de iun-^sl.e.

-^ (ï:ij4<,t:Q'|QW3k^'iW)9#i'Gi.^fl®Qv4?e <^^^^^ dire de lïfcal, — cQiii-

fciij;i*i9< lie- Régent, — ca^iï, bien qu'elle voJ4?s.sûit inférieure, et de beaucoup, el;le- a cependant son petit mérite, s'es^tj^i'és-cntéo à minuit passé au Palais- ^0}(aj:... -I{1 lui a été répondu qu'une consigne générale et sans, excejilion iiiliQ-i'dd&^t, même aux iati<i3a.e§,, l'entrée des petits appartements. Elle Sk'^sl alors. réclamée d'un de mes valets de chambre, qui la connaît, Qt à qui elle a olVcrt de donner cimî cents louis, s'il consentait à l'iulroduire dans le SaIo?.i de la Nuit, oui je me trouvais... ce valet a refusé. Ajors, Antonia Verdi a pris le parti de» s'en aller, en di-Sajife <^i!|je-jie m^^ QQii^iQltei'ais difficilement, demain, de n'avoir pas su quislq^iies. Iî^îimiqs. pl'us^ tôt ce qu'elle avait à m'apprendre. Ceci n'a point paru sérieux au valet de chambre, qui l'a laissée partir... Que dites-vous de cet incident-, chevalier?

— Je dis, monseigneur, — répliqua Raoul, devenu très pâle, — je dis qu'à moins que mes prévisions ne me trompent, cû qui m'élonnerait fort, il faut placer Antonia Verdi en première ligne parmi ces ennemis dont j'avais l'honneur de parler à Votre Altesse Royale il nj a qu'un instant...

— Et pourquoi donc vous haïrait-elle? — demanda Philippe.

— Pour(]uoi? — s'écria Raoul, — parce qu'elle est, ou du moins parce qu'elle se croit ma rivale, et parce que son crédit naissant s'alarme de la faveur maftifeste que Votre AJ-tesse veuJL biGn.Wi'accprdei;... Excepté

LES MYSTÈRES DtJ PAlAÏS-ftO VAL 1099

dans ce qni louche aux choses d"am<iur, la jàïousiô conduit à là haine, 'éï Antonia Ycr.li est jalonsc...

— M est ^îossible que vous ne vous trompiez point, chevalier, — répondit le Régent; — mais je vous répîite d'élrè sans crainil^!, car j^ferais taire les voix, quelles qu'elles soient, qui s'élèveraient conire vous !,..

— Puisse Votre Altesse Royale penser toujours ainsi ! — halbutià Raoul.

— En dotitèz-vons donc?... Songiez qnc ce serait suspecter ma parole et ma loyauté!...

— Que Dieu me garde do donter de la parole de niôn prince... de suspecter la loyauté du premier g-enlilhomnie du royaume... Mais...

ïlaoul s'interrompit.

— Eh bien, chevalier, — dit le Rcg-enl avec un pou de hauteur, — achevez!...

— ïlélas! monseigneur, — murmura M. de LaTremblayo, — je sens quedesiiiimiliés si puissantes et si habiles vont surgir contre moi de toutes paris, que je ne puis m*empôcher de trembler... Le mensonge sait prendre, parfois, le langage, l'accent, l'apparence de la vérité; l'insidieuse calomnie seg-lisse partout comme un snrpont... elle ne se décourage jamais, et elle reprend le lendemain sa tflclie interrompue la veille... J'ai peur qu'un jour, monseigneur, malgré vous-même, le mensonge et la calomnie cent fois répèlés ne linissenl par me noircir à vos yeux... et si, ce jour-là, il me faut perdre la bienveillance de Votre Altesse, je n'aurai plus nu'à mourir...

— Chevalier, — répliqua Phili|)pe en souriant, — il me semble que vous possédez un excellent moyen pour vous tirer d'inquiétude.

— Lequel, monseigneur?

— Ne devinez-vous point?

^— Non, monseigneur, je l'avoue.

— Interrogez Balkis... elle ne vous lrom;iera pas, elle, vous en êtes sûr... et vous verrez qu'elle vous répondra que, quoi qn'otl puisse me dire, et quand bien môme le mensonge ressemblerait à la vérité^ je ne douterai jamais de vous...

— La parole de Votre Altesse Royale est plus sacrée pmlrmoi que la parole do Ralkis elle-même, — répondit Raoul on s'incliilani, — je suis convaincu, et mon inquiétude disparaît...

-- Alors, voici que tout va bien! — malntonanl frtiJîritls eh &OH(»que notre souper soit joyeux, Gl, poUr commencer, buvons à toutes losj(tUé«i

n^'O LES MYSTÈRES DU PALAIS-ROYAL

femmes des temps passés et du temps présent, en commençant par Balkis^ reine de Saba, pour arriver à Parabère et à Emilie !...

Philippe, prêchant d'exemple, mit bientôt à l'unisson de sa gaieté, ou plutôt de sa folie, le marquis de Thianges et les deux femmes.

Mais quoi que put faire Raoul pour secouer la sombre préoccupation qui le dominait, il n'eut, pendant tout le reste du souper, qu'une gaieté fausse et qu'un sourire contraint.

Il avait peur d'Antonia Verdi!..,

Rentré chez lui vers les cinq heures du matin, Raoul trouva Jeanne qui, au lieu d'être couchée et endormie comme il le pensait, l'attendait avec impatience, et qui l'accabla de questions sur la manière dont elle avait joué son pelif rôle... sur l'impression qui avait résulté pour le Régent de toute cette fantasmagorie... et, enfin, sur les heureux résultats qu'il était en droit d'espérer.

Raoul, mis au supplice par ces naïves interrogations, sut cependant prendre assez sur lui pour répondre et mentir près d'une heure, avec l'apparence d'une satisfaction complète.

Jeanne, trompée parla fausse quiétude de son mari, se mit au lit, joyeuse et rassurée, et à peine sa jolie tête blonde avait-elle touché l'oreiller, qu'elle s'endormait d'un sommeil calme et profond... sommeil d'enfant qui sait que son bon ange veille sur lui,

Raoul prit place à côté d'elle... mais dévoré d'inquiétude, tourmenté par les plus sinistres et les plus noirs pressentiments, il appela le sommeil pendant bien des heures avant que le sommeil consentît à venir à lui.

Malgré lui-même, l'esprit frappé du chevalier revenait sans cesse à deux des incidents qui avaient marqué dans la journée et la nuit qui venaient de s'écouler.

D'abord l'action étrange de Mathias Auber, poussant l'impudence jusqu'à s'élancer sur le marchepied du carrosse pour jeter dans l'intérieur le regard hardi de son œil de lynx.

Ensuite la démarche d'Antonia Verdi, venant à minuit au Palais- Royal, offrant une somme énorme au valet qui consentirait à l'introduire à l'instant même auprès du Régent, et ne se retirant qu'après avoir dit que Philippe d'Orléans se consolerait à cjrancV peine , le lendemain, de n'avoir pas su, quelques heures plus tôt, ce quelle avait à lui apprendre...

Il semblait à Raoul que l'espionnage de Mathias Auber et la nocturne visite d'Antonia devaient se rattacher l'un à l'autre par des liens étroits, qu'il devinait, mais qu'il ne comprenait pas...

Surtout, l'incompréhensible phrase de la jeune femme revenait sans cesse lui marteler le cerveau, et quoique son nom ne fût point prononcé

dans cette phrase, elle lui sembla grosse de terribles menaces dirigées contre lui. Pourquoi cela?

Il n'en savait rien, mais ses pressentiments le lui disaient, et nous savons déjà que Raoul croyait aux pressentiments.

Enfin il était déjà grand jour quand il parvint à fermer ses paupières fatiguées, et peut-être aurait-il dormi jusqu'au soir, si son sommeil n'avait été interrompu par un incident que nous allons raconter.

Le chevalier de La Tremblaye était seul dans le lit conjugal, que Jeanne avait quitté sans bruit.

On gratta doucement à la porte. Raoul n'entendit pas.

La porte tourna doucement sur ses gonds et Jacques entra dans la chambre.

— Monsieur le chevalier, — dit-il d'une voix très basse et très lente afin d'éviter à son maître un trop brusque réveil.

Le sommeil de Raoul était si lourd et si profond que ces quelques mots, prononcés de cette façon, ne purent l'interrompre.

Jacques, alors, s'approcha du lit et toucha légèrement l'épaule du chevalier du bout de son doigt.

Raoul tressaillit, ouvrit les yeux, se souleva sur son coude et regarda avec étonnement et presque avec terreur.

n ne vit que l'honnête figure de Jacques debout devant lui et semblant extrêmement malheureux de ce qu'il venait de faire.

— Eh bien! quoi? — lui demanda-t-il brusquement, — que veuxtu, et pourquoi m'é veiller ainsi?...

— ■ Monsieur le chevalier, — répondit Jacques. — il le fallait ...

— Et pourquoi le fallait-il?...

— Parce qu'il y a là quelqu'un qui demande à vous parler...

— Tu aurais du répondre que je dormais !

— C'est ce que j'ai fait.

— Eh bien?

— Eh bien, ce quelqu'un, qui est un personnage de bonne mine, que je ne connais pas, a insisté, en m'ordonnant de vous éveiller sur-lechamp.

— Un ordre!... chez moi !... à mon valet de chambre!... et pour une chose me concernant!... Il fallait me mettre cet insolent drôle à la porto !...

— C'est ce que j'aurais fait de tout mon cœur, mais...

— Mais quoi?.,.

— Au moment où j'allais me passer cette fantaisie, bien sûr que

HÛ2 LES MYSTÈRES DU PALAlS-ROVAL

monsieur le «hovalicr ne m'en saurait pas mauvais gré, ce personnage, lisant sans doute dans mes yeux que j'étais plein de vilaines intentions à son endroit, m'a déclaré qu'il venait du Palais-Royal, et que, s'il insislait de cette façon pour parlera monsieur le chevalier, c'est qu'il était porteur d'un message die Son Altesse Royale, message ne pouvant souffrir le moindre retard... Alors, j'ai cru devoir obéir...

— Tu as bien fait, — répondit Raoul en sautant en bas de son lit ; oi;i est l'envoyé u3 Son Altesse?

— Dans la pièce qui précède celle-ci.

— Et tu dis que c'est un homme de bonne mine ? ■ — Oui, monsieur le chevalier.

— Vêtu de quelle façon?

— Tout en noir...

— Porte-t-il l'épée?

— Oui, monsieur le chevalier.

Tout en questionnant ainsi, Raoul s'habillait rapidement. Quand sa toilette fut entièrement lerminéo, il donna l'ordre à Jacques d'introduire dans la chambre à coucher le visiteur inconnu. Jacques ouvrit la porte et dit :

— Entrez, monsieur... monsieur le chevalier vous attend... L'homme qui se présenta, et dont en effet l'apparence était assez

engageante, ressemblait à un officier en costume de ville.

Son regard ne manquait point de franchise, et un continuel sourire se jouait sur SCS lèvres, découvrant ainsi des dents très blanches.

Il s'inclina devant Raoul et il parut altendre les questions de celui chez qui il se présentait ainsi à l'improviste.

— Vous venez de la part de Son Altesse Royale, monsieur? — demanda Raoul, après avoir rendu le salut à son visiteur.

— Oui, monsieur le chevalier, j'ai cet honneur, — répondit le nouveau venu.

— Vous êtes chargé de; quelque chose pour moi?

— Oui, monsieur le chevalier...

— Un message verbal, ou une lettre?

— Une lettre, monsieur le chevalier...

— Vous plaîl-il de me la remettre?

Le visiteur fouilla dans la poche de côté de son habit et il en tira deux ob;els : d'abord un parchemin plié en quatre, auquel appeudait le sceau de l'Etat ; ensuite une enveloppe assez large, scellée d'un large cachet de cire rouge.

LES MYSTÈRES DU PALA.IS-UO YAL iiG3

Raoul jeta un regard plein de défiance et d'inquiétude sur le parchemin, qui lui paraissait avoir de tout point l'aspect sinistre d'une lettre de cachet.

L'inconnu remit ce parchemin dans sa poclie, et, tendant à Raoul l'onveloppe scellée de cii"c rouge, il lui dit :

— Voici la lettre, monsieur le chevalier.

Raoul saisit et déchira cette enveloppe avec un fiévreux empressement.

Sur le papier q^u'ellc renfermait étaient traces les lig-nes suivantes :

« Ordre est donné au chevalier de La Trembloye de se rendre à l'instant même auprès de monseigneur P/iilippe d'Orléans, Rlnent de France, à quelque heure du jour ou de la 7iuit que le pi^ésent écrit lui parvienno. »

— Savez- vous ce que renferme ce billet?... — demanda Raoul après avoir lu.

— Oui, — répondit le messager, — je le sais...

— Ainsi, Son Altesse m'attend?

— Oui, monsieur le chevalier,

— Sans doute il s'agit de quelque communication de haute imporlanro?..,

— • Cela est, en ellot, fort probable.

— Ignorez-vous ce que peut être cette communication?

— Complètement.

— Enfin, quoi qu'il en soit, l'essentiel est de ne point faire attendre Son Altesse; prenez les devants, monsieur, je vous prie, et prévenez monseigneur que je vais avoir l'honneur de me rendre à ses ordres à l'instant même,..

L'inconnu secoua la tète.

— Ce que monsieur le chevalier me demande là, dit-il ensuite est impossible...

— Vous ne pouvez me précéder?

— Non.

— Pourquoi?...

— Parce que j'ai l'ordre de vous tenir bonne et fidèle compagnie, à partir du moment où j'aurai remis entre vos mains le billet que voilà, jusqu'à celui où vous vous trouverez en présence du Régent.

— Ah ! — dit Raoul, — vous avez cet ordre?...

— Oui, monsieur le chevalier...

— Alors, je vais donner l'ordre qu'on attelle mon caresse sans perdre une minute...

Et Raoul avançait le bras vers le cordon d'une sonnette. L'inconnu arrêta ce mouvement.

— C'est inutile, monsieur le chevalier, — fit-il ensuite.

— Cependant, j'imagine que nous n'irons point à pied 1

— Non, certes!... mais un des carrosses du Palais-Royal nous at tend à la porte...

— Ah ! — fit Raoul pour la seconde fois.

Il prit son chapeau, boucla son épée, mit ses gants, et dit :

— Je suis prêt...

— Alors, monsieur le chevalier, nous partirons quand vous le trouverez bon...

— Passez, monsieur, je vous suis...

— Non, monsieur le chevalier, je n'en ferai rien... Passez le premier, je vous le demande en grâce...

Raoul haussa les épaules, et passa.

Dans la cour il vit deux ou trois hommes, vêtus de noir comme son visiteur inconnu, mais porteurs de très mauvaises figures, qui se promenaient les mains dans les poches en regardant les croisées.

Deux grands diables de valets de pied, ressemblant à s'y méprendre à des alguazils déguisés en laquais, se tenaient debout à la portière du carrosse. L'un d'eux ouvrit cette portière.

— Moulez, monsieur le chevalier, — dit l'inconnu.

Raoul obéit. Son compagnon s'installa, non point à côté de lui, mais en face, après avoir donné l'ordre de toucher au Palais-Royal.

Les deux grands valets de pied s'élancèrent à leur poste, et le carrosse s'ébranla.

llOo

Tout en gravissant le large escalier du Palais-Royal, toujours suivi par son inévitable compagnon, il se disait... (P. 1107.)

UN ÉTRANGE IN TE R R Of. A T 0 IR E

— Voulez-vous me permellre, monsieur, do vous adresser une question? — demanda Raoul à son conipaguon. au moment où le cocher

LIV. 139. — LES JlYSTklFS DU PALAIS-ROYAL. — XAVIF.n DE MOMKPIN. — J. hOLFF ET C'«', ÉD. LIV. 139

mettait ses chevaux au grand trot, — et me promettez-vous de me répondre la vérité ?. . .

— Je suis à vos ordres, monsieur le chevalier... questionnez-moi tout autant que vous le jugerez convenable, je prends l'engagement de vous répondre avec la sincérité la plus parfaite...

— Eh bien, vous êtes un exempt, n'est-ce pas, et je s-uis votre prisonnier?

L'inconnu hocha la tête.

— L'interrogatoire est complexe, — diit-il ertsuite, — et la rép-om&e embarrassante, du moins en ce qui cojftoerne la seconde de vos deux demandes. Je vais, cependant, fair^ em soa'te de vous satisfaire de mon mieux...

«V D'abord, il est très vrai que je suis un exempt, oe que voire pergrpicaoité vous a fait merveilleusement deviaer... Ensuite, vous n'êtes pas préoiséïaent mon prisonnier, et vous n'êtes pas non plus préci&émeBt lihre...

( Je ne vous ai point arrêté... je ne suis i^&mt vo^tre gardiez, je suie votre compagnon., Htais un compagnon gênant et dcwatt U voitis serait difficile de vous débarras&er quant à présent...

u J'espère, d'ailieurs, qu'immédiatement auprès votre entrevue avec mi^nseigneur le Régent vous serez Hbre et délivré de ma compagnie...

— Mais, — demanda Raoul, — s;i, tout à l"heiia"e, j'avais refusé âe vous suivre?...

— Ceci n'était point à craindre avec un gentilhioiame ayant auitaaîit de savoir-vivre que monsieur le chevalier...

— Sans doute; mais enfin, admettons cette résistance im^prot)aMe...

— Admettons-la, puisque vous le voulez...

— Eh bien?...

— Eh bien, monsieur le chevalier, le cas était prévu...

— Que serait-il advenu de ma résistance?...

— Des extrémités fâcheuses, et qu'on n'aurait su déplorer d'une façon trop vive... je me serais vu dans la déplorable nécessité d'appeler à moi main-forte, de procéder à l'arrestation de monsieur le chevalier, et, pour cela, de faire usage d'une lettre de cachet que j'ai dans ma poche... J'ajouterai que je suis bien heureux c^ue les choses aient tourné tout différemment...

— Monsieur, — dit Raoul à cet exempt si rempli de politesse et de bienveillance, — savez-vous que, celte nuit, j'ai soupe au Palais-Royal avec le Régent?...

— Oui, monsieur le chevalier, je le sais.

— Savez-vous que Son Altesse Royale me traitait avec une bienveillance hors ligne, et plutôt en ami qu'en serviteur?

— Je sais aussi cela, monsieur le chevalier.

■ — Comment ai-je pu, en si peu d'heures, démériter au point d'attirer sur ma tête une disgrâce aussi foudroyante, et de voir l'ami de la nuit dernière devenir le prisonnier d'aujourd'hui?...

— Je ne puis répondre à celte question, monsieur le chevalier. — Et pour quoi

— Parce que j'ignore complètement ce que vous me faites Ihonncur de me demander...

— Bien vrai?...

— Je vous en donne ma parole!...

Raoul n'insista pas, et, comme la série des interrogations qu'il pouvait adresser à l'exempt était épuisée, il garda le silence et s'enfonça dans des réflexions très noires, très peu rassurantes, que nos lecteurs devinent à merveille, et dans le détail desquelles il nous semble, par cette raison, tout à fait superflu d'entrer.

Le carrosse s'arrêta.

— Nous sommes arrivés, monsieur le chevalier, — dit l'exempt ; — vous plaît-il de descendre?...

Raoul descendit, et, tout en gravissant le large escalier du Palais- Royal, toujours suivi par son inévitable compagnon, il se disait :

— Ainsi donc, voilà réalisés mes sinistres pressentiments!... D'où peut venir le coup qui me frappe, et qui donc a tourné la foudre contre moi?... Ce doit être cette Italienne... celte Antonia Verdi, ma rivale! mon ennemie mystérieuse I... Mais jusqu'où va le mal?Qu a-t-elle appris? QuVt-elle révélé?... Si le Régent n'a que des soupçons, je puis m'en tirer encore à force d'audace!... Mais, s'il sait tout, je suis perdu!... h's portes de la Bas(ille se fermeront sur moi et ne se rouvriront plus!...

Raoul en était là de son monologue quand il arriva, en compagnie de l'exempt, dans l'antichambre pui précédait le cabinet de travail de Philippe d'Orléans.

L'exempt adressa quelques mots, tout bas, à l'huissier de service qui pénétra dans le cabinet et en ressortit presque aussitôt en disant :

— Son Altesse Royale attend M. de La Tromblaye. Le moment décisif était arrivé.

Raoul imposa silence aux battements de son cœur, il franchit le seuil redoutable, la porte se ferma derrière lui, et il se trouva face à face avec le Régent.

Ce dernier était debout, le dos tourné à la cheminée, sur laquelle il appuyait son coude.

Nous savons que celle altitude lui était familière.

A la droite du duc d'Orléans était un paravent chinois déployé.

Le frou-frou d'une robe de soie, qui se fit entendre derrière les feuilles laquées rehaussées d'or de ce paravent, apprit à Raoul que Philippe n'était pas seul

Une femme allait assister à renlrevue du prince et de Raoul.

Mais quelle pouvait être cette femme?.,.

Était-elle une alliée?

Était-elle une ennemie?

Raoul n'eut pas le temps de se poser ces questions, ou du moins de chercher à les résoudre, car à peine avait-il fait deux ou trois pas dans le cabinet, que le Régent lui dit d'une voix dans laquelle le jeune homme crut découvrir une poignante ironie :

— Ah! ah! chevalier de La Tremblaye, mon féal serviteur, vous voilà donc...

— Monseigneur, — répondit Raoul avec fermeté, — me voici comme toujours, aux ordres de Votre Altesse Royale... de quelque façon que ces ordres me soient transmis...

Devinez-vous quels sont les motifs qui m'ont fait vous mander

auprès de moi?...

. Je devine du moins que les tristes prévisions, émises par moi

cette nuit en présence de Votre Altesse Royale, se sont réalisées plus vite encore que je n'avais lieu de le craindre.

— Que voulez-vous dire ?

Je veux dire que mes ennemis ont parlé, et que Votre Altesse

Royale ne s'est pas souvenue de ses promesses...

Je n'oublie jamais, monsieur! — répondit Philippe avec hauteur.

Cependant, — dit hardiment Raoul, — Votre Altesse Royale avait

dai<^né me promettre de ne point prêter l'oreille à des calomnies audacieuses, et de ne point confondre le mensonge avec la vérité, si plausible que fût ce mensonge...

Et comment donc savez-vous, monsieur, que des accusations

se sont élevées contre vous?...

Comment ne le saurais-je pas, monseigneur? — puisque je suis

prisonnier, c'est que je suis accusé...

— Eh bien, monsieur, la meilleure preuve que je me souviens de ce que j'ai promis, c'est que j'ai voulu vous entendre avant de vous

condamner... c'est que j'ai voulu vous laisser le pouvoir de me convaincre qu'on a menti, et que vous avez été bien réellement calomnié...

Raoul ne répondit pas, et il attendit.

Son attitude morale, en ce moment, pouvait se comparer à l'attitude physique d'un adroit duelliste sur le terrain.

Dans l'un comme dans l'autre cas, l'issue du combat pouvait dépendre de la façon dont le premier coup serait porté et paré. Il se tenait sur ses gardes, prêt à parer ce premier coup, si toutefois la parade était possible.

— Monsieur de La ïremblaye, — lui dit le Régent après avoir semblé, pendant quelques secondes, chercher, sinon ce qu'il avait à dire, du moins les expressions dont il voulait faire usage, — que penseriez-vous d'un gentilhomme, admis dans l'intimité de son prince et possédant toute sa confiance, qui se servirait de cette confiance et de cette intimité pour tromper le prince de la façon la plus indigne, pour l'abuser par de honteuses jongleries, et lui faire jouer un rôle de dupe?

Raoul sentit un frémissement passer dans tout son corps, depuis la plante de ses pieds jusqu'à la racme do ses cheveux.

Cependant il fit appel à sa résolution pour supporter sans défaillir ce choc si rude ; aucune émotion ne se laissa lire sur son visage, et il répondit :

— Le gentilhomme qui se serait conduit ainsi que vient do le dire Votre Altesse Royale aurait commis un crime indigne de pardon, et, quel que fût le châtiment que le prince trompé par lui jugeât convenable de

lui infliger, nul ne pourrait prétendre que ce châtiment fût trop rigoureux...

Le Régent regarda Raoul avec un étonnement qu'il ne parvint point à cacher.

Raoul soutint ce regard sans baisser les yeux.

11 y eut un moment de silence.

— Ainsi, monsieur do La Tremblaye, — dit Philippe au bout de ce temps. — ainsi, tel est votre avis?...

— Oui, monseigneur.

— Le gentilhomme dont nous parlons, s'il existe, vous paraît avoir commis un crime indigne de pardon?.,.

— Oui, monseigneur.

— Et vous prétendez qu'aucun châtiment, quel qu'il soit, ne serait trop rigoureux pour lui?...

— Je prétends cela, monseigneur.

— N'êtes-vous pas sévère, monsieur de La Tromblayo?

— Non, monseigneur, je ne suis que juste.

— De telle sorte que, si je faisais paraître devant vous le gentilhomme accusé et convaincu de m'avoir misérablement trompé, vous répéteriez en sa présence ce que vous venez de me dire...

— Je n'hésiterais pas, monseigneur...

— En êtes-vous bien sûr?

— Autant que je le suis de m'appcler Raoul de La Tremblaye et d'être un fidèle serviteur de Yotre Altesse Royale...

— Et si, par exemple, sa condamnation à une prison perpéluelle dépendait de vous, vous le feriez condamner?

— Oui, monseigneur.

— Sans pitié?.,.

— Il n'en mériterait pas.

— Sans remords?...

— Pourquoi des remords, monseigneur, quand on prononce un juste arrêt?...

Il y eut un nouveau silence... plus long que le premier.

Philippe d'Orléans ne regardait plus Raoul ; ses veux baissés semblaient étudier une des fleurs du splendide tapis de la Savonnerie qui couvrait le parquet.

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