UNE SCÈNE A TROIS PERSONNAGES
Ce silence, nous devons le dire, semblait plus embarrassant à Raoul que les interrogations mêmes du Régent.
Tout à coup ce dernier releva la tête et dit brusquement :
— Si je vous demandais de faire apparaître devant moi, ce soir, la reine de Saba, que me répondriez-vous?
Raoul tressaillit d'une façon visible et murmura d'une voix dont il ne pouvait cacher complètement l'émotion :
— Je répondrais, monseigneur, qu'il en sera fait selon vos ordres.
— Et les résultats de cette évocation seraient les mêmes que ceux auxquels vous nous avez fait assister la nuit dernière?
LES MYSTÈRES DU PALAIS-ROYAL IHl
— Pourquoi non, monseigneur?
— Même si vous étiez gardé à vue, d'ici là, de façon à ce qu'aucune communication avec le dehors ne vous fut possible?.,.
— Mes communications avec le dehors ne peuvent avoir nulle influence sur des résultats prévus et certains, monseigfneur...
— - Affirmeriez-vous sur l'honneur ce que vous dites là?
— Je l'affirme sur ma foi de gentilhomme!!...
— Chevalier de La Tremblaye !...
— Monseigneur...
— Ou vous êtes un honnête homme effroyablement calomnié, ou vous êtes le plus audacieux coquin qui se puisse trouver sous le ciel !
— Je suis un honnête homme calomnié, que Votre Altesse Royale daigne n'en point douter...
Pour la troisième fois, le Régent se tut.
Ses yeux s'abaissèrent de nouveau vers le tapis, et sa physionomie exprima le doute et l'irrésolution.
Raoul, en ce moment, éprouvait un indicible sentiment d'anxiété, et nous dirons presque d'angoisse.
Son cœur ne battait plus ; son pouls s'était arrêté ; une sueur iroide perlait à la racine de ses cheveux.
Il venait de jouer le tout pour le tout.
Le gain de cette partie décisive allait-il lui rester? triompherait-il à force d'audace?...
Sortirait-il du Palais-Royal libre, triomphant, mieux affermi que jamais dans sa puissance et dans son crédit, ou bien les donjons de la Bastille allaient-ils refermer sur lui leurs portes, qui devaient, comme celles de l'enfer du Dante, porter en lettres de feu ces mots sinistres :
« Vous qui entrez, laissez ici toute espérance! »
Évidemment le Régent était combattu, le Régent doutait.
Lequel allait l'emporter, dans le plateau de la balance, de Raoul ou de son accusateur inconnu?...
Toutes ces idées se succédèrent dans l'esprit de M. de La Tremblaye en beaucoup moins de temps que nous n'en avons mis à les analyser.
Quand le duc d'Orléans releva !a tête, il avait aux lèvres mi mauvais sourire, et le regard qu'il attacha sur Raoul était, si nous pouvons nous servir d'une comparaison aussi insolite, était acéré et pénétrant comme la lame d'un stylet.
— Chevalier, — dit-il d'une voix lente et qui soulignail en quelque
sorte chacune de ses paroles, — comment se fait-il que vous n'ayez pas encore sollicité de nous une faveur que nous vous aurions accordée sans
conteste ?...
— Oserais-je demander à Votre Altesse Royale quelle est la faveur
dont elle parle ?...
— Celle de présenter au Palais-Royal votre femme. Raoul chancela sous le choc.
Cependant il répondit:
— Hélas 1 Votre Altesse Royale ignore sans doute que j'ai eu le chagrin de perdre M""' de La ïremblaye, il y a déjà plusieurs années.
— Ainsi, votre femme est morte?...
— Oui, monseigneur
— Ce fut pour vous, j'imagine, une perte bien douloureuse?
— Oui, monseigneur, bien douloureuse.
— Car vous aviez été parfaitement heureux en ménage, selon toute apparence ! . . .
— Parfaitement heureux, oui, monseigneur.
, Que voulez-vous, chevalier! la mort tranche les nœuds les plus
doux!... Heureusement, vous avez su trouver une compensation... Lo seconde M"^ de La Tremblaye a, dit-on, tout ce qu'il faut pour vous consoler complètement de la perte de la première. .
Raoul devint livide.
Monseigneur, — s'écria-t-il, — monseigneur, qu'a-t-on dit ;i
Votre Altesse Royale ?...
Mais, rien que de très naturel et de très légitime, ce me semble...
On m'a dit que vous vous étiez remarié en secondes noces... M'aurait-ou menti, par hasard?...
— Oui, monseigneur, — balbutia Raoul, — • on a trompé Votre Altesse...
— Le croyez-vous réellement?...
— Qui donc le saurait, si ce n'est moi, monseigneur?...
— C'est qu'en effet, dans ce cas, on aurait abusé avec une rare impudence!... on est entré dans une foule de détails, détails précis et qui paraissent positifs ; on m'a dit que la nouvelle M""" de La Tremblaye s'appelait, avant son mariage. M'" de Chambard... Ètes-vous bien certain, chevalier, que ce ne soit point la vérité?...
Raoul couraa la tête et ne répondit pas.
Évidemment, le Régent était bien et complètement instruit, et toute dénégation ne pourrait servir, désormais, qu'à rendre là position plus mauvaise.
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AntoDia Verdi se leva, arracha son masque. (P. 1115.)
Philippe continua :
— Ou m'a dit encore, chevalier, et cela ne m'étonne point de la
part d'un homme épris comme vous rôLcs de l'extraordinaire et du
merveilleux, on m'a dit que M"° de Chambard vous avait séduit d'autant
plus, que son visage et toute sa personne oiTraient une miraculeuse
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ressemblance avec certaine figure de certaine tapisserie qui, s'il faut vous en croire, vous rappelait tl'étrang-cs souvenirs de jeunesse...
Le Régent se tut et parut attendre une réponse de M. de La Tremblay e.
Mais Raoul resta muet et brisé.
— On m'a dit enfin, — poursuivit le duc d'Orléans, — qu'obéissant aux instincts de votre nature indépendante qui redoute de s'encbaîner par des liens trop indissolubles, vous aviez mieux aimé tromper M'"' de Ghambard que de l'épouser, et qu'uneparodie sacrilège avait remplacé un mariage sérieux et réel... Est-ce encore \Tai, cela, chevalier?... — insista le Régent.
— Non, monseigneur, — répondit Raoul avec impétuosité, — non, cela n'est pas vrai!... Jeanne de Ghambard est bien ma femme devant Dieu et devant les hommes ! !
— Ainsi, cette cérémonie dans la chapelle de l'hôtel de Thianges?
— Était la célébration d'un mariage véritable, monseigneur.
— Ainsi, le prêtre qui vous a donné la bénédiction nuptiale?...
— Était un ministre de Dieu, monseigneur, et ce qu'il faisait, il avait le droit de le faire...
Philippe d'Orléans regarda fixement Raoul, pendant quelques secondes, avec un indéfinissable sourire. Puis il s'écria :
— Eh bien, dans ce cas, chevalier de La Tremblaye, tant pis pour vous ; . . . c'est vous qui l'aurez voulu I
— Je ne comprends pas ce que Yotre Altesse me fait l'honneur de me dire... — murmura le jeune homme dont l'angoisse dépassait les bornes du possible.
— Je veux dire, répliqua le duc avec une expression eifrayante, je veux dire que Philippe d'Orléans aurait pu, peut-être, pardonner un crime commis envers lui seul, mais que le Régent de France est legxand justicier du royaume, et qu'au-dessus de lui il y a la loi qu'il doit faire respecter !... Ghevalier de La Tremblaye, tout gentilhomme que vous êtes, .vous ne serez pas décapité, vous serez pendu! !...
— Pendu!... — répéta Raoul avec stupeur.
— Oui, pardieu!... vous croyez -vous trop grand seigneur pour la corde, par hasard?... Le comte de Horn a bien été roué!... et le comte de Horn était mon parent...
— },iais qu'ai-je donc fait?... qu'ai-je donc fait? — balbutia Raoul effaré et sentant que sa tête s'égarait
— Ce que vous avez fait!... vous avez épousé deux femmes;... vous êtes bigame, chevalier, mon Dieu, voilà tout!
— ■ Mais, monseigneur, la première de ces femmes est morte!...
— En avez-vous la preuve?...
— Non, Monseigneur... mais cette preuve existe... elle doit exister... et quand bien même il faudrait fouiller le monde entier pour la trouver, on la trouvera.
— Vous en êtes sûr?...
— . Oui, Monseigneur... sûr comme d être vivant...
— Eh bien, moi, j'en doute.
— Votre Altesse en doute?... et pourquoi?
— Parce que j'ai la preuve que la première dame de La Tremblaye était vivante encore quand vous avez épousé la seconde.
— Mais c'est impossible, monseigneur... c'est impossible!...
— Elle était si bien vivante alors, — poursuivit le Régent, — qu'elle est vivante encore aujourd'hui... et je n'ai pas besoin de fouiller le monde pour en trouver la preuve ! Regardez!
Philippe, d'un mouvement rapide, reploya les unes sur les autres les feuilles de l'écran de laque derrière lequel Raoul avait cru entendre à plus d'une reprise le bruissement léger d'une robe de soie.
Une femme masquée était assise calme et impassible.
— Antonia YerJi, — lui dit le Régent, — aflirmez à M. le chevalier de La Tremblaye que sa première femme n'est point mort3, et peut-être vous croira-t-il !
Antonia Yerdi se leva, arracha son masque, et Raoul, foudroyé, reconnut le visage pâle et les grands yeux noirs de k lille du Diable!...