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LA BIENVEILLANCE I) UN EXEMPT

Pîiilippe d'Orléans professait une sympathie toute particulière pour les représentations dramatiques. Il aimait les grands efl'ets de scène; il adorait les coups de théâtre.

Le mélodrame, tel que le comprennent aujourd'hui les maîtres du genre, aurait eu droit à ses plus chaleureux encouragements.

Aussi ce fut avec la satisfaction vive et légitime d'un amateur éclairé qu'il savoura la situation dont il venait d'être tout à la fois le créateur et le metteur en scène.

Son regard allait d'Antonia Verdi démasquée à Raoul anéanti, et il avait aux lèvres le sourire heureux d'un dramaturge qui voit se dessiner le succès de son œuvre.

— Eh bien, monsieur, — demanda-t-il au bout de quelques secondes au chevalier de La Tremblaye, — que pensez-vous de cela?... Suis-je bien renseigné ? Qu'avez-vous à répondre ?

— Monseigneur!... — s'écria Raoul, — je n'ai rien à répondre, et je sens bien que je suis condamné... Mais prenez garde... prenez garde à cette femme, monseigneur !... celte femme est un mauvais génie.

Antonia Verdi, ou la fille du Diable, ou plutôt Hébé, puisqu'il convient de lui restituer son véritable nom, s'avança vers Raoul, le regard menaçant et la lèvre soulevée par une contraction farouche.

— Osez-vous bien parler ainsi !... — dit-elle d'un ton plein de haulearetde haine, — osez-vousbien élever la voix!... osez-vous bien traiter une femme de mauvais génie, vous le fourbe et le déloyal!... vous l'assassin du marquis d' Avizac ! . . . vous l'assassin du vicomte d'Aubigny ! . . . vous qui m'auriez assassinée si la fuite ne m'avait soustraite à votre iureur !...

— Monseigneur, — balbutia le chevalier en étendant vers le Régent ses deux mains suppliantes, — qu'il plaise à Votre Altesse de m'infliger à l'instant même le châtiment que j'ai mérité!... que la Bastille s'ouvre pour moi, je vous le demande à genoux... mais que je ne sois point réduit à subir devant vous les insultesde cette misérable créature!... Demandezmoi mon épée, monseigneur, ou donnez-moi Tordre de la briser, car, je le sens., je le sens bien... je vais tuer cette femme !...

— Ce serait trop tard, monsieur, — répondit Philippe avec ironie, — madame n'en aurait pas moins été vivante, et bien vivante, lors delà célébration de votre mariage... et vous n'en seriez pas moins pendu !..,

Raoul, complètement écrasé, perdit la conscience du lieu où il se trouvait et de la multiple accusation qui pesait sur lui.

Il oublia la présence du Régent... il oublia la présence d'Hébé... ou plutôt le chaos se fît dans ses pensées, et les ténèbres envahirent son intelligence.

Ses jambes, ne pouvant plus supporter le poids de son corps, se

dérobèrent sous lui, il chancela, et il tomba presque sans connaissance dans un fauteuil qui, par hasard, se trouvait derrière lui.

Cet anéantissement absolu fut d'ailleurs de courte durée.

Quand Raoul reprit le complet usage de ses sens, le duc d'Orléans et Antonia Verdi, que nous continuerons décidément à appeler ainsi pour la plus grande clarté de notre récit, ne se trouvaient plus dans le cabinet.

En revanche, M. de La Tremblaye vit, à trois pas de lui, la physionomie bienveillante et l'éternel sourire de l'exempt vêtu de noir qui l'avait amené au Palais-Royal.

— Eh bien, monsieur, — lui demanda ce dernier, — comment vous sentez-vous maintenant!...

Raoul, au lieu de répondre, fit un violent elTort pour rassembler ses souvenirs confus qui ne tardèrent point à revenir en foule.

— Il parait, monsieur le chevalier, — reprit l'exempt, — il paraît que raffaire a été cliaude...

— Oui, — répondit Raoul, — et, sans doute, vous le savez mieux que personne...

— Eh! mon Dieu!... comment le saurais-je?...

— Les grandes punitions sont pour les grands coupables!... — répliqua le chevalier avec amertume, — et vous devez avoir re(,^u des ordres qui me concernent. .,

— Oui, certainement, monsieur le chevalier, j'en ai reçu...

— Eh bien, alors, exécutez-les!... C'est probablement la Bastille qui m'est destinée... enattendantmieux... — Je suisprèt à vous suivre!...

— Pardon, monsieur le chevalier, mais il y a eniro nuu^, en ce moment, un malentendu...

— Un malentendu?

— Oui.

— Lequel?...

— 11 ne m'est nullement enjoint de vous mener à la Bastille... quant ù présent, du moins.

__ Ah! —fit Raoul...

— C/cla vous étonne?...

— licaucoup. Et, dites-moi, je vous prie, que dovez-vous donc faire de moi?...

— Rien de fâcheux..

— Mais encore ?

— Je dois vous conduire dans un salon d'attente, qui se trouve à côté de ce cabinet, vous y demander votre épée et vous y garder à vue ..

— Jusqu'à quand?

— Jusqu'à ce qu'il plaise à Son Altesse Royale de vous faire appeler de nouveau...

— Le Régont veut donc me revoir une seconde fois?

— Gela csl vraisemblable, monsieur le chevalier... Vous plaîl-il que nous passions dans le salon d'attente qui nous est désigné?

— Me voici, monsieur...

La pièce dans laquelle l'exempt introduisit Raoul était vaste, meublée somptueusement, et ornée de tableaux de Lebrun, de Vanloo, de Simon Vouët et de Natoire.

Sur un guéridon, dans l'un des angles de cette pièce, se trouvait une collation composée de viandes froides, de pâtisseries sucrées et de deux flacons de vin d'Espagne.

L'exempt avança un fauteuil à Raoul et le pria de s'asseoir.

— Monsieur le chevalier, — lui dit-il ensuite, — vous savez que j'ai l'ordre de vous demander votre épée?...

— La voici, — répondit Raoul en la tirant du fourreau et on la présentant à l'exempt.

— En vérité, monsieur le chevalier, — reprit ce dernier, — tout ce qui se passe aujourd'hui m'étonne et me confond beaucoup plus que je ne saurais le dire...

— Pourquoi donc? — demanda machinalement Raoul dont la pensée était ailleurs.

— Depuis que j'ai l'honneur d'être exeïnpt, j'ai opéré de bien nombreuses arrestations, et j'ai conduit à la Bastille, au château de Vincenncs, et même à Pignerol, de très hauts personnages... mais jamais, au grand jamais, je n'ai rien vu de semblable à ce que je vois en ce moment...

— Je ne vous comprends pas, — dit M. de La Tremblaye. — Vous êtes porteur d'une lettre de cachet contre moi... vous m'arrêtez... vous m'amenez au Palais-Royal... vous me demandez mon épée... quoi de plus simple?.. .

— Dans le fond, oui; mais dans la forme, c'est bien différent.

— En quoi?

— Je vous en fais juge. D'abord, ainsi que j'ai eu le plaisir de vous l'expliquer déjà, je ne vous ai point arrêté; j'ai reçu la mission de vous accompagner sans vous perdre de vue, ce qui n'est point du tout la môme chose... Ensuite, et toujours selon la teneur expresse de mes ordres, je vous conduis dans le cabinet de Son Altesse Royale...

'X Là, que se passe-t-il?

« Je n'en sais rien et je n'aurai pas l'indiscrétion de vous le

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demander; mais il paraît que monseigneur le Régent vous traite de façon assez rude et vous fait grand'peur, puisque je vous retrouve anéanti et sans connaissance...

« De cela, que devait-on logiquement conclure, je vous prie, sinon que j'allais être forcé de vous écrouer au plus vite dans quelque prison d'État?

'< Eh bien!... pas du tout

*' Son Altesse Royale lient à vous revoir et me donne l'ordre, de sa propre bouche, de vous garder à vue, mais de vous témoigner lesplus grands égards... vous entendez, monsieur le chevalier, les plus grands égards ! . . .

<• Soni\.ltesse Royale ne s'arrête pas là!... l'intérêt qu'elle vous porte va jusqu'à lui rappeler que vous n'avez peut-être pas déjeuné ce matin, et je suis chargé par elle de vous faire les honneurs de la collation que voilà, et qui a été apprêtée tout exprès pour vous!... »

En parlant ainsi, l'exempt désignait le guéridon chargé de mets, et il terminait en ajoutant :

— Que dites-vous de cela, monsieur le chevalier? Que dites-vous de cela?... Je ne sais pas si vous êtes un grand criminel, mais je sais bien que quelque chose me dit que vous serez libre avant ce soir...

Raoul secoua tristement la tête.

— Est-ce que vous doutez de la réalisation de mes pressentiments favorables? — demanda l'exempt.

— Beaucoup, je l'avoue...

— Eh bien, vous avez tort; mais, peut-être, celte noire mélancolie qui vous accable tient-elle à la privation trop longtemps prolongée de toute nourriture... mangez une aile de ce faisan, et buvez deux verres de ce vin d'Espagne... vous verrez qu'aussitôt après vous vous trouverez être un homme tout différent!... Mon conseil est bon, monsieur le chevalier, suivez-le...

Si bon que fût le conseil, Raoul était dans une situation d'espr it qui ne le disposait point à en faire son profit.

Cependant, et de guerre lasse, il dut céder aux bienveillantes insistances de l'exempt qui semblait prendre à lui un intérêt tout particulier.

Il mangea donc, il bul, et nous devons à la vérité de déclarer qu'il s'en trouva bien.

Le découragement profond, je dirai plus, le désespoir qui s'était emparé de lui, se calmèrent un peu, grâce à l'influence fortifiante et vivifiante du vieux vin d'Espagne.

Ainsi que l'exempt le lui avait annoncé, il se trouva un homme tout autre que ce qu'il était l'instant d'auparavant.

Il envisagea sa situation sous toutes les faces, et, si désespérée qu'elle lui parût, il lui sembla, néanmoins, que de sa nouvelle entrevue avec le Régent pouvait sortir quelque résultat inattendu et inespéré.

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